Par Franck Essi, 29 mars 2025

> « L’émancipation commence là où l’on cesse d’imiter. » – Joseph Ki-Zerbo
Depuis plus de trente ans, les pays d’Afrique centrale, réunis au sein de la CEMAC, appliquent des critères de convergence macroéconomique conçus ailleurs, dans d’autres contextes, pour d’autres réalités. Plafond du déficit public à 3 % du PIB, dette publique inférieure à 70 %, inflation limitée à 3 %… Ces normes, directement copiées du modèle européen, sont devenues des dogmes technocratiques, récités sans débat, imposés sans adaptation, acceptés sans esprit critique.
Mais aujourd’hui, même leurs créateurs – en Europe – les remettent en cause. Le « quoi qu’il en coûte » de la pandémie de la COVID-19, les énormes dépenses militaires liées à la guerre en Ukraine, ou encore les projets industriels massifs en Allemagne et en France, ont eu raison de l’austérité budgétaire.
Désormais, les critères de Maastricht sont modulables. Géopolitiquement négociables.
Et nous ?
Nous restons figés. Nous continuons de nous enfermer dans une orthodoxie budgétaire et monétaire qui ne nous correspond pas. Un mimétisme devenu religion. Une camisole qui asphyxie nos économies.
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Une orthodoxie contre-productive et aveugle
Mise à part la mal gouvernance légendaire d’une majorité de dirigeants, ces règles n’ont pas amélioré la vie des populations.
Elles ont même aggravé la précarité.
Pour respecter des plafonds artificiels, nos États sacrifient les investissements sociaux, externalisent les fonctions régaliennes, coupent dans les dépenses publiques même en pleine urgence sanitaire, climatique ou sécuritaire.
L’ajustement structurel est devenu une norme. La consolidation budgétaire, une obsession.
Résultat :
Des systèmes de santé en ruine.
Une éducation sinistrée.
Un chômage massif.
Une dépendance accrue aux bailleurs de fonds.
Tout cela au nom de la stabilité macroéconomique, présentée comme la condition sine qua non du développement.
Mais à quoi sert la stabilité si elle produit l’impuissance ? Si elle détruit les capacités d’action ? Si elle tue l’avenir ?
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Une reproduction sans fondations
Comment expliquer cette docilité intellectuelle ?
Comment justifier cette reproduction fidèle des critères européens dans un contexte totalement différent ?
L’Europe est un espace d’États industrialisés, fiscalement puissants, institutionnellement stables.
L’Afrique centrale, elle, est marquée par :
– Des économies extraverties et dépendantes des matières premières ;
– Une base fiscale étroite et un secteur informel dominant ;
– Des besoins criants en infrastructures, énergie, santé, éducation.
Et pourtant, on applique les mêmes recettes. Sans adaptation. Sans débat. Sans imagination.
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Une intégration régionale factice
Ces critères de convergence sont censés favoriser l’intégration régionale. Mais en réalité, ils masquent un échec. Moins de 5 % des échanges commerciaux en Afrique centrale se font à l’intérieur de la CEMAC. Les frontières restent fermées, les routes impraticables, les tarifs douaniers dissuasifs. L’intégration économique reste une fiction, pendant que l’on prétend construire un marché commun sur des bases budgétaires rigides.
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Pendant ce temps, les puissants changent les règles
L’Europe suspend ses règles budgétaires quand elle en a besoin.
Les États-Unis, eux, ne s’encombrent même pas de telles règles : ils investissent, protègent leurs industries, subventionnent, réarment.
Ils assument leur souveraineté économique.
Et nous ? Nous restons coincés dans les textes, prisonniers de règles qui nous empêchent d’investir, de produire, d’éduquer, de soigner. Nous continuons de réciter les versets du catéchisme budgétaire… alors que le monde est passé à autre chose.
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Le piège CFA : stabilité apparente, impuissance réelle
À la soumission budgétaire s’ajoute l’aliénation monétaire.
Le franc CFA, arrimé à l’euro, prive nos États de toute flexibilité. Aucune marge pour ajuster notre politique monétaire. Aucune autonomie pour financer nos investissements. Aucune possibilité d’adapter notre économie aux réalités locales.
Pendant que nous avons un besoin vital d’investissements massifs, nous restons enfermés dans la quête stérile de la stabilité des prix.
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Une rupture épistémologique est urgente
Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une rupture épistémologique. Un changement radical de perspective. Il faut penser autrement. Refuser les modèles préfabriqués. Concevoir nos propres critères de convergence, alignés non pas sur les attentes des bailleurs, mais sur les besoins de nos peuples.
Ces nouveaux critères doivent intégrer :
La transformation structurelle de nos économies ;
L’ autonomie productive ;
La cohésion sociale et territoriale ;
La justice fiscale et la soutenabilité environnementale ;
Le capital humain et l’économie informelle.
Un déficit qui finance des écoles, des hôpitaux, des routes, des usines… n’est pas un problème. C’est un investissement. Il faut sortir de la logique punitive pour entrer dans une logique transformatrice.
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Pour cela, une nouvelle élite est nécessaire
Penser autrement exige des femmes et des hommes nouveaux :
✓ Des économistes africains décolonisés, capables de produire des modèles enracinés dans nos réalités ;
✓ Des dirigeants politiques courageux, prêts à rompre avec la soumission économique ;
✓ Des journalistes et intellectuels engagés, pour nourrir le débat et mobiliser l’opinion ;
✓ Des entrepreneurs audacieux, qui prouvent que la valeur peut naître ici, avec les moyens du bord.
Cette élite doit être connectée au peuple. Humble, responsable, accessible. Et prête à rendre des comptes.
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Reprendre la main. Penser en Africain. Agir pour l’Afrique.
Tant que nous appliquerons des règles pensées ailleurs, nous resterons en marge de l’Histoire.
L’Europe adapte. L’Amérique contourne. L’Afrique doit créer.
Il est temps de reprendre la main.
Il est temps de choisir nos priorités, de définir nos instruments, de forger notre cap.
> Rompre avec l’orthodoxie importée, c’est choisir l’émancipation.
C’est refuser l’infantilisation.
C’est construire une Afrique debout, souveraine, et lucide.
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Franck Essi