Ce que doit signifier aujourd’hui la fête de l’Unité Nationale

La célébration de l’unité nationale au Cameroun est désormais entrée dans les us et coutumes. Elle fait partie de ces grandes cérémonies rituelles au nombre des principaux évènements qui ponctuent la vie de la république camerounaise.

Elle est censée être un grand moment de célébration, de réflexion et de prospection. Célébration du chemin parcouru et des victoires remportées. Célébration des grandes figures nationales, des héros et martyrs ainsi que des valeurs fondatrices de la nation camerounaise. Réflexion autour des défis qui restent à surmonter, des périls qui guettent la nation et des menaces à conjurer. Prospection des opportunités pouvant nous assurer un futur toujours plus radieux.

Elle est cependant devenue chez nous un cérémonial quasi mécanique, vidé de son sens et de toute symbolique pertinente. Elle prend, au fil des ans, le visage détestable d’un culte de la personnalité en lieu et place de la célébration de la nation camerounaise. C’est cette dénaturation d’un évènement aussi important qui nous interpelle et qui nous désole. C’est cette indifférence grandissante chez les camerounais pour les questions symboliques, causée par un discours public en perte de crédibilité soit du fait de sa vacuité soit du fait qu’il soit rarement suivi d’effets, qui nous révulse et nous révolte.

Mais au-delà de ce sentiment de désolation, naturel chez tout véritable patriote camerounais, il convient de préciser et réaffirmer ce qui doit être. Ce qui urgemment mérite d’être restauré. A ce titre les questions suivantes mérites de trouver des réponses claires :

→ Qu’est-ce que la Nation Camerounaise ?

Quelles sont les failles et les insuffisances actuelles de la « construction » de l’unité nationale au Cameroun ?

Que proposons-nous pour rendre plus effective et plus substantielle l’unité nationale au Cameroun ?

 Une certaine idée de la nation camerounaise.

Dans un contexte où les repères se perdent, où la mémoire se fait amnésique et le sentiment national se meurt, il est impératif de redonner du sens et du contenu aux mots. Cet état des choses est, comme chacun peut s’en douter, la conséquence naturelle d’une doctrine et d’une politique. Eléments d’une gouvernance mise en place par un régime néocolonial en vigueur depuis plus de cinquante ans au Cameroun.

Cette doctrine a vu le jour au lendemain de l’indépendance. Elle était portée par Mr Ahmadou Ahidjo pour qui, l’unité du Cameroun était, après la pacification du territoire, l’impératif majeur à atteindre. Cette unité était une condition indispensable de la paix et du développement du Cameroun. Elle supposait de transcender coute que coute, vaille que vaille, les particularismes et le tribalisme. Sa mystique de l’unité était telle qu’elle est très souvent devenue le prétexte de toutes formes d’abus et de négation de la diversité de notre pays. C’est par exemple au nom de cette unité qu’on a, entre autre, mis fin au pluralisme qui prévalait avant l’indépendance. On a instauré un parti unique comme instrument sur le plan politique de la construction de l’unité nationale.

D’autre part, afin de s’assurer que toutes les grandes composantes de la nation camerounaise prenaient effectivement part aux grands chantiers nationaux, il s’est progressivement mis en place le principe de l’équilibre régional. Ce dernier garantissait la présence et la participation des camerounais de tous les horizons aux affaires publiques.

Cette conception de l’unité nationale a été naturellement poursuivie par Mr Paul Biya. Toutefois, l’état actuel de la nation commande de réinterroger ces concepts et surtout de proposer une vision plus en phase avec la réalité et les enjeux.

Dans cette logique, nous commencerons par dire ce que la nation camerounaise n’est pas et ne saurait être pour nous.

La nation camerounaise n’est pas une agrégation de tribus ou d’ethnies réunies sur un territoire donné sans autre lien que l’obligation de vivre plus ou moins pacifiquement ensemble.

 

Le Cameroun n’est pas un gâteau fusse-t-il « équitablement » partagé entre les différentes populations.

Le Cameroun n’est pas la chasse gardée de qui que ce soit et surtout pas le pré carré d’intérêts occultes et privés.

Le Cameroun n’est pas le réceptacle d’une seule vision du monde, d’une seule religion ou d’une seule doctrine politique.

Le Cameroun n’est pas une société figée, condamnée à l’éternelle répétition d’elle-même et indifférente aux mutations survenant autour d’elle.

Une certaine histoire nous enseigne que le Cameroun, dans sa configuration actuelle, serait une conséquence de la volonté des autres, c’est-à-dire l’Occident. Il serait un produit de l’oeuvre coloniale des impérialistes que furent d’abord les allemands, relayés par la suite par les français et les anglais. Bien qu’il y ait dans cette thèse quelques éléments de vérité, pour nous, il parait évident que la réalité du Cameroun est moins simple et plus riche des oeuvres et initiatives de ses fils et filles.

Le Cameroun est aussi et surtout, nous le croyons et nous l’affirmons, le produit de la volonté d’hommes et de femmes d’accéder à la dignité. Le Cameroun est, au-delà des peuples et du territoire, une idée, voire une aspiration, née d’une communauté de souffrances qui fonde une communauté de destin. Une communauté de destin qui s’est traduite, pour les peuples, par l’acquisition d’une nouvelle conscience de soi et, forcément, une nouvelle conscience de l’autre avec qui on cohabite chaque jour. Cet autre est passé du statut d’ « étranger » à celui de « compatriote » avec qui, au-delà de cohabiter, il fallait construire quelque chose qui nous dépasse. Une oeuvre qui fonde un nouvel avenir pour tous.

Cette accession à une nouvelle conscience a jeté les bases de solidarités nouvelles qui ont sous tendues les formidables entreprises d’émancipation et de libération menées par des hommes et des femmes illustres et remarquables.

C’est en raison de tout ce qui précède que le Cameroun ne saurait être conçu, de notre point de vue, comme un « gâteau ». Un « gâteau » qu’il s’agirait de se partager par le mécanisme de la « mangeoire ». Le Cameroun n’est pas et ne saurait être un ensemble de ressources à partager à un ensemble d’acteurs !

Le Cameroun est un rêve, une ambition, un projet qui transcende les simples questions de répartition des ressources pour devenir l’aiguillon de la conscience des uns et des autres, le moteur des initiatives prises ici et là.

Le Cameroun est une promesse à tenir. Une promesse de dignité, de solidarité et de bien être pour tous !

Les patriotes et les nationalistes de la première heure furent les fondateurs de ce projet titanesque. Ils initièrent une oeuvre qu’il nous appartient à nous, générations présentes, de poursuivre et de parachever. Ce sont ces sacrifices et ses idéaux que les générations actuelles se devront de célébrer et de concrétiser.

Cependant, de nos jours, l’unité nationale au Cameroun semble être menacée par des spectres inquiétants. Spectres dus à des problèmes anciens et nouveaux. Tant que ces derniers ne sont pas véritablement adressés, nous risquons assurément de régresser.

 

Les failles et les insuffisances de la « construction » actuelle de l’unité nationale au Cameroun

La faiblesse et le recul du sentiment national au Cameroun tient à plusieurs éléments.il s’agit notamment de la mauvaise gestion de la question tribale et identitaire, de la gouvernance inefficiente et inefficace, de contentieux politique non évacués et des questions sociales chaque jour plus brulantes.

 

La question tribale et identitaire.

Le Cameroun est une vaste mosaïque de peuples. Cela constitue certes un atout mais il faut le dire aussi, un formidable challenge.

Un atout car cette diversité des tons, de sensibilités et d’imaginaires constituent autant de ressources pour faire face aux défis de la vie moderne.

Un challenge car il n’est pas évident de faire cohabiter tous ces peuples en bonne intelligence. Il est surtout plus ardu de construire une identité nationale face au primat que certains continuent d’accorder au fait ethnique sur le fait national.

Cette diversité a été utilisée pour diviser. Depuis l’époque coloniale jusqu’à l’heure actuelle. Tant qu’elle est perçue comme une faiblesse, tant que l’autre est source de méfiance et d’inquiétude, elle constituera un frein à toutes nos ambitions d’unité. C’est pourquoi il est temps de ne plus cristalliser dans des lois de circonstances ni des politiques d’un autre âge les craintes et les réticences de certains. Car le mouvement de l’histoire, particulièrement de l’histoire camerounaise, est celui d’une marche vers l’homogénéisation des peuples et le brassage des cultures.

Il faut dès lors veiller aujourd’hui à ce qu’au plus haut niveau comme à la base, tous les comportements et pratiques rétrogrades soient fermement bannies. Il faut à grand pas en finir avec l’instrumentalisation de l’ethnicité qui au fond, permettent à des élites locales de maintenir le statu quo ou de s’assurer des rentes dans le système en place.

 

La question de la gouvernance

Une mauvaise gouvernance, c’est évident, ne peut pas consolider l’unité nationale. D’autant plus que l’unité nationale, de notre point de vue, ne va pas sans l’intégration nationale. Celle-ci suppose notamment sur le plan culturel que les individus partagent de plus en plus les mêmes valeurs, ont les mêmes référents et se perçoivent de plus en plus comme membres d’une même communauté. Au niveau économique, elle suppose l’absence de discrimination dans la participation à la production et l’accès à des conditions de vie décentes. Au plan politique, elle suppose un respect entier des droits et libertés du citoyen et une visibilité de tous les groupes ou courants dans le jeu politique.

Dès lors, il est clair qu’il n’y a pas d’approfondissement de l’unité nationale sans un approfondissement et une amélioration constants de cette intégration nationale. Cette intégration nationale elle-même, comme nous le savons, est une conséquence de l’ensemble des politiques mises en oeuvre par le gouvernement. Elle est le résultat de la manière dont on organise la participation des uns et des autres à la construction du pays. Elle est aussi le résultat de la répartition des richesses aux différentes composantes de la population camerounaise. Il n’y a rien de plus corrosif pour le sentiment national que l’exclusion et la marginalisation.

Or de nos jours, la société camerounaise est traversée par plusieurs fractures qui accroissent l’occurrence de replis identitaires. A voir les uns et les autres s’exprimer, on a l’impression que le Cameroun est bel et bien un gâteau que les camerounais veulent se partager. Les memoranda se révèlent être des expressions d’une conception pour le moins curieuse, archaïque et rétrograde de la république.

Ils témoignent de la persistance, dans l’arrière-plan mental de nos « élites » politiques et peut-être de certaines populations, de l’idée que nous ne formons pas une nation. Car comment expliquer que les députés de la nation, les ministres et des leaders d’opinions ne fassent pas des memoranda pour des universités dans toutes régions par exemple ? Pourquoi, par les voies institutionnelles, on n’exige pas du gouvernement de mettre en place des projets et des politiques qui assureront à toutes les catégories déclassées, à toutes les régions « en retard » l’atteinte des standards préalablement élaborées ?

Au passage, il convient de préciser que le principe plus ou moins officiel de l’équilibre régional, en vigueur depuis plusieurs décennies, n’est qu’une fausse solution à un vrai problème. C’est une mesure qui par nature devait s’inscrire dans le court terme en attendant que soient mises en place les conditions d’une égalité des chances. Car c’est bel et bien de cela dont il est question. A la place, l’échec des politiques et l’absence de résultats concrets, rapides et tangibles ont été masqués par une mystique de l’unité qui reflétait tout, sauf la réalité vécue par les populations. Les lions indomptables du football sont vite devenus les seuls symboles de fierté et d’unité que pouvaient brandir les autorités en place.

On ne peut pas continuer sur cette voie. On ne peut pas continuer à nier les évidences. On ne doit plus proposer des rafistolages sans lendemains historiques aux questions de fond qui se posent depuis des décennies aux camerounais. Il faut amorcer une rupture avec cet ordre des choses.

 

Le problème anglophone

L’unité nationale d’un autre côté ne peut se construire si une certaine question est permanemment occultée. Nous parlons de la question anglophone.

Il existe en effet un malaise au sein de la communauté dite « anglophone ». Elle est née à l’occasion de l’institutionnalisation de la fête nationale en 1972 et s’est approfondie en 1984 avec le passage de la république unie du Cameroun à la république du Cameroun. Le sentiment d’avoir été doublé, floué et trahi est réel et se manifeste malheureusement par des velléités insurrectionnelles. Il reste, tant qu’il persiste dans les coeurs, une source potentielle de conflit et un frein à la construction de l’unité nationale. Il faut aussi, si nous souhaitons véritablement avancer, adresser directement, sincèrement et effectivement cette question déjà vieille de plusieurs décennies. Tant que cela ne sera pas fait, cette question constituera toujours un caillou dans la chaussure de l’Etat camerounais. Soyons clairs ! En résolvant une fois pour toutes ce contentieux historique, il ne s’agit pas de prêter le flanc aux thèses insurrectionnistes ni remettre en cause un seul instant le principe de l’indivisibilité de l’Etat du Cameroun.il s’agit d’écouter, de discuter, de s’entendre afin de tourner la page définitivement.

 

La question sociale

Il apparait aussi évident que l’existence d’une fracture sociale ne contribue pas à renforcer le sentiment d’appartenir à une nation. La souffrance, la misère, les injustices vident les mots de leur sens et rend les citoyens sourds aux discours qui exaltent la nation.

Au Cameroun, le chômage des jeunes, la marginalisation des femmes, la non prise en compte des handicapés et en général, le mépris des « petites gens », constituent une menace sérieuse. Une menace à la paix sociale et à la paix tout court. Une menace à la stabilité politique et donc, à tout moment un risque d’explosion et de chaos.

 

On ne peut simplement pas parler d’unité sans participation de tous et toutes. On ne peut parler d’unité sans justice sociale. On ne peut parler d’unité sans approfondissement et élargissement permanent de la solidarité. La construction de l’unité nationale chez nous ne peut faire l’économie d’une amélioration constante des conditions de vie des populations.

 

La question politique

Enfin, il serait tout à fait illusoire de parler d’unité nationale lorsque l’espace politique est verrouillé et les règles du combat ne font pas consensus. C’est le cas au Cameroun avec des autorités administratives qui se font les garantes des intérêts d’un parti politique en dénaturant au quotidien les concepts d’ « ordre public » pour interdire des manifestations et violer les libertés publiques. C’est aussi le cas lorsque le processus électoral est vicié de part en part de telle sorte qu’il rend improbable toute perspective d’une alternance pacifique et démocratique.

En somme, la célébration d’une énième fête nationale au Cameroun ne constitue pas, en l’absence d’une réelle prise en compte de ces problématiques un évènement qui fait sens. Il n’en pouvait d’ailleurs pas être autrement car les lions ne donnent pas naissance à des chats. Il ne reste qu’à ajouter une seule chose : il est l’heure ! A chacun d’entre nous de faire en sorte que peut-être, pour la première fois, nous puissions, suite à l’élection présidentielle de 2011, connaitre le changement qui permettra que chez nous les mots reflètent enfin la réalité et non la fiction.

Nos propositions pour renforcer l’unité nationale.

Faire de l’unité nationale une réalité et non une fiction à partir d’octobre 2011 passe par les grands axes qui suivent.

Pour ce qui est de la question tribale et identitaire, nous nous engageons à

• Réviser le contenu des programmes d’enseignement dans le sens d’une introduction d’éléments de l’histoire occultée de notre pays.

•  La restauration en bonne et due forme de la mémoire des combattants et combattantes de l’indépendance et de la démocratie au Cameroun.

• Créer un observatoire des discriminations et de l’intégration en vue de répertorier toutes les pratiques exclusives et les meilleures pratiques ou initiatives d’intégration.

•  La viabilisation et la multiplication des centres culturels camerounais à travers le pays.

• La remise sur pied et la multiplication à travers le pays des centres de jeunesse.

• La restauration des musées

• La multiplication des initiatives et projets d’animation dans les écoles et les mairies sur les thèmes de la citoyenneté et du patriotisme.

 

Nous nous engageons aussi, sur la question anglophone à organiser dans les plus brefs délais une large conférence sur la question. Il sera question de discussions entre les principales forces politiques nationales, de discussion à la base entre les populations dans le but de trouver un moyen de transcender ce contentieux. A la suite de cette concertation nationale, il n’est pas exclue des recommandations soient tirées des idées qui seront traduites par des mesures concrètes à plusieurs niveaux.

Sur la question de la mal gouvernance, il question principalement d’introduire le management dans la gestion des affaires publiques, de veiller à un développement équilibré de toutes les régions et la fin del’impunité.

Introduire le management dans la gestion des affaires publiques implique de :

 Accroitre l’efficacité de l’administration publique

 Rapprocher l’administration des citoyens

 Améliorer la qualité du service rendu au citoyen

 Promouvoir la transparence et mettre fin à l’impunité dans l’administration publique.

 

Veiller à un développement équilibré de toutes les régions suppose :

 

 Une élaboration dans tous les domaines jugés prioritaires de standards à respecter sur l’ensemble du territoire national.

 Une répartition équitable des ressources du pays entre les régions en fonction des besoins et retards.

 Un suivi-évaluation strict et rigoureux.

 

Naturellement, une gouvernance à la fois efficiente et efficace, suppose aussi une création de la richesse au niveau national substantielle et significative. Le comment de cette création de richesse pourra être développée dans d’autres textes.

Sur la question du verrouillage politique, nous nous engageons à :

 Changer la constitution en vue de consacrer le caractère démocratique et social de la république camerounaise et de garantir plus fortement la souveraineté du peuple.

 Instaurer un véritable équilibre entre les pouvoirs en vue de réduire la suprématie actuelle du pouvoir exécutif et d’assurer un meilleur fonctionnement des institutions.

 Reformer le système électoral en intégrant l’essentiel des revendications des partis politiques de l’opposition et des organisations de la société civile.

 La réaffirmation de la liberté d’association et du droit à manifester.

 

Enfin, sur la question sociale, nous nous engageons à :

 Veiller à l’application stricte des conventions collectives dans divers secteurs d’activité.

 Lutter résolument contre toutes les formes modernes de souffrance au travail et d’exploitation des travailleurs.

 Mise sur pied d’une assurance santé universelle

 L’amélioration constante des prestations sociales de l’Etat à l’endroit des travailleurs.

 

Évidemment d’autres mesures existent et feront l’objet de développement plus approfondis dans le cadre du développement de problématiques plus spécifiques.

Rendu au terme de notre propos, nous ne pouvons que rappeler aux uns et aux autres l’urgence du changement. L’urgence de remettre notre pays sur les rails. L’unité nationale est à cet égard le baromètre de nos réalisations. Nous devons au Cameroun le meilleur de nous-mêmes, à chaque instant et sans relâche.

Il est l’heure de devenir les personnes que nous attendions.

 Franck Essi

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