III – Analyse des réponses et tentatives d’adaptation de l’économie actuelle à la nouvelle donne
Pour néanmoins rassurer l’opinion nationale en général et les opérateurs économiques en particuliers, les autorités Camerounaises n’ont pas manqué de communiquer sur l’APE pour présenter les mesures palliatives qu’elles auraient prises.
A – Les réponses apportées par le Gouvernement et l’Union Européenne[15]
Ces réponses, pour l’essentiel figurent dans le plan de modernisation de l’économie Camerounaise publié en Octobre 2013. Ce plan comprend trois grands axes.
Le premier axe est le renforcement des capacités d’offre des entreprises Camerounaises. Cet axe comprend trois sous-axes que sont :
- La mise à niveau des entreprises ;
- Le renforcement des capacités de production; et
- Le renforcement du système de normalisation et de qualité.
Le second axe est relatif au développement des capacités d’exportation des entreprises Camerounaises. Ceci suppose :
- Le développement des infrastructures d’accompagnement liées au commerce ;
- Le développement des capacités de négociation et de prospection commerciales;
- L’amélioration du système d’information commerciale et
- Le financement et la garantie des exportations.
Enfin, le troisième axe est celui des réformes fiscales et institutionnelles liées à la mise en œuvre de l’APE. Il s’agit des deux éléments suivants :
- Les réformes fiscales (fiscalité de porte et intérieure) et ;
- Les réformes institutionnelles (préservation de l’intégration)
C’est sur la base de ce cadre qu’un Bureau de mise à niveau des entreprises a été mis en place et que le PACOM (Programme d’Appui à l’amélioration de la Compétitivité de l’économie Camerounaise) a été financé à hauteur de 6,5 milliards de francs CFA par l’Union Européenne. Le coût total de financement de ce plan de modernisation de l’économie Camerounaise est estimé quant à lui à 2500 milliards de Fcfa.
B – Les critiques que l’on peut formuler à l’endroit de ces réponses
Si on s’attarde sur la seule question de la mise à niveau des entreprises Camerounaises, deux critiques clés peuvent en ressortir. Premièrement, les critères d’éligibilité au PACOM ne permettent pas de toucher un nombre significatif d’entreprise. Sur les 94 000 entreprises recensées en 2009, seules 1 000 sont susceptibles de bénéficier de ce programme. Et pour cause, les critères d’accès qui sont les suivants:
- Justifier d’un chiffre d’affaires compris entre 50 millions et 6 milliards de f cfa
- Justifier d’une transformation industrielle qui représente plus de 70 % du chiffre d’affaire à la dernière année comptable ;
- Etre en activité depuis au moins deux ans ;
- Disposer de capacités techniques et organisationnelles pour conduire un processus de mise à niveau.
La conséquence est que 7 ans après le lancement de ce programme de mise à niveau des entreprises, seules 60 entreprises ont bénéficiés d’un accompagnement. Accompagnement qui, par ailleurs, ne garantit aucune capacité de survivre à l’éventuelle concurrence.
Quand on connait les difficultés du Gouvernement Camerounais à mettre en œuvre des réformes d’envergure, si on ajoute l’absence de ressources financières disponibles pour le plan de modernisation et le ciblage plus que modeste des entreprises dans le cadre de la mise à niveau, on ne peut qu’avoir de sérieux doutes sur l’opérationnalité future de la transformation structurelle de l’économie camerounaise. Et sans transformations structurelles, pas de compétitivité et donc, on assistera purement et simplement à une transformation de l’économie Camerounaise en comptoir ou débouché de produits venant aussi bien d’Europe que d’Asie.
IV – Les enseignements à tirer de cet autre rendez-vous manqué par les africains
Si l’on peut déplorer que le Cameroun se soit retrouvé à signer seul un accord d’étape avec l’Union Européenne, il est plus important de tirer les leçons qui s’imposent pour être en mesure de mieux s’en sortir lors des prochaines échéances. Ces enseignements doivent être de plusieurs ordres.
1. Enseignements politiques :
La ratification d’un accord d’étape par le Cameroun appelle à dresser, sur le plan politique, quelques impératifs sur le plan politique.
- Le besoin de leaders politiques patriotes, intègres et compétents
Il est important de noter que l’accession à l’indépendance, même si elle ne signifie pas l’autarcie, suppose au moins l’autodétermination et la souveraineté. L’autodétermination doit ici être comprise comme capacité à concevoir soi-même, à partir d’une vision et d’intérêts bien compris, des politiques publiques. La souveraineté quant à elle comme pouvoir de décider, indépendamment de toute influence externe, du présent et de l’avenir du pays.
En effet, la ratification de l’APE est la preuve manifeste d’une absence d’autodétermination et de souveraineté de la part de l’Etat Camerounais ou plus précisément, des dirigeants actuels de l’Etat Camerounais. A ce jour, quoi qu’ils disent, la preuve est faite que ces accords comportent plus de pertes potentielles et de menaces certaines que de gains pour notre pays. La preuve est faite que ces dirigeants n’ont pas voulu ou su négocier des accords qui tiennent en compte la réalité de notre économie.
La première condition de l’efficacité dans les rapports commerciaux internationaux est l’existence de dirigeants patriotes et compétents, soucieux avant tout d’apporter le maximum de gains aux agents économiques nationaux.
- Déficit de proactivité de la part des dirigeants africains
L’antienne selon laquelle « gouverner, c’est prévoir » est certainement une des idées les plus partagées dans les différents courants politiques et sous toutes les latitudes. Les pays africains tout comme les pays européens, avaient les mêmes informations pour ce qui est de l’arrivée à terme des accords précédents l’APE.
Les pays africains pouvaient, s’ils se considèrent comme prévoyant et stratégiquement émancipés, préparer des positions communes pour être en mesure de mieux affronter la négociation avec les APE. Malheureusement, ils n’ont rien fait. Ils se sont contentés d’attendre et donc de subir. Ce qui est un déficit d’anticipation sur les évolutions possibles du monde, des jeux et manœuvres géopolitiques et géoéconomiques, de définition de nos priorités et de préparation à faire face aux changements.
Dans ce monde qui bouge et dans lequel tous les Etats s’efforcent plus que jamais de tirer leur épingle du jeu, les pays africains devraient bouger encore plus vite.
- Déficit de stratégie et de synergie entre pays africains
Ce déficit de proactivité observé se traduit aussi par l’absence de réelle stratégie et d’actions en synergie entre pays africains. En effet, le fait que des pays africains comme ceux de la zone CEMAC ne soient pas capables de répondre en bloc face à l’Union Européenne est le signe de manquements criards dans le processus d’intégration. C’est le révélateur du vide que constitue des rassemblements comme la CEMAC qui n’ont pas été capables, jusqu’ici de définir un vrai projet collectif et de le faire vivre à travers des politiques sectorielles communes effectivement opérationnelles.
Ici aussi, ce sont les failles dans le mur de la maison qui ont permis à l’Union Européenne de signer un accord d’étape au Cameroun.
- Les faiblesses organisationnelles du courant progressiste dans les pays d’Afrique Centrale
Cette ratification de l’APE nous ont rappelé qu’i ne suffit pas d’avoir raison pour vaincre. En effet, aussi bien les partis politiques que les organisations de la société civile ont dénoncé cet accord sans pour autant infléchir le programme du Gouvernement Camerounais et de l’Union Européenne. Des idées et propositions sans une capacité de les imposer ne servent pas à grand-chose.
Tant que les forces progressistes ne seront pas capables de s’organiser et d’agir en vue de modifier les rapports de force politique, aucune de leurs réserves, critiques et encore moins propositions alternatives, ne seront appliquées par ce Gouvernement.
La construction d’une réelle et effective capacité de mobilisation de l’ensemble des acteurs progressistes est d’une importance capitale car à court terme, à défaut de conquérir le pouvoir de gouverner, elle permet au moins d’influencer significativement et substantiellement l’agenda de la technostructure gouvernante en place.
- Enseignements économiques :
Sur le plan économique, plusieurs leçons doivent également être tirées.
- L’urgence d’une transformation structurelle de nos économies
Rappelons un fait simple et brutal : plus de 40 ans d’accès privilégiés sur les marchés européens n’ont pas industrialisé le pays ACP. Ils n’ont pas permis d’augmenter leurs flux dans les échanges commerciaux et encore moins de diversifier leurs économies. Le problème est simple : nos économies restent fondées sur un modèle rentier. Celui de l’exploitation des ressources naturelles sans transformation. Nos économies restent extraverties et désarticulées.
Dès lors, l’urgence est à la construction d’un tissu économique capable de nous faire échapper à la spécialisation primaire dans les échanges internationaux. Il s’agit d’industrialiser et d’intensifier les échanges Sud-Sud. Il s’agit d’innover, en nous appuyant sur des avantages comparatifs et la technologie pour être également en mesure de saisir des niches au niveau mondial.
Cette transformation structurelle de nos économies n’est pas possible sans le contrôle des instruments classiques de la politique économique que sont les leviers monétaire, commercial, fiscal et budgétaire.
- Mettre fin à la navigation à vue, le bricolage et l’improvisation des politiques économiques
Nous sommes toujours dans la navigation à vue et dans l’improvisation des politiques économiques. On veut nous faire croire que nous pouvons nous développer sans la gestion pleine et entière d’une monnaie nationale. Nos dirigeants, sur le plan de la vision économique, restent incapables de concevoir quelque chose d’authentique. Après les ajustements structurels, nous avons lutté contre la pauvreté. Après la lutte contre la pauvreté, nous voici à la quête de l’émergence. Tout ceci, pour implicitement remplir les conditions d’accès à une aide qui ne nous a pas permis, depuis 60 ans, à nous passer de l’aide.
Tant que nous n’aurons pas notre propre vision et que cette dernière ne sera pas notre boussole, nous ne saurons jamais saisir les enjeux et négocier des accords qui ne compromettent pas nos chances de nous émanciper sur tous les plans.
- En guise de recommandations générales
Pour ce qui est de l’APE d’étape signé par le Cameroun, il serait souhaitable de le dénoncer au cas où l’APE régional n’est finalement pas signé. Ceci ferait entrer le Cameroun dans le régime commercial du Système de Préférences Généralisées de l’UE (SPG –UE) dont l’avantage comparatif est plus favorable aujourd’hui que l’APE.[16]
D’autre part, il est plus que nécessaire de restaurer les bonnes pratiques de gouvernance des affaires publiques qui commandent de mener des études et analyses appropriées d’impact et de viabilité économique avant toute ratification d’un accord.
Dans l’exemple des APE, d’après de nombreux observateurs, il aurait été plus qu’utile de conduire les études suivantes :
- Une étude d’évaluation complète de la viabilité économique (avantages/coûts) de l’APE intérimaire à l’horizon 2035, avec la prise en compte explicite de la signature probable d’un accord entre de libre-échange entre l’UE et les Etats Unis.
- Une étude d’évaluation de la viabilité sociale de l’APE intérimaire qui prenne en compte les dimensions de l’emploi, du chômage, de l’agriculture en liaison avec l’alimentation, la souveraineté et la sécurité alimentaire ainsi que l’éducation et la santé.
- Une étude d’évaluation des alternatives à l’APE dans une perspective d’intégration régionale y compris l’option de la dénonciation en cas d’échec d’un APE régional complet et équilibré.
Désormais, nous sommes, en tant qu’agents économiques Camerounais, lancés dans une nouvelle ère avec l’Union Européenne. Nous devrons individuellement et collectivement faire face à ces nouvelles contraintes et saisir les opportunités éventuelles qui en découlent. Plus que jamais, nous devons intégrer que chez nous au Cameroun, c’est le politique qui nous ont conduit dans cette situation. Nous en sortirons par durablement, efficacement et systémiquement si nous agissons pour opérer enfin dans ce pays une révolution démocratique.
Franck Essi
[1] L’UE et les ACP sont des acteurs inégaux du point de vue de la richesse (les pays de l’UE sont 31 fois plus riches) et de la dépendance commerciale (L’UE est la plus grande importatrice et la deuxième exportatrice dans les ACP).
[2] Economies produisant des matières premières brutes
[3] Faibles liens et effets d’entrainement faibles entre les différents pôles économiques en leur sein
[4] Économies structurellement tournées vers la satisfaction des besoins de l’extérieur : on produit ce qu’on ne consomme pas et on consomme ce qu’on ne produit pas
[5] General Agreement on Tarifs and Trade, ancêtre de l’OMC
[6] Organisation Mondiale du Commerce
[7] Le système généralisé de préférences tarifaires (SPG) de l’UE propose des réductions de droits de douane ou un accès au marché communautaire en franchise de droits pour exportations de 178 pays et territoires en développement.
[8] Louis Paul Motaze: «La ratification des APE par le Cameroun relève d’un choix clairement assumé» Par Intégration – 20/06/2016
[9] L’association bananière du Cameroun regroupe quatre principaux producteurs et est essentiellement dominée par des entreprises contrôlées par les investisseurs étrangers : PHP – Plantation du Haut Penja (Dominé par des capitaux européens), SPM – Société des Plantations de Mbanga (Contrôlée par des capitaux étrangers), CDC – Cameroon Development Corporation (Capitaux étatiques) et BOH Plantations (Privés Camerounais crées en 2010).
[10] Fonds Européen de Développement
[11] Le Cameroun face à l’APE avec l’Union européenne : menace ou opportunité, Novembre 2015.
[12] MINFI (2008) et CRETES (2008)
[13] Babissakana in « Le Cameroun face à l’APE avec l’Union Européenne : menace ou opportunité ?
[14] Babissakana in « Le Cameroun face à l’APE avec l’Union Européenne : menace ou opportunité ?
[15] Plan de modernisation de l’économie camerounaise, Octobre 2013
[16] Babissakana in « Le Cameroun face à l’APE avec l’Union Européenne : menace ou opportunité ?