Par Franck Essi
L’ Ecole Nationale d’Administration et de la Magistrature ( ENAM ) est loin d’être ma préoccupation majeure.
Je ne suis pas loin de vouloir sa disparation.
Ma conception de l’État de demain au Cameroun ne laisse pas beaucoup de place à une institution dont le logiciel et les pratiques sont devenus l’un des principaux obstacles au développement dans notre pays.
Mais nous mènerons ce débat sereinement plus tard. Je vois déjà les arguments de ceux qui disent reforme au lieu de dissolution. Nous nous retrouverons, « arguments au poings » pour en découdre, tôt ou tard.
Concernant la nomination du nouveau dg de l’ENAM, personnage qui fait partie de la promotion 2014 – 2016 et qui aurait à peine un an d’expérience à une fonction de sulbaterne, beaucoup de choses ont été dites.
J’aimerai, si ça peut être utile, rappeler quelques petites considérations simples à l’endroit de ceux qui s’indignent que l’on soit indigné de la nomination de cette personne a cette haute fonction.
1 – Toute nomination à un poste important et prestigieux, même dans une dictature, interroge et mérite qu’on s’interroge.
Le pouvoir discrétionnaire de nomination du Chef de l’État n’est pas un obstacle à l’expression d’un avis sur l’acte de nomination.
Ce pouvoir limite les éventuelles remises en causes d’ordre juridique ou administratif. Mais c’est tout, il me semble.
Cette interrogation est naturelle et légitime.
Elle est naturelle parce que nous avons des cerveaux et nous devons les utiliser pour penser, émettre des avis,prendre position.
Elle est légitime parce que nous sommes des citoyens. En tant que tels, nous devons et pouvons nous intéresser à toutes les décisions politiques.
Cette interrogation doit pouvoir porter sur au moins trois points :
*- La pertinence de l’acte : était – ce nécessaire ? Y a – t – il des raisons fondées pour un changement à la tête d’une telle institution ?
*- Le sens de l’acte : En quoi cette nomination renseigne – t – elle sur le pouvoir en place ? A quelle nouvelle redistribution des cartes au sein des clans au pouvoir assiste – t – on ? Est ce une décision qui nous renseigne sur les orientations futures dans cette école en particulier et dans ces corps de métier en général ?
*- La personne nommée : Est – ce un profil traditionnel ? Pourquoi cette personne ? Qu’a – t – elle accompli qui puisse laisser penser qu’elle mérite d’être là et au – delà, qu’elle pourra relever les défis divers que rencontre cette institution ?
Que cette nomination suscite un débat, ce n’est que normal.
2 – La question de l’âge de la personne nommée n’est pas ce qui fait problème.
Ce qui surprend et interroge, c’est le parcours atypique du personnage. Ou plutôt, l’absence de parcours classique du nouveau dg de l’Enam.
Selon les informations qui circulent, et sous réserve qu’on nous donne des informations complémentaires sur son parcours, il sort à peine de l’école.
Il n’a pas encore fait « ses preuves ».
Il n’est pas un manager public rompu à la tache. Il n’a pas une grande expérience professionnelle.
Il n’a pas enseigné dans cette institution. Et ce n’est pas anormal d’avoir à la tête d’une école un enseignant.
Bref, il débute à peine sa carrière et il débute par le haut manifestement !
Soyons clairs : on peut être jeune et avoir fait ses preuves. Je crois savoir que l’actuel Directeur Général des impôts est un exemple d’une jeunesse qui ne suscite pas autant de polémique.
Le débat sur les reformes par lui entreprises en vue d’augmenter le volume des prélèvements divers ainsi que les changements introduits au sein de l’administration fiscale existe; mais ce débat ne porte pas sur l’âge ou la compétence du DG des impôts mais sur la pertinence, l’équité et l’efficacité de ses mesures pour les agents économiques opérant au Cameroun.
Nous sommes donc clairement dans une situation où, sans être excessif, on pourrait dire qu’un » sans galon », par le pouvoir discrétionnaire de sa Majesté d’Etoudi, dirigera désormais la formation des officiers et soldats de l’armée administrative camerounaise.
3 – La connaissance du contexte camerounais est incontournable dans l’appréciation de cette nomination.
Le Cameroun c’est le Cameroun disait quelqu’un. Dans cette phrase, presque tout est dit. Y compris le fameux « impossible n’est pas camerounais ». Expression à comprendre dans les deux sens : le meilleur et le pire sont dans les cordes des dirigeants camerounais ! Le retrait de la CAN 2019 en est une énième et douloureuse illustration.
L’ Enam n’est pas une nouvelle institution. Elle est connue de tous les camerounais vu que presque toutes les familles de ce pays souhaitent y faire entrer une partie ou la totalité de leur progéniture.
On connait les marchandages à deux millions. On connaît les polémiques sur les les listes des admis. On connaît les conflits entre les DG et les ministres de la Fonction Publique. On connait les guerres silencieuses des » élites » en vue de placer dans cette institution des enfants de leurs communautés.
L’ Enam c’est « l’école du pouvoir » au Cameroun. Et comme le pouvoir chez nous, cette dernière est au centre de toutes les attentions, de toutes les conspirations, de toutes les convoitises et de toutes les polémiques.
Peut – on sérieusement penser que la nomination de quelqu’un avec un tel profil à la tête d’une telle institution soit un épiphénomène ?
Il ne faut pas être professeur de sciences politiques pour répondre : NON.
Par ailleurs, si Paul Biya a souvent nommé aux fonctions administratives des personnes décédées, certains pourront se réjouir que ce monsieur soit au moins vivant.
4 – Nous voulons certes un renouvellement de la classe dirigeante dans notre pays. Mais ne confondons pas les choses.
Tout d’abord, une hirondelle ne fait pas le printemps.
Ce n’est pas parce qu’il y a un jeune à cette haute fonction que de manière structurelle, nous assistons à la fin de la gérontocratie.
Ne nous hâtons pas de nous réjouir.
Ensuite, la jeunesse n’est pas synonyme de vertu, d’innovation et de compétence. C’est une évidence mais elle doit être rappelée.
Il y a des jeunes compétents, intègres, avec des résultats obtenus à travers un parcours que l’on peut retracer sans grandes difficultés.
Il y a des jeunes incompétents, malhonnêtes et au passé des plus flous.
Dans notre pays en déliquescence, ou règnent le faux et la corruption, il devient de plus en plus difficile de séparer l’ivraie du bon grain.
Le vrai débat, chaque fois que nous avons à discuter de ces questions de nomination, c’est celui de la compétence, de l’intégrité, du projet et du respect des règles et / ou traditions de nomination.
Lorsqu’on se limite juste à opposer des jeunes aux vieux, même si c’est compréhensible compte tenu de la dictature des vieux en cours depuis trop longtemps dans notre pays, on limite et appauvrit la réflexion.
Ne perdons pas de vue notre idéal africain : une jeunesse qui sait en synergie avec une vieillesse qui peut.
5 – Ne confondons donc pas les institutions privées et les institutions publiques.
J’entends des personnes dire que l’on ne devrait pas mettre en doute à priori les capacités du nouveau DG de l’ENAM. Et pour cause, gérer une école n’est pas si difficile.
La preuve, on voit de nombreux jeunes créer et gérer des entreprises. On voit des jeunes du même âge gérer avec succès des grands départements de multinationales qui brassent des milliards. On va même jusqu’à dire que facebook et Google que nous utilisons ont été créés par des jeunes.
Pendant que vous y êtes, comparez l’Enam à Harvard (Ce sont toutes deux des écoles), Nyangono du Sud à Richard Bona (Ce sont tous des artistes) , Paul Biya à Lee Kuan Yu – Ancien leader de Singapour (Ce sont tous deux des dirigeants de pays)…
Il y a comparaison et comparaison… Ne confondons donc pas la confrontation à la confiserie pour citer un artiste local.
Plus sérieusement, quelqu’un qui, dans le privé,crée une entreprise qui à du succès, par ses résultats, apporte la preuve de sa compétence.
Quelqu’un qui est promu à la tête d’un grand département d’une entreprise le doit très souvent à des résultats antérieurs vérifiables. Vu que les entreprises sérieuses, rentables et en expansion ne peuvent pas se tirer une balle dans les pieds en nommant des incompétents aux postes de direction.
Dans le domaine public, la logique est différente. Le mérite et la compétence sont importantes mais l’allégeance politique l’est peut être encore plus. Surtout dans des systèmes comme les nôtres où le clientélisme, le népotisme, la corruption et le tribalisme sont prégnants.
Encore une fois, ne comparons pas ce qui ne l’est pas.
En guise de conclusion
Pouvons – nous affirmer que dans ce pays en général, dans l’administration publique en particulier, règne le MÉRITE, LA TRANSPARENCE ET LE CULTE DE LA PERFORMANCE ?
Si la réponse est non, ne baissons donc jamais la garde.
C’est vrai que c’est parfois lassant de toujours trouver des limites à ce qui semble parfois apparaitre comme des avancées, mais nous devons rester vigilants.
N’ayons pas la mémoire courte. Ce système n’a pas changé et n’est pas entrain de changer.
Au contraire…
Nous devons savoir que l’opinion compte. A défaut de régner dans notre pays, elle a souvent obtenu des victoires sous formes de rétropédalages du Gouvernement.
Ne l’oublions pas. La qualité d’un pouvoir dépend de la qualité des contrepouvoirs. Nous sommes aussi, tant que nous ne dirigeons pas, en nos rangs, titres et fonctions respectifs, des contre-pouvoirs.
Exerçons ce pouvoir !
Le changement que nous voulons, c’est le retour à un fonctionnement de la société basé sur l’éthique, le mérite, la transparence, la justice et l’obligation de rendre compte.
Douala, le 15 Décembre 2018.