Nous avons tous appris que le préfet du département de la Mifi, dans l’Ouest du Cameroun, a pris une décision visant à interdire le fameux morceau à la mode du jeune chanteur Franko «Coller la petite ».
Cette décision provoque manifestement autant d’approbations que de désapprobations. Elle laisse également un bon nombre d’entre nous indifférents. Pour les indifférents, ce serait une tempête dans un verre d’eau. A la limite, on devrait en rire et passer à des choses plus sérieuses.
La chanson de Franko comme un puissant révélateur
Mais il ne demeure pas moins que cette chanson est un révélateur puissant des valeurs que nous partageons ou ne partageons plus ainsi que des conceptions divergentes que nous pouvons avoir de l’art et de la culture.
En effet, on voit s’affronter autour de cette œuvre toutes sortes de personnes. Un premier groupe estime que c’est faire preuve d’hypocrisie que de dénoncer les paroles de cette chanson lorsque l’on sait que presque plus personne ne se comporte différemment en fête.
Un autre groupe estime qu’il y a des limites à tout. Il est peut-être temps que nous puissions arrêter cette dérive des valeurs à laquelle nous assistons depuis des années. Ils estiment qu’il faut nous reprendre en main sévissant partout où besoin se fera sentir.
Les problèmes que soulève la décision du Préfet sur la forme :
Cette décision soulève quand même une kyrielle de questions auxquelles nous aimerions bien avoir des réponses :
- La MIFI est-elle un territoire à part entière où, ce qui est permis sur l’ensemble du territoire, y est interdit ? Si oui, pourquoi ?
- Pourquoi son ministère de tutelle, le Ministère de l’administration Territorial et de la Décentralisation, est-il muet et indifférent ?
- Si l’affaire était si grave et constituait une menace réelle pour nos enfants, pour nos mœurs, pour l’art et la culture, pourquoi le ministre de la culture ne s’est-il pas emparé de l’affaire ?
- Quelle est la portée et l’efficacité de cette mesure en réalité ? Va – t – on bloquer les images des télévisions qui jouent en boucle cette vidéo ?
- Compte tenu de la proximité de la Mifi avec le Koung Khi, comment le prefet compte-t-il faire si un bar situé à Bandjoun diffuserai ce morceau et que les sons se font entendre à Bafoussam ? Le préfet compte-t-il mettre des dispositifs pour que les sons ne traversent pas d’une ville à l’autre ?
- Comment le préfet compte-t-il faire face aux opérateurs de téléphonie mobile qui nous ont envoyé le message suivant : « Envoyez Zik4 au 8706 pour définir Coller la petite de FRANKO comme sonnerie d’attente et appelez gratuitement le lendemain de 22h à 5h du matin. 99 F »
- Comment le préfet compte-t-il bloquer cette chanson sur internet ?
- Comment le préfet compte-t-il Il empêcher que cela devienne la sonnerie des jeunes et que les vidéos se partagent par Whatsapp ou Bluetooth ?
Une chose semble claire. C’est une mesure prise de manière unilatérale, sans concertation de la hiérarchie, sans considération de son efficacité et sans avoir les moyens de la faire respecter. En procédant ainsi, le préfet du Mifi affaiblit l’autorité administrative en général et participe à attirer encore plus d’attention sur cette chanson. C’est en réalité la plus belle publicité qui pouvait être faite à cette chanson. La nature humaine est ainsi faite que c’est ce qui nous est défendu qui nous attire le plus.
Les problèmes de fond que rappelle cette décision préfectorale
Néanmoins, bien que cette décision soit manifestement précipitée et portée à avoir l’effet contraire, elle a le mérite de nous amener à nous interroger :
- Le Préfet a-t-il le droit de se constituer en censeur de nos mœurs ?
- Sur quelle base s’appuit-t-il pour juger de la nocivité de cette chanson ?
- A-t-il des qualifications pour apprécier des œuvres musicales ?
- Ses goûts et ses couleurs ont-elles vocation à s’imposer à tous ?
- Le peuple n’est –il pas libre d’apprécier ce qu’il juge bien ou mauvais par lui-même ?
- Pourquoi est-il sourd et aveugle aux autres chansons qui vont jusqu’à gagner des « Canal d’Or » parrainés par la Première Dame ?
Il est certain que c’est une matière délicate que celle de juger si une œuvre musicale est conforme à nos mœurs. Ce d’autant plus que ces mœurs sont-elles mêmes des plus fluctuantes au regard des chocs historiques que nous avons connus (colonisation et conversion aux religions du livre) et du bombardement culturel que nous subissons au quotidien avec les mass médias occidentales.
Mais ceci dit, il demeure vrai que les goûts et les couleurs de quelques-uns, fussent-ils préfets, n’ont pas vocation à s’imposer à tous sans avoir passé, d’une manière ou d’une autre, l’épreuve de l’examen démocratique. Cet examen démocratique peut certes avoir des modalités diverses selon les sociétés. Mais il doit aboutir selon nous à une consignation claire dans la loi de ce qui est permis et encouragé et de ce qui ne l’est pas.
D’autre part, on peut comprendre que certains soient choqués en considérant que cette chanson soit un appel à la débauche. Convenons-en, « Coller la Petite » n’élève pas nécessairement les esprits. Mais cette posture soulève aussi des interrogations qu’on ne saurait barrer d’un revers de la main :
- Une société peut-elle prospérer sans morale ?
- Au nom de l’art et de la créativité doit-on tout dire, tout faire et tout célébrer ?
- Doit-on nécessairement être taxé d’hypocrites si nous estimons que de telles chansons, de tels messages et de telles images ne doivent pas être encouragés ?
- N’avons-nous plus droit d’avoir des valeurs, des principes et des limites à ne pas franchir en ce qui concerne nos vies ?
- A tout accepter, où allons-nous ? Que devenons-nous ?
- Toutes les choses se valent-elles ?
Ce que je pense et ce que crois
Je pense que nous devons avoir des valeurs, des principes et des limites qui encadrent nos comportement et dictent nos conduites.
Je crois que l’art, la chanson et la musique peuvent être pluriels, diversifiés en tons et en sons, mais participer à la construction d’individus responsables, utiles et maitres d’eux-mêmes.
Je pense qu’il y a effectivement une dépravation des mœurs dans notre société. Celle-ci n’est pas créée par les chanteurs. Ces derniers la révèlent, c’est-à-dire la mette au grand jour. Ces derniers l’amplifient. Le succès que ce type d’œuvres rencontre est un indicateur qu’elles font écho à quelque chose qui existe chez nombreux parmi nous.
Nous devons avoir l’honnêteté de le reconnaitre et la force de nous interroger sur ce que nous devenons à cette allure où vont les choses.
Je pense et je crois que nous sommes dans une grande confusion. Confusion sur notre identité, sur nos valeurs et sur les principes qui devraient guider déterminer notre conduite. Et cette confusion touche aussi bien les jeunes que les vieux, les riches comme les pauvres, les hommes comme les femmes.
Je pense que cette polémique sur la chanson de Franco est une formidable opportunité. Une opportunité de réfléchir aux diverses dynamiques qui travaillent le corps social, aux tendances lourdes qui s’enracinent en matière de mœurs et à l’identité que nous voulons forger pour notre avenir.
C’est également une opportunité de commencer à traiter des fléaux peut être plus pernicieux tels que la drogue, la pédophilie, l’alcoolisme, …
C’est enfin une opportunité de faire preuve de clarté, de cohérence et de constance.
Faire preuve de clarté sur ce que nous voulons et sur ce que nous ne voulons pas. Clarté sur ce que nous souhaitons devenir et ce que nous n’aimerions pas devenir.
Faire preuve de cohérence en s’attaquant à tous les maux qui ont la même racine. On ne peut pas condamner Franko et jouer du K-Tino. On ne peut pas interdire Franko et tolérer la vente des films pornographiques devant des écoles primaires et des lycées. On ne peut pas dénoncer Franko et ne rien dire sur les chaines et les films érotiques qui nous sont servis à longueur de soirées par le câble. On ne peut pas condamner Franko et laisser les autres chanteurs américains ou autres continuer à débiter des phrases pires que « Coller la Petite » tout le temps. Peut-être laisse-t-on parce que l’on ne comprend pas tous l’anglais. Mais Messieurs les Autorités, il y a pire que « Coller la Petite ». Et ce, hier comme aujourd’hui.
Pour terminer, je crois et je pense que nous avons besoin d’un Réarmement Civil, Moral et Spirituel, Profond et Massif. Selon quelles modalités et à partir de quel contenu ?
That Is The Question !
Franck Essi