Quotidien Émergence: Ce contrat (C2D) désendette-t-il vraiment?
Franck Essi: Il faut commencer par rappeler que le contrat désendettement – développement (C2D) est un mécanisme d’annulation et de reconversion de la dette publique du Cameroun vis-à-vis de l’État Français. Ce mécanisme a été mis en place au Cameroun au lendemain de l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative Pays Pauvres et Très Endettés en Avril 2006 .Ce mécanisme est aussi mis en œuvre dans 21 autres pays africains.
Dans ce mécanisme, l’État Camerounais continue de rembourser sa dette qui, une fois effectivement versée à l’État Français, est réaffectée dans des projets visant à réduire la pauvreté. Ces projets sont validés conjointement par le Cameroun et la France représentée par l’Agence Française de Développement.
A ce titre, le C2D constitue une approche innovante de réduction effective de la dette en ce sens qu’au lieu de simplement annuler un certain montant dû par l’État Camerounais comme par le passé, on reconvertit les sommes dues en projets de développement et de lutte contre la pauvreté.
Quotidien Émergence: Aide-t-il réellement au développement?
Franck Essi: Les sommes reversées dans le cadre du C2D contribuent certainement au financement de quelques projets ayant forcément un impact pour les bénéficiaires. Le C2D a notamment permis de construire des infrastructures dans les villes de Douala et Yaoundé, de construire des écoles primaires, d’aider à la formation des agriculteurs dans les zones rurales et d’appuyer des certaines initiatives dans le domaine de la santé.
Le principe de financer des projets qui réduisent la pauvreté et contribuent au développement tout en étant adossés sur le document de stratégie pour la croissance et l’emploi est en soi positif.
Il faut cependant savoir que les 566 milliards de Francs Cfa mobilisés entre 2006 et 2016 dans les deux premières phases du C2D sont marginaux par rapport aux besoins fondamentaux de développement de notre pays.
Par ailleurs, pour nous développer, nous avons besoin de transformer de manière structurelle notre économie pour qu’émerge un réel tissu industriel, pour que l’agriculture soit révolutionnée et pour que les acteurs de l’informel puissent progressivement convertir leurs activités vers le formel. Nous avons urgemment besoin de recouvrer notre souveraineté monétaire et le contrôle des ressources naturelles, de cesser l’improvisation et la navigation à vue en matière de conduite des politiques économiques.
Ce n’est pas sur ces sommes que nous pouvons et devons nous appuyer pour nous développer. Si nous luttions efficacement contre les détournements de deniers publics, la corruption, l’évasion et l’optimisation fiscales, nous n’aurions pas besoin de ce type d’appuis.
En réalité, nous avons en priorité besoin de mieux gérer nos richesses nationales.
Quotidien Émergence : Est-ce que sur le terrain, les réalisations adossées au C2D sont perceptibles?
Franck Essi: Pour ceux des projets qui sont effectivement mis en œuvre, on observe des changements perceptibles. Ces projets sont orientés de manière générale à la lutte contre la pauvreté. A titre d’illustration, pour le seul domaine de l’agriculture dans la partie septentrionale du pays, ce sont des milliers de jeunes qui ont été formés aux techniques professionnelles et innovantes d’exploitation agricole.
Il est important de noter que ce principe de co-validation des projets financés par des fonds issus d’une réduction de la dette traduit une suspicion de l’État français à l’égard du Gouvernement Camerounais. Suspicion sur sa capacité a effectivement utiliser ces fonds dans des projets qui impacteront la vie des Camerounais les plus pauvres. Suspicion confirmée par les faits notamment.
En effet, les projets financés dans le cadre du C2D font face aux mêmes difficultés que celles observées dans l’exécution du budget d’investissement public de l’État Camerounais. La lenteur dans la mise en œuvre des projets du fait de l’existence de nombreux goulots d’étranglement existant dans l’administration Camerounaise affecte également ces projets. Plusieurs fois les échéances de certains projets, phases financés par le C2D ont été repoussées ce qui entraine des hausses dans les coûts. Au final, l’impact et la visibilité de ces projets sont atténués par une mise en œuvre souvent problématiques bien que les projets eux, soient pertinents.
Quotidien Émergence: Puisque les Etats n’ont pas d’amis, mais que des intérêts, le C2D peut-il être considéré comme un don de la France au Cameroun?
Franck Essi: Le fait pour la France de faire des dons, de réduire ou d’annuler la dette d’un pays comme le Cameroun n’est pas incompatible avec la préservation de ces intérêts. Au contraire, ce type d’opération renforce les relations avec le Cameroun et met la France en position d’influencer l’État Camerounais.
Par ailleurs, si les Etats et les institutions financières internationales telles que le FMI et la Banque Mondiale ne procédaient pas à des rééchelonnements, des réductions, des annulations et des conversions des dettes souveraines, de nombreux Etats ne seraient plus en capacité de faire face à leurs engagements financiers. C’était le cas des pays telles que le Cameroun à la fin des années 1980 et c’est celui des pays comme la Grèce aujourd’hui.
Au lieu d’avoir des pays insolvables et en faillite, on préfère réduire cette dette en conditionnant cet allègement par des réformes et des concessions qui permettent aux créanciers des Etats en difficulté de gagner en différé ou à moyen-long terme. Bien que souvent, lesdits créanciers aient déjà récupéré le principal de la dette depuis longtemps mais exigent un reste qui ne s’explique que par un service (intérêts) de la dette énorme.
Quotidien Émergence : La France qui elle-même croule sous les problèmes socio-économiques, mais qui nous fait « don » des milliards, que gagne-t-elle en retour?
Franck Essi: Il convient d’abord de signaler que ces sommes ne sont pas si importantes qu’il n’y parait. Les Nations Unies ont prescrits depuis des années aux pays développés de consacrer 0,7% de leur Revenu National Brut à l’aide public au développement. En 2015, sur les 28 pays membres du Comité d’aide au Développement de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique (OCDE), seuls 6 pays avaient atteints cet objectif. Et la France n’en faisait pas partie.
Il serait également intéressant de calculer les gains officiels et officieux réalisés par les entreprises françaises au Cameroun entre 2006 et 2016. Il est quasi certain que ces derniers sont largement au-dessus des 566 milliards injectés à travers le C2D.
En réalité, ces dons sont des investissements qui permettent à la France et aux entreprises françaises de préserver un accès privilégié aux opportunités actuelles et futures dans notre pays.
Dans la majorité des cas, les projets financés par les fonds C2D sont exécutés par des entreprises ou des ong françaises. Ce qui est un autre moyen de soutenir ces dernières et de rapatrier des fonds.
Une fois encore disons-le clairement : nous avons moins besoin des fonds étrangers pour nous développer que d’apprendre à contrôler et mieux gérer nos propres fonds !