Défis Actuels : Le gouvernement ne pouvait-il pas réviser les prix du carburant à la pompe à partir des prix homologués avant l’augmentation de juillet 2014 ou enlever simplement les 80 francs CFA et 81 francs CFA sur le litre de super et gasoil qui avait été majoré à cette période?
Effectivement, la question se pose et on constate que le Gouvernement a simplement fait le choix d’une baisse de 20 frs et de 25 frs sur les prix respectifs du super et du gasoil.
Cette baisse pouvait être plus conséquente si l’objectif visé était une réduction du coût des transports pour l’ensemble des usagers camerounais. En l’état, cette baisse ne concerne que quelques propriétaires d’automobile. Elle est trop faible pour entrainer un ajustement à la baisse des prix des transports urbains et interurbains.
A titre de rappel, en juillet 2014, nous avons assisté une nous avons à des hausses respectives de 81 frs et 80 frs des prix du litre du super et du gasoil dans un contexte mondial où le prix du baril de pétrole était au niveau de 100 dollars.
Aujourd’hui, le prix du baril est autour de 40 dollars. Il va de soi qu’une politique logique de fixation des prix du baril de pétrole devrait entrainer une baisse plus conséquente des prix du carburant à la pompe. Au minimum le retour aux prix de 2014 au mieux la fixation à un niveau inférieur à celui de 2014.
Tout ceci démontre que la logique de fixation des prix du carburant à la pompe obéit à une logique qui privilégie les rentrées en taxes pour l’Etat et la préservation des marges des marketeurs.
Défis Actuels : Jusqu’à combien l’Etat avait la possibilité de réduire le litre de carburant?
Le niveau jusqu’auquel l’Etat peut réduire le prix du litre de carburant dépend de ces objectifs et priorités en matière économique et sociale. Une politique des prix logique et claire est tributaire d’objectifs socio-économiques tous aussi pertinents et clairs. Le Président a –t-il fixé les objectifs de croissance pour 2016 ? Si oui, les décisions de politique économique mise en place sont-elles cohérentes avec cet objectif ? Sait-on combien d’emplois nous voulons créer en 2016, de combien de points est-ce que nous voulons faire reculer le chômage cette année, etc. etc. ? Des canons de planification existent en la matière mais le Cameroun semble encore au jour d’aujourd’hui, refuser de les appliquer.
Notons simplement que la hausse enregistrée en 2014 a contribué à relever substantiellement le niveau de l’inflation, ce qui érode le pouvoir d’achat des ménages lorsque ces derniers ne voient pas une hausse des revenus et des emplois décents. La ribambelle de meurettes prises à cette époque (revalorisation de 15% du salaire des fonctionnaires, baisse de la taxe de stationnement, de la taxe sur l’essieu, baisse annoncée des prix des denrées de premières nécessités…) n’ayant rien fait, la hausse du niveau général des prix est venue, en grande partie à cause de la flambée des couts de transport de 11%. Du coup, les prix à la consommation finale des ménages ont enregistrés une hausse de près de 3% en 2015. Cette hausse était de 1.8% en début 2014.
Défis Actuels:Le ministre du Commerce indiquait récemment que le gaz domestique et pétrole lampant sont toujours dans la zone rouge des subventions de l’Etat. Qu’est ce qui peut expliquer cette situation?
En effet, d’après les chiffres présentés par le Ministre du Commerce, ces deux produits continueraient à faire l’objet de fortes subventions de la part de l’Etat. Pour ce qui est du pétrole lampant, pour chaque litre acheté à 350 frs à la pompe, l’Etat aurait ajouté 301 F cfa en 2013, 241 F cfa en 2014 et 100 F cfa à la période de décembre 2015. En ce qui concerne le gaz domestique, pour chaque bouteille de 12,5 kg cédée à 6 500 F cfa au consommateur, l’Etat aurait payé une rallonge de 4 265 F cfa en 2014 et 2 953 F cfa pour l’année 2015.
Si l’on en croit le Gouvernement, il existe un lourd passif vis-à-vis de la Sonara et du Trésor Public pas encore apuré dû aux subventions des années précédentes. Le montant de ce passif qui était de 1200 milliards de F cfa au 30 juin 2014 n’autorise pas normalement de baisse des prix à la pompe au regard du contexte orienté à la baisse du cours du baril sur le plan international. C’est ce lourd passif qui devrait être d’abord réglé par l’Etat sur une période minimale de 10 ans et qui empêcherait dès lors des réductions plus significatives des prix à la pompe. A cette raison fondamentale, viendrait s’ajouter les nouvelles contraintes budgétaires occasionnées par la lutte contre Boko Haram. Coût de la guerre dont on ne connait pas effectivement le montant par ailleurs.
Seulement, les critères de la détermination des prix des carburants, du pétrole lampant et du gaz restent flous. Il semble qu’ils obéissent plus à une logique discrétionnaire qu’à un système d’indexation clair et fondé sur des objectifs économiques et sociaux précis. La preuve, c’est que les mêmes causes n’entrainent pas les mêmes effets. Une baisse des prix internationaux se traduisant par une réduction du niveau de subvention entraine pour les carburants une baisse des prix à la pompe mais le statu quo pour le carburant et le pétrole lampant.
Nous pensons que les vrais justificatifs de cette fixation des prix sont politiques et pas économiques. Un geste a été fait vis-à-vis des transporteurs qui ont, avec cette baisse, une raison en moins de se mobiliser contre le Gouvernement à travers une grève. A titre de rappel, suite à la baisse continue des prix internationaux, ces derniers avaient menacé de lancer une grève face à l’immobilisme du Gouvernement sur les prix du carburant à la pompe. Ces transporteurs sont plus ou moins organisés et à ce titre, capables par leur mobilisation de nuire effectivement à l’ordre public. Les émeutes de février 2008 en sont la dernière preuve éclatante.
Pour ce qui est des consommateurs, parce qu’ils ne sont pas organisés dans des organisations de défense de leurs intérêts puissants, on peut se permettre de ne rien faire à leur égard. Pour preuve, il n’y a pas de répercussion sur les prix des transports intra et interurbains ni de baisse du prix du pétrole lampant et du gaz domestique.
Défis Actuels: Qu’est ce qui explique le fait qu’au Cameroun, pays producteur de pétrole brut, le carburant, le gaz domestique et le pétrole lampant soient plus chers que les pays non producteurs de pétrole?
En dehors de l’absence de transparence qui entoure la gestion du secteur pétrolier au Cameroun, on constate que nous sommes un pays paradoxal à plus d’un titre. Tout d’abord, d’après le Gouvernement, nous produisons un pétrole que nous ne consommons pas. Ensuite, nous consommons un pétrole que nous ne produisons pas. Enfin, nous ne sommes pas capables de raffiner notre pétrole depuis plus de 30 ans. On se demande d’ailleurs pourquoi et comment nous avons mis en place une société nationale de raffinage qui n’est pas capable de raffiner le pétrole national.
A ces trois paradoxes camerouno-camerounais s’ajoute un autre qui est lié au fait que des pays non producteurs de pétrole arrivent à pratiquer des prix inférieurs à ceux du Cameroun, pays producteur de pétrole.
A titre d’illustration, au Niger, qui n’est pas un pays producteur de pétrole, le prix du carburant est inférieur à celui du Cameroun, pays producteur de pétrole. En effet, le litre d’essence à la pompe coute 0.85 (US Dollar) au Niger, contre 1.08 (US Dollar) chez nous.
Pour l’essentiel, nous pensons que cette situation s’explique par les fondements historiques de notre politique économique. Nous sommes aujourd’hui mis à nu devant la réalité de sa politique économique. Cette dernière, sous l’excuse d’un pseudo-libéralisme et de la mondialisation, n’a pas doté le pays des moyens nécessaires et suffisants pour mettre à disposition des ménages et entreprises camerounais le carburant, le pétrole et le gaz aux prix les plus bas possibles. Ces prix révèlent la faible ambition du Gouvernement en ce qui concerne la préservation du pouvoir d’achat des Camerounais/es. Enfin, elle révèle que les décisions gouvernementales confortent toujours les mieux lotis ou ceux capables de faire pression pour préserver leurs marges bénéficiaires et leurs intérêts. Ce n’est qu’incidemment et de manière peu substantielle que des gestes peuvent être faits en direction des couches défavorisées.
Défis Actuels : Quelle politique l’Etat devrait adopter pour réduire considérablement les prix du carburant à la pompe et le gaz domestique, compte tenu du fait que les subventions restent élevées dans ce secteur ?
Pour le dire de manière précise et objective, il faudrait évidemment avoir accès à plus d’informations sur l’état des lieux du secteur pétrolier compte tenu du flou persistant. Aucune réforme sérieuse n’est possible sans des données exactes et complètes. Il convient de signaler ici que des doutes sont émis sur les données avancées par le Gouvernement sur la production pétrolière, le système et le montant réel des subventions aux prix des carburants, du pétrole lampant et du gaz domestique. En bref, aucune réforme sérieuse, profonde et ambitieuse n’est possible sans un audit complet du secteur pétrolier au Cameroun.
En deuxième lieu, il convient de dire que la fiscalité autour de prix des carburants est discutée et discutable sur plusieurs points. Le nombre et la pertinence des différentes taxes qui entrent dans la structure des prix des carburants doivent plus que jamais être questionnées. Pour arriver à une nouvelle politique de fixation des prix en faveur du pouvoir d’achat des camerounais, il faudra nécessairement remettre à plat cette fiscalité.
En troisième lieu, nous ne pouvons pas réfléchir à une nouvelle politique dans le secteur pétrolier indépendamment d’une analyse plus profonde de l’ensemble de l’économie camerounaise. S’il faut aller dans une autre direction, cela impose de le faire en amont dans tous les autres secteurs et sur tous les autres aspects, un état des lieux et une définition de nouvelles approches. On doit se demander quelles industries devons-nous et pouvons-nous développer, quelle agriculture, quels modes d’intégration aux économies d’Afrique Centrale, quel type d’arrimage à l’économie mondiale, etc.
En quatrième lieu et sans être exhaustif, le Gouvernement doit précéder de telles décisions par des concertations avec les différents segments représentatifs du corps social et économique d’une part, et engager les débats avec les parlementaires d’autre part. Il n’est pas normal que des mesures pareilles soient annoncées sans concertations aucunes et après le vote de la loi des finances par le Parlement.
En bref, sans un changement de paradigme en matière de politique économique, un large consensus et une clarification des priorités économiques et sociales, une connaissance effective de nos ressources, il est difficile de faire mieux en matière d’approvisionnement du marché camerounais en quantité , en qualité et à des coûts abordables.