Cette semaine, nous avons appris que le nouveau gendarme de la Douala stock exchange, Jean Claude Ngbwa, fait face à une enquête judiciaire ouverte contre lui depuis mars 2013 pour faux et usage de faux. Cet homme est le nouveau président de la commission des marchés financiers nommé il y a peu par Paul Biya. Ce n’est pas la première fois qu’un homme qui a des ennuis d’ordre judiciaire ou alors, a été épinglé par l’un des gendarmes des fonds publics est porté au pinacle par Paul Biya. On peut prendre l’exemple d’Ayina Ohandja, l’actuel secrétaire d’Etat auprès du ministre des travaux publics. En février 2013, il avait été constitué de la somme de 91,89 millions Fcfa envers l’Université de Douala par le Conseil de discipline budgétaire et financière. Une amende de 2 000 000 lui avait été infligée. Cela n’a pas empêché que malgré ce pépin, qu’il soit nommé en octobre dernier par décret présidentiel. Au Cameroun, l’on est habitué à voir des hommes épinglés être mis sous le feu des projecteurs. L’ex-recteur de l’université de Douala, Bekolo Ebe, présidait un atelier lors de la récente conférence internationale économique organisée par Paul Biya. Lui aussi a été mis en débet par le Consupé. On peut aussi citer le cas de Tabi Manga qui, malgré le rapport du Consupe sur sa gestion à Yaoundé II, préside toujours commission nationale du livre scolaire.
Quotidien Emergence : Comment comprendre cette propension qu’a Biya à nommer ou à mettre sous le feu des projecteurs des gens qui soit, font face à la justice ou alors ont maille à partir avec les rapports du gendarme de la fortune publique?
Franck Essi : Ces nominations récurrentes de personnalités mises en cause dans des affaires traduisent au moins deux choses évidentes. Premièrement, l’intégrité n’est absolument pas un critère pertinent et significatif, dans la nomination à des postes de hautes responsabilités au Cameroun. Deuxièmement, elles nous révèlent ce qu’il y a de commun entre ceux qui sont nommés et ceux qui nomment : à savoir, un rapport pour le moins peu éthique avec la fortune publique. En d’autres termes, c’est l’indicateur que la majorité de ceux qui gèrent la fortune publique sont coutumiers de ce type de pratiques. Ils y sont tellement habitués que ça ne choque personne que l’on continue à confier des responsabilités à des personnes sur qui pèsent de forts soupçons de gestion indélicate ou qui sont l’objet de condamnations. Vive la rigueur et la moralisation !
Quotidien Emergence : Est-ce à dire que Paul Biya n’a pas assez de renseignements sur les gens qu’il met en vitrine?
Franck Essi : Nous ne pensons pas que, de manière systématique, cet état des choses puisse s’expliquer par le fait que Paul Biya n’ait pas assez d’informations sur ces personnalités. Elles sont la conséquence à la fois de dysfonctionnements graves au sein de l’administration publique et de la déliquescence des référents éthiques et moraux au sein de cette dernière.
En effet, lorsqu’il nomme par exemple des morts, cela indique de sérieux dysfonctionnements au sein de l’administration et révèle un fonctionnement archaïque de la gestion des ressources humaines dans le secteur public. Sinon, comment expliquer que le décès et l’inhumation d’un haut commis de l’État ne puisse pas être signalés et archivés au niveau des services centraux des Ministères et de la Présidence ? Ces nominations des morts permettent de remettre profondément en question les promotions au sein de l’administration publique car elles indiquent la faiblesse du système de suivi – évaluation des ressources humaines au sein de cette dernière.
La déliquescence éthique et morale quant à elle est le fait d’une élite administrative qui, pour l’essentiel, a remplacé la défense de l’intérêt commun par la quête effrénée à l’enrichissement personnel. Le Président de la République l’a lui-même rappelé dans son discours du 31 Décembre 2013. Ces logiciels et référents de ces commis de l’État sont les causes de la corruption endémique, des détournements des deniers publics, de la sous-consommation chronique des budgets d’investissements publics et des faibles performances des politiques publiques. C’est également cette déliquescence éthique et morale qui conduit à des nominations de personnalités à l’éthique douteuse ou à l’intégrité compromise. Le seul critère de promotion étant l’appartenance à l’un des clans qui se bat pour contrôler le pouvoir avec et/ou autour de Paul Biya.
Quotidien Emergence : Dans cet ordre d’idées, quel crédit peut-on encore accorder à l’opération d’assainissement des mœurs publiques?
Franck Essi : Il devient donc évident que l’opération d’assainissement des mœurs publiques ne peut être qu’inefficace et peu crédible car compromise par le maintien et la promotion de personnalités à l’éthique douteuse aux postes importants dans l’administration publique. Les rapports de la CONAC et des autres organismes en charge de la lutte contre la corruption s’accumulent et témoignent de l’inefficacité de cette opération à ce jour. Les phénomènes de la corruption et des détournements de fonds publics ne reculent pas. Au contraire, la grande et la petite corruption demeurent endémique et systémique.
Nous sommes fermement convaincus que l’on ne construit pas une société en or avec des individus en plomb. De même, on ne construit pas une administration intègre et efficace avec des hauts commis corrompus et incompétents !
Il faut écouter la sagesse populaire qui dit que « l’exemple vient d’en haut » et « le poisson pourrit par la tête ».
Ces nominations nous confortent dans l’idée qu’il n’y a pas de volonté réelle d’en finir avec la corruption et le détournement des deniers publics au Cameroun.
Quotidien Emergence : Que doit faire le président de la République pour éviter ce genre de situation?
Franck Essi : Qu’il commence à ne plus promouvoir des corrompus, à ne plus opérer des sanctions à géométrie variable, à doter le pays de lois contre l’enrichissement illicite ou sans cause, à déclarer ses biens et à rendre la justice effectivement indépendante. Ce sera le début d’un changement significatif. C’est le minimum en matière de rigueur et de moralisation !
En proclamant, dès sa prise de fonction en 1982, la nécessité d’une rigueur et d’une moralisation des comportements, Paul Biya avait certainement vu juste. Ce qui est dommage, c’est que 34 ans après, on en soit très loin. L’usage de 299 personnalités à des fonctions de Ministres durant tout son règne révèle que le problème est lié à son système de gouvernance et non à ses personnalités seulement. Paul Biya est disqualifié pour apporter une solution à ce fléau. Il en a plutôt fait, de manière machiavélique, un allié pour neutraliser ses ennemis et ses adversaires politiques. Ceci lui a permis de conserver son pouvoir mais a eu des conséquences catastrophiques sur la morale publique et le fonctionnement de l’administration publique.
Ce ne sont pas de nouvelles institutions ni de nouvelles mesures qui en finiront avec les manifestations les plus visibles de cette corruption. Ce sont l’exemplarité et le volontarisme d’un nouveau leadership politique qui peuvent impulser une nouvelle dynamique à même de régénérer la morale publique, les institutions et le comportement des responsables publiques.