Piqûre de rappel
Le vendredi 29 Juillet 2012, les sieurs Nzouabet Hervé (Président de l’Addec[1]), Soulemanou NJOUONKOU (Secrétaire en charge du Logement Estudiantin de l’Addec), Barthélemie TCHALEU (secrétaire en charge des relations publiques de l’Addec) et Denis Atangana (Porte parole du collectif « Sauvons Notre Université »), ont été arrêtés et gardés en détention dans les locaux du Commissariat spécial de police de SOA durant les trois jours qui ont suivi.

Dans un premier temps, ces derniers étaient arrêtés pour « tentative de trouble à l’ordre public et atteinte à la sûreté de l’Etat » avant que ne soit retenu le chef d’accusation de « tentative d’organisation d’une manifestation illégale / non déclarée » suite à leur passage devant le procureur de Mfou.
En réalité, ces derniers s’apprêtaient à attirer l’attention de leurs pairs étudiants et de l’opinion publique nationale sur l’urgence qu’il y avait à mettre fin à ce qui s’apparente de toute évidence comme de la mal gouvernance systémique au sein de l’Université de Yaoundé II. Initiative qui faisait suite à un rapport du Conseil de Discipline Budgétaire et Financier du Contrôle Supérieur de l’Etat ayant clairement mis en lumière de graves fautes de gestion de la part des plus hauts responsables de l’Université de Yaoundé II.
Fort heureusement, le séjour de ces citoyens vaillants et exemplaires dans les locaux infects du Commissariat de police a été écourté. Ces derniers comparaissent libres et doivent encore démontrer l’inanité des accusations fallacieuses portées contre eux à la prochaine audience prévue pour le 17 juillet 2012.
Cependant, ce énième et malheureux épisode doit nous interpeller tous autant que nous sommes sur la marche de notre pays. En particulier, les militants /es et activistes des libertés, de la démocratie et de la bonne gouvernance se doivent d’interroger à ce jour les initiatives et actions menées jusqu’à ce jour en vue de faire avancer cette cause noble et essentielle.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le présent propos qui est moins une analyse en profondeur qu’un appel à la mise en place d’une véritable synergie entre les vraies forces progressistes.
Un bilan s’impose.
La lutte que de nombreux acteurs / trices tant politiques que de la société civile au Cameroun mènent depuis plusieurs décennies est, aujourd’hui, à la croisée des chemins.
En effet, il s’agit soit de d’opérer une rupture positive (mutation) soit de s’inscrire dans la continuité. En d’autres termes, Il est question de continuer dans une forme d’amateurisme et de dilettantisme qui nous condamne à être de plus en plus inaudibles et inefficaces ; ou d’opérer une mutation des modes opératoires en intégrant tous les paramètres et exigences modernes d’un tel combat.
Celui qui ne tire pas les leçons des erreurs du passé se condamne à les répéter à perpétuité. A ce titre, les forces qui constituent aujourd’hui le mouvement progressiste doivent en finir avec les erreurs suivantes
- Agir de manière éparse et sans coordination
- Ne pas créer des cadres d’évaluation collective de la situation et de diagnostic stratégique consensuel afin de pouvoir agir ensemble pour obtenir un certain nombre d’avancées historiques.
- Ne pas utiliser de façon optimale tout le capital de frustrations causé par une gouvernance prédatrice et inefficace.
- Tout le capital d’enseignement que constituent les victoires remportées hier chez nous,
- Ne pas systématiser les victoires partielles d’aujourd’hui ;
- Ne pas s’inspirer suffisamment des victoires symboliques et historiques d’ailleurs (exemple du printemps arabe, de l’alternance sénégalaise, etc) ;
- Ne pas tirer suffisamment partie des nouvelles possibilités ou facteurs favorables tant au niveau interne qu’international telles que la préoccupation croissante pour la démocratie et le respect des droits de l’homme au niveau international, l’éveil et la prise de conscience chaque jour croissante dans notre pays, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ;
- Ne pas agir systématiquement et de manière coordonner pour déconstruire le système en place.
Encore une fois, on ne combat effectivement un système qu’en lui opposant un système.
Prendre conscience du mode opératoire de l’adversaire.
D’un point de vue stratégique, chaque fois qu’un d’entre nous se retrouve face à une partie de l’establishment en place, c’est toute celle-ci qui se mobilise, de manière solidaire, pour l’écraser. Ceci s’illustre très souvent dans un déploiement de forces disproportionné par rapport aux enjeux et aux acteurs. Il est question à travers cette tactique d’écraser la rébellion qui nait et d’envoyer d’un point de vue symbolique un message aux autres qui seraient animés d’une velléité quelconque de contestation de l’ordre établi.
Dans cette confrontation, il y a plusieurs enjeux. Un enjeu direct et « réel » de neutralisation de la dynamique de contestation en gestation ou en devenir –revendication ou contestation partielle de la gouvernance ou de l’ordre établi- et un enjeu indirect et symbolique de découragement des projets de contestation dont la mise en œuvre ou le devenir dépendent très souvent de l’issue ou du sort réservé aux initiatives actuelles.
La gestion de l’enjeu direct est souvent le fait d’une violence nette et disproportionnée. Ses conséquences sur l’imaginaire des autres acteurs – spectateurs sont quant à eux désormais classiques. À savoir, l’alimentation du sentiment de peur et de la terreur vis-à-vis de ce Léviathan qui apparait plus que jamais comme un monstre froid voire glacial, et le développement d’une conscience/sentiment d’impuissance. Ce sentiment d’impuissance se manifestant par le fait que les uns et les autres ne peuvent s’empêcher, quand bien même ils envisagent d’une manière ou d’une autre de contester l’ordre dominant actuel, de se penser « seuls » face à cette machine sans sentiments ni scrupules qu’est l’Etat chez nous. Cette conscience atrophiée et aliénée jette par la suite un scepticisme systématique sur le succès éventuel de toutes les tentatives et les initiatives visant à confronter directement ou indirectement l’ordre inique qui pourtant, de manière constante, continue à les avilir et les dépouiller de leur dignité.
Il est l’heure plus que jamais d’agir ENSEMBLE !
Dans un contexte caractérisé de plus en plus par un mouvement paradoxal d’une montée des frustrations, du fait d’une gouvernance épuisée et structurellement désaxée d’une part, et d’une peur d’agir pour changer la donne d’autre part, l’urgence de l’action comme de nous remettre en tête quelques considérations basiques.
- Première considération: « il ne sert à rein de dénoncer les injustices d’un système arbitraire si l’action n’est pas organisée pour y mettre fin » dixit Ruben Um Nyobe in Ecrits Sous Maquis.
- Seconde considération: Il faut une avant-garde éclairée et déterminée pour préparer le chemin qu’empruntera par la suite le grand nombre.
- Troisième considération: On ne peut efficacement lutter contre ce système qu’en lui opposant un autre système.
Dès lors, la question qui se pose est la suivante : Quelles seraient les caractéristiques élémentaires de cet autre système, voire de ce contre-système ?
Rien de compliqué à imaginer ni de nouveau sous le soleil. A titre élémentaire, il suppose de notre point de vue, les caractéristiques suivantes :
- Une action coordonnée et systématique sur les aspects stratégiques, tactiques et opérationnels communément identifiés. Exemple : code électoral, atteinte répétées à la liberté de réunion ou de manifestation, etc ;
- Une mutualisation des ressources techniques (compétences et savoirs), financières, humaines et matérielles ;
- Une solidarité active et agissante sur les différents chantiers ponctuels qui nous constituent l’actualité ;
- Une action régulière d’éducation du peuple avec une focalisation particulière sur les groupes à fort potentiel de mobilisation ;
- Une activité de déconstruction directe et « réelle », indirecte et « symbolique » de l’ordre dominant en place à travers tous les canaux de communication qui sont à notre portée aujourd’hui, qu’ils soient formels ou informels.
Cependant, la mise en place de contre-système ou système alternatif suppose de remplir quelques conditions minimales pour espérer produire une quelconque avancée :
- Un diagnostic consensuel sur les enjeux et les défis à relever
- Une définition consensuelle des axes stratégiques et des modalités de fonctionnement d’une coalition de forces progressives, qu’elles soient de la société civile ou des partis politiques.
- La mise en place d’un cadre formel ou non de concertation entre acteurs / trices.
- L’élaboration d’une charte minimale contenant les principes et les valeurs qui sous-tendent cette dynamique.
Appel à toutes les « freedom fighters »
Les défis qui s’imposent sont grands et ils exigent de nous de la grandeur.
Nous sommes obligés de travailler ensemble si véritablement, nous tenons à obtenir des résultats concrets sur les chantiers qui sont les nôtres. Les générations qui nous ont précédées, ont pu relever certains défis historiques et sociétaux. Pour remplir notre mission, nous sommes condamnés à unir nos forces et à mettre en place des synergies efficaces.
Nous n’oublions pas que parmi ces acteurs / trices qui se retrouvent dans les catégories dénommées « partis politiques » et « organisations de la société civile », se trouvent des personnes ou individus qui ont des agendas « cachés », des « objectifs inavoués et inavouables », et qui vivent parfois directement des subsides que leur font parvenir officiellement ou officieusement les structures et agents du système en place.
Ceci ne doit pas et ne peut pas nous décourager. Qui veut réussir cherche des moyens. Qui ne veut pas réussir trouve des excuses.
Il ne s’agit pas de mettre en place une dynamique qui rassemble tout le monde. Il s’agit de réunir une masse critique d’acteurs / trices sérieux et engagés capables à terme de renverser, à travers des actions concrètes et intelligentes, le rapport de forces entre les éléments conservateurs et obscurantistes de notre société et les éléments progressistes voire révolutionnaires.
Vaste programme ! Immense projet ! Volonté audacieuse !
Tant que la situation nous l’impose, nous devons continuer à ajuster nos stratégies et logiques d’action car nous avons le devoir d’inventer un autre avenir pour nous-mêmes, pour nos enfants et donc, pour notre pays.
Au lieu de nous décourager, nous devons nous assurer que l’organisation de cette dynamique intègre effectivement les leçons tirées des expériences passées dans le but de faire en sorte que « la locomotive du changement » puisse continuer d’avancer quelques soient les personnes qui « entrent ou descendent en chemin ».
Franck Essi
[1] Addec : Association de défense des droits des étudiants du Cameroun