Le président de la République s’apprête à offrir à chaque étudiant des universités publiques et privées, un ordinateur, soit 500 000 unités au total, pour les aider à mieux embrasser l’économie numérique. Le ministre de l’enseignement supérieur, Jacques Fame Ndongo a signé à ce sujet une convention avec l’entreprise chinoise Sichuan Telecom Construction Engeneering Co. Ltd (qui fabriquera en masse ces ordinateurs). Coût du projet, 75 milliards de frs cfa. A peine avait-on annoncé la venue prochaine d’un décret présidentiel habilitant le ministre de l’économie à signer avec Exim Bank China une convention de prêt d’un montant de 75 milliards de frs cfa pour le financement de la fabrication de ces ordinateurs, que ledit décret s’est pointé. C’est que, dans les plans présidentiels, la distribution des 500 000 ordinateurs devrait débuter dès octobre prochain. Ce que le gouvernement veut mettre en avant, c’est ce « geste de cœur » du président de la République qui rentre dans le cadre des promesses faites à la jeunesse dans son discours du 10 février 2016, concernant le plan spécial jeunes qui s’élève à 102 milliards de frs cfa. « Il s’agit d’une opération présidentielle et ponctuelle ayant pour objectif de mettre à la disposition de 500 000 étudiants camerounais des outils informatiques appropriés pour leur arrimage à l’économie numérique universitaire », précise Jacques Fame Ndongo, le Minesup.D’où les questions suivantes:
Quotidien Emergence : Que vous inspire ce « don » présidentiel?
Franck Essi : Il s’agit d’un endettement et non d’un don. Ce n’est pas Mr Biya qui paie mais chacun d’entre nous en tant que membre de la Nation Camerounaise. En économie, le principe dit de l’équivalence ricardienne que l’on doit à David Ricardo, économiste britannique, postule que cet emprunt d’aujourd’hui sera payé demain par nos impôts. Ceux qui veulent nous faire croire que c’est un don sont dans le mensonge, la manipulation, et la propagande.
À l’échelle individuelle, l’acquisition d’ordinateurs par les étudiants est certainement un plus pour ces derniers. Si cette annonce se concrétise, elle permettra à de nombreux étudiants d’avoir moins de difficultés dans leurs travaux académiques. Encore faut-il que ce soit effectivement des ordinateurs et non des notebook comme nous avons pu nous en apercevoir. Encore faut-il que ces derniers aient un meilleur accès à internet et de l’électricité pour la recharge d’énergie de ceux-ci.
A une échelle macro et systémique, pour améliorer le fonctionnement et les performances de l’enseignement supérieur, il est clair que d’autres options existent mais n’ont pas été privilégiées par le Gouvernement. Dans la perspective d’un encrage durable et efficace dans l’économie du numérique, on aurait dû penser par exemple, à l’installation d’usines de montages d’ordinateurs, à un plan global de numérisation des écoles (du primaire au supérieur), à la création de vaste bibliothèques numériques pour faciliter l’accès des étudiants aux informations les plus pointues, etc. Nous rappelons que les universités camerounaises sont très peu visibles sur internet. La première université camerounaise dans le domaine à l’échelle africaine, l’université de Dschang, est 102ième.
Nous pensons que l’on aurait pu saisir cette opportunité de veille de rentrée scolaire pour faire le point des réformes et des résultats de la fameuse nouvelle gouvernance universitaire annoncée au lendemain des mouvements d’humeur des étudiants de 2005. On aurait pu voir que les conditions d’étude des étudiants sont très difficiles et qu’il faille absolument mettre en œuvre en priorité d’autres mesures basiques.
Malheureusement toutes les intelligences du gouvernement de BIYA semblent indifférentes aux bonnes idées.
Quotidien Emergence : Paul Biya pourrait-il récolter de ceci des retombées politiques?
Franck Essi : Les mois et les semaines à venir détermineront si cette décision va être profitable politiquement à Mr Biya. C’est clair, au moment de recevoir ces ordinateurs, les étudiants vont certainement éprouver du plaisir et de la joie. On a toujours du plaisir à recevoir. Surtout si l’on croit que c’est gratuit. C’est humain.
Mais nous ne pensons pas que cela va fondamentalement bouger les lignes dans les consciences des jeunes étudiants. Avec la crise profonde que connait aujourd’hui l’université camerounaise, avec les difficultés d’accès à des emplois décents et les multiples autres défis qu’ils vivent, ce ne sont pas les ordinateurs qui effaceront les angoisses, les frustrations et les incertitudes sur leur avenir.
Ceux des jeunes qui soutiennent déjà le Président Paul Biya continueront à le soutenir. Ceux qui sont convaincus de l’échec cuisant de sa gestion ne seront pas dupes.
Quotidien Emergence : Est-ce une façon pour lui de rentrer dans la campagne électorale?
Franck Essi : Cette décision de s’endetter pour mettre à disposition des ordinateurs aux jeunes étudiants est clairement un calcul politique. Elle est de la même nature que le recrutement spécial de 25 000 jeunes dans la fonction publique et la prime d’excellence présidentielle instaurée à quelques mois de la dernière élection présidentielle.
On peut, si on le veut, faire des analogies avec les actions menées hier à la veille d’échéances électorales.
Cependant, il faut souligner que c’est de bonne guerre. Dans un régime politique à vocation démocratique, on est dans la concurrence permanente. On est donc tenu d’être dans une forme de campagne permanente. Ce qui nous oblige à prendre de temps en temps des mesures favorables aux besoins et intérêts des groupes de la société dont on veut s’assurer les soutiens. C’est cela faire de la politique. Ce que nous dénonçons, ce n’est pas le fait de prendre des décisions en vue de se faire réélire, mais c’est de prendre de mauvaises décisions ou des décisions qui ne sont pas optimales pour l’ensemble du pays.
Quotidien Emergence : Dans la foulée, les étudiants ont été obligés de battre le pavé pour remercier le président de la République pour cette gratification. Quelle interprétation peut-on avoir de ce fait?
Franck Essi : Nous savons que ces manifestations de soutien sont intéressées, motivées et organisées par des « élites » politiques et administratives cherchant à se positionner. Les étudiants qui y participent sont presque toujours ceux qui n’agissent pas pour que la gouvernance universitaire, la condition des étudiants et la qualité des enseignements s’améliorent. Ce ne sont pas des personnes qui se mobilisent lorsque des problématiques essentielles comme le logement, les droits universitaires, la transparence dans l’octroi des bourses sont posées. Ce sont des soutiens, fabriqués, factices et impertinents.
Quotidien Emergence : On observe ces derniers temps une « générosité » présidentielle à nul autre pareil. Ordinateurs aux étudiants, véhicules aux gouverneurs, avancements et promotions dans l’armée… Que pourrait cacher tout ceci?
Franck Essi : En soi, tous les actes soi-disant de générosité présidentielle que nous observons ces derniers temps, ne sont pas exceptionnels ou inédits dans un Etat qui fonctionne normalement. C’est normal de revoir le parc automobile de nos administrations, d’équiper les étudiants et de faire avancer les carrières dans l’armée ou dans la fonction publique.
Tout ceci prend un caractère exceptionnel au Cameroun pour une raison simple : nous avons écarté la norme et normalisé les écarts. Des droits légitimes des citoyens sont transformés en faveurs du Prince ou de « l’élite ».
Dès lors, le simple fait de faire ce qui devrait être normal dans notre contexte apparait extraordinaire. Nous obligeant à soupçonner, avec raison sans doute, que le Président veut nous remobiliser derrière lui en se rappelant notre bon souvenir.
Nous pensons donc que de telles mesures, dans notre contexte camerounais d’inversion des normes, visent à consolider le soutien de certaines catégories de la société au Président de la République.
Quotidien Emergence : D’aucuns émettent l’idée d’une présidentielle anticipée vu ces actes de « générosité ». Peut-on être de cet avis?
Franck Essi : Evidemment, nous ne devons pas écarter cette éventualité de nos projections. Paul Biya est un homme politique qui n’a manifesté jusqu’ici aucune volonté de quitter le pouvoir autrement que par son décès.
Ne l’oublions pas, en 2004, il a donné rendez-vous dans une vingtaine d’année, soit environ en 2024.
Les appels à candidature et à la modification de la Constitution pour une élection anticipée se fondaient certainement sur la volonté de Mr Paul Biya. Ce ne serait pas contradictoire que cette agitation griotique et ces gestes de « générosité » aboutissent à l’appel à une élection anticipée.