Guerres asymétriques au Cameroun : entre autosatisfaction stratégique et nouveaux défis sécuritaires

Par Franck Essi, 05 avril 2025

Dans une récente déclaration, le porte-parole du ministère camerounais de la Défense s’est livré à un exercice de communication stratégique visant à valoriser la capacité d’adaptation des forces armées face aux formes contemporaines de conflits dits asymétriques – terrorisme, séparatisme, piraterie, etc.

👉🏽 Retrouvez la déclaration ici : https://www.facebook.com/share/p/14zSPeu7hu/

À l’en croire, le Cameroun ferait figure de modèle en matière de riposte calibrée, proportionnée, méthodique et efficace. Un « cas d’école », selon ses propres termes.

Mais cette présentation lisse et triomphaliste de la situation sécuritaire ne résiste guère à une lecture critique attentive.

Elle apparaît même particulièrement inappropriée au regard de l’évolution récente de la menace terroriste dans la région du bassin du Lac Tchad.

En effet, pour la toute première fois, des éléments de la Force multinationale mixte ont été tués lors d’attaques menées à l’aide de drones par des groupes armés terroristes.

Ce développement marque une escalade technologique et tactique majeure, qui devrait appeler à la vigilance, à l’introspection, voire à une refonte doctrinale urgente – et non à l’autosatisfaction.

Un récit officiel trop éloigné du terrain

Le discours officiel valorise des principes fondamentaux – proportionnalité, précision du renseignement, prise en compte de la population civile – que l’on ne peut, en théorie, que saluer.

Toutefois, ces principes sont loin d’être systématiquement respectés sur le terrain.

Les rapports d’organisations comme Amnesty International, Human Rights Watch ou le Centre pour les droits de l’homme et la démocratie en Afrique ont documenté de nombreuses exactions, bavures militaires et violations des droits humains, notamment dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Au niveau de Stand Up For Cameroon, nous avons mis en place des groupes de travail qui ont documenté des faits assez graves sur le terrain des crises, que ce soit au NOSO qu’à L’ Extrême – Nord du pays.

En affirmant que les forces armées camerounaises ont su éviter toute « disruption doctrinale » et qu’aucun groupe terroriste ne contrôle une portion du territoire, le texte nie des réalités complexes, mouvantes et parfois douloureuses. Certaines zones frontalières restent largement hors de contrôle institutionnel, tandis que des villages entiers vivent dans la peur constante des incursions armées.

Où sont les chiffres, les preuves, les évaluations indépendantes ?

L’un des angles morts majeurs de ce discours est l’absence totale de données empiriques fiables. Sur quoi se base-t-on pour affirmer un « faible taux de victimes humaines » ou un « retour rapide à la normalité sociale » ? Combien de déplacés internes sont effectivement retournés chez eux ? Quelles sont les zones réellement sécurisées ? Quels mécanismes permettent aujourd’hui de réintégrer durablement les ex-combattants ?

En l’absence de réponses claires, sourcées et indépendantes, cette communication relève moins de l’analyse stratégique que de la mise en scène politique.

Or, la sécurité nationale ne peut être laissée aux seuls professionnels de la communication. Elle requiert une lecture croisée, critique, pluraliste, intégrant les savoirs des chercheurs, les alertes des ONG, les témoignages des populations, et les recommandations des institutions internationales.

Un nouveau défi : les drones terroristes

Le franchissement d’un nouveau seuil technologique par les groupes terroristes – l’utilisation de drones – n’est pas un fait banal.

Il bouleverse les rapports de force, modifie les exigences en matière de renseignement, et soulève de lourdes questions sur l’anticipation stratégique et la modernisation des moyens de défense.

À ce jour, aucune communication officielle n’a permis d’appréhender en profondeur les implications de cette mutation.

C’est pourquoi je publierai dans les prochains jours une réflexion spécifique sur cette nouvelle donne dans la lutte contre les groupes terroristes au Cameroun.

Elle aura au moins le mérite de mettre sur la table les inquiétudes et attentes légitimes que l’on peut avoir face à cette nouvelle donne.

L’heure n’est plus au confort des certitudes, mais à la révision profonde des approches sécuritaires, en tenant compte de l’évolution rapide des menaces.

Sécurité, humilité et lucidité

Il ne s’agit pas ici de dénigrer nos forces de défense, ni de nier leurs efforts ou leur résilience.

Il s’agit de rappeler que face à des adversaires évolutifs, adaptables, insaisissables, la première qualité stratégique est l’humilité.

Une doctrine de sécurité efficace est celle qui doute, qui évalue, qui apprend de ses erreurs et qui s’ouvre aux contributions de la société tout entière.

L’autosatisfaction stratégique n’est pas une option.

La lucidité, la transparence et la coopération civile-militaire doivent être les fondements d’une sécurité durable.

C’est à cette condition que le Cameroun pourra espérer non seulement contenir les menaces actuelles, mais construire une paix véritable, inclusive et enracinée.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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