On assiste depuis peu à une condamnation en chaîne de certains ex-directeurs généraux de société d’Etat. Ntongo Onguene qui a officié aux ADC en a pris pour 30 ans. Il convient de rappeler que dans deux autres affaires, il en avait déjà pris en 2013 pour 12 ans et 20 ans. A côté de cela, il y a près de deux semaines, c’est Charles Metouck qui a écopé de 15 ans de prison. D’autres DG comme Yves Michel Fotso ou encore Gervais Mendo Ze sont dans l’expectative. Et avec eux, de nombreux ex-ministres comme Abah Abah ou encore Atangana Mebara. Le tribunal criminel spécial condamne à tour de bras et très peu s’en sortent, si on s’en tient aux statistiques. Concernant par exemple le cas des dg, on se rend compte que ceux ci-dessus cités ont chacun passé plus de 10 ans à la tête des structures qu’ils ont dirigées, alors que la loi dispose que leur séjour ne devrait pas dépasser 9 ans. Un homme comme Mendo Ze sera resté près de 17 ans à la tête de la Crtv. D’où les questions suivantes:
Quotidien Emergence : Doit-on en vouloir à un homme qui a été abandonné des décennies à son poste pour détournement de deniers publics?
Franck Essi : La longue durée à une fonction n’est pas une excuse valable pour les DG coupables de détournements ou de fautes de gestion. Cette longévité est certes un facteur qui favorise le relâchement de la discipline managériale et le développement de toutes sortes de mauvaises pratiques telles que le clientélisme, le népotisme et la confusion entre la chose publique et les biens personnels. Ceci dit, la loi c’est la loi. Elle est dure mais elle reste la loi. Ce n’est pas parce qu’elle ne s’applique pas toujours à tous /es qu’elle doit être relativisée dans des cas avérés de détournements ou de fautes de gestion.
Si ces directeurs généraux sont effectivement coupables, ils doivent en répondre dans les termes définis par la loi en s’assurant qu’ils ont un procès conforme à toutes les normes et tous les standards juridiques correspondants.
Quotidien Emergence : Qui est blâmable lorsqu’il n’existe en amont aucun mécanisme de prévention des détournements de fonds publics?
Franck Essi : Dans le cas du Cameroun, on ne peut pas parler d’inexistence de mécanismes de prévention des détournements de fonds publics. Il existe des mesures qui pour certaines sont inappliquées et pour d’autres inappropriées et peu efficaces au regard de l’ampleur et de la persistance du phénomène de détournement.
Cette imperfection du mécanisme de prévention des détournements de fonds publics est également un facteur qui favorise les dérives managériales au sein des entreprises publiques. La mise en place de mécanismes plus adaptés au contexte social, économique et politique du pays est l’un des leviers majeurs à activer pour espérer réduire ce phénomène de détournement.
Il est clair que la responsabilité de la mise en place de ce mécanisme de prévention est d’abord et surtout celle du politique. A savoir, le Président de la République et les membres de son Gouvernement.
Cependant, au regard de l’importance et des larges conséquences de cette problématique, cette responsabilité ne peut pas être exclusivement celle de l’Exécutif. En effet, la qualité du pouvoir dépend de la qualité des contre-pouvoirs. Le Pouvoir Judiciaire avec ces différents démembrements tels que la Cour des comptes doit aussi jouer un rôle dans ce sens. Les rapports de la Cour des Comptes peuvent fournir des recommandations qui participent à l’amélioration constante du mécanisme de prévention des détournements et des fautes de gestion. Les parlementaires doivent également jouer un rôle plus actif dans l’interpellation et le contrôle de la gestion des grandes entreprises publiques. Enfin, les membres de la société civile (Ong spécialisées, syndicats, associations corporatives) doivent exercer une plus grande pression en vue d’améliorer la gouvernance de nos entreprises publiques.
Cette prévention est facilitée lorsqu’il y a une volonté politique forte en amont du processus. Volonté se traduisant par une meilleure sélection du personnel dirigeant, la mise en place de vrais systèmes de contrôle et des sanctions immédiates et effectives lorsque des cas sont avérés.
A défaut d’une volonté politique affirmée par le sommet de l’Etat, la dynamique doit venir par le bas. Ceci est possible à travers des initiatives citoyennes qui modifient le rapport de force avec les autorités publiques dans le but d’une élévation constante des standards et des pratiques de gestion au sein des entreprises publiques.
Quotidien Emergence : Est-ce que le fait de tout miser sur la répression et non sur la prévention n’est pas contre-productif?
Il est clair que la prévention est meilleure que la répression. Avec l’information, la formation et la sensibilisation, la prévention est un préalable à la répression. On peut également observer que la répression est souvent plus coûteuse et moins efficace que la prévention. L’entretien des prisonniers de luxe et le coût des procès sont exorbitants d’une part. La récupération des sommes volées n’est pas toujours assurée d’autre part.
Cependant, l’absence ou la faiblesse d’un mécanisme de prévention fort et efficace n’est pas une raison de détourner les deniers publics. Tout détournement doit être sanctionné.
Quotidien Emergence : Vu que ces Dg ont droit à un mandat de 3 ans renouvelable 2 fois, certains proposent qu’au terme de chacun de leur mandat, on puisse auditer leurs comptes avant de les reconduire ou non. Ont-ils raison?
Franck Essi : En principe, les audits ne devraient pas attendre la fin des mandats des Directeurs Généraux. Encore que le respect des audits et de la durée des mandats de 3 ans renouvelables 2 fois contribuerait à réduire de manière significative les détournements. Il serait souhaitable d’opérer une véritable révolution dans ce domaine en faisant au minimum des audits annuels c’est-à-dire à la fin de chaque exercice. Ceci permettrait d’instaurer une nouvelle culture de transparence et de redevabilité qui n’existe presque plus dans les entreprises publiques. Mais pour y arriver, il faudrait d’abord dépolitiser l’approche de gestion de nos entreprises publiques. L’approche actuelle accorde la primauté à la loyauté politique et non à l’efficacité managériale.
Quotidien Emergence : Vu sous cet angle, pensez-vous que le Tcs peut réussir à vaincre les détournements de deniers publics?
Franck Essi : Ce n’est pas le Tribunal Criminel Spécial à lui seul qui viendra à bout de ces maladies congénitales de nos entreprises et administrations publiques que sont les détournements et les fautes de gestion. Le TCS intervient en aval alors qu’il nous faut plutôt réduire ou rendre quasi impossible la possibilité de détourner en amont. Cela demande de changer radicalement le logiciel de gestion des entreprises publiques en réduisant toutes les failles qui favorisent ces dérives. Pour cela, il faut revoir les systèmes de gestion des entreprises, les structures en charge du contrôle et la réactivité institutionnelle en matière de sanctions en cas de signal alarmant.
Quotidien Emergence : Doit-on mettre fin à l’opération épervier?
Franck Essi : On doit mettre fin à l’impunité. Pour y arriver, il faut cesser avec toute opération de sanction des prévaricateurs qui ne s’appuie pas systématiquement sur les seuls faits de corruption, de détournement de fonds ou de faute de gestion. L’opération Epervier, telle qu’elle se déploie actuellement, est loin de s’attaquer à l’ensemble des gros prévaricateurs. Elle est loin d’être efficace. On n’en voit pas les effets systémiques. On ne peut pas dire que les détournements diminuent considérablement. On ne peut pas affirmer que la grande et la petite corruption reculent effectivement. A ce titre, il faut un nouveau concept de prévention et de sanction des détournements publics. Sans aucun doute, ce concept ne viendra pas avec les hommes et les femmes actuellement aux commandes.