Quelles répercussions pour l’Afrique et le Cameroun ?
Par Franck Essi, 07 avril 2025

Donald Trump brandit un tableau détaillant les nouveaux droits de douane depuis la Maison Blanche, à Washington, le 2 avril 2025. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP
La décision abrupte de Donald Trump d’imposer des droits de douane punitifs sur les importations mondiales constitue un séisme géopolitique dont les répliques se propagent jusqu’aux économies africaines. Loin d’être de simples dommages collatéraux d’une guerre commerciale entre grandes puissances, les pays africains, et particulièrement le Cameroun, se retrouvent pris dans un étau qui menace d’étrangler leurs fragiles écosystèmes économiques. Alors que les droits de douane supplémentaires allant de 10% à 50% s’abattent sur les exportations africaines vers les États-Unis, un constat s’impose : les règles d’un jeu commercial que l’Occident avait lui-même établies sont désormais unilatéralement réécrites. Cette rupture historique signerait-elle la fin d’une ère ou offrirait-elle paradoxalement l’occasion pour l’Afrique de repenser fondamentalement sa place dans l’ordre économique mondial ?
Pour commencer, prenons la mesure de ce qui s’est passé ce 02 avril 2025 à Washington.
2. Que s’est – il passé le 2 avril 2025 ?
Le 2 avril 2025, dans les jardins de la Maison Blanche, sous un ciel printanier trompeur, Donald Trump a déclenché un orage économique mondial. Dans un discours de près de 50 minutes, le président américain a annoncé l’imposition de ce qu’il appelle des « droits de douane réciproques » sur les importations des États-Unis. Ces droits sont supposés être établis au même niveau que ceux perçus par les partenaires commerciaux de Washington, bien que cette « réciprocité » soit en réalité hautement subjective et en partie calculée selon le déficit commercial des États-Unis avec leurs partenaires [2].
L’offensive de la Maison Blanche s’articule autour d’un droit de douane plancher de 10% sur toutes les importations – un chiffre déjà considérable – auquel s’ajoutent des surtaxes ciblées pour les pays jugés « hostiles » en matière commerciale. Ainsi, la Chine se voit imposer un droit supplémentaire de 34%, qui s’ajoute aux 20% déjà en place, portant le total à un taux prohibitif de 54% [2]. L’Union européenne n’est pas épargnée avec une taxe de 20% [11]. Dans cette déflagration tarifaire, l’Afrique, trop souvent oubliée des grandes manœuvres économiques mondiales, est cette fois-ci directement dans la ligne de mire.
« Notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévasté par des nations proches et lointaines, des alliés comme des ennemis », a déclaré Donald Trump lors de son allocution, utilisant un vocabulaire guerrier pour justifier ce qu’il qualifie de « déclaration d’indépendance économique » [11]. Ce « Liberation Day », comme l’a baptisé le président américain, marque une rupture unilatérale avec des décennies de politique libre-échangiste que les États-Unis ont eux-mêmes promue à travers le monde [3].
3. Quelles ont été les réactions mondiales ?
La réaction des marchés financiers à cette annonce a été immédiate et brutale. Une onde de choc s’est propagée à travers les principales places boursières mondiales. Dès le 4 avril, deux jours après l’annonce, la Bourse de Francfort chutait de 5,08%, Paris de 4,26%, Londres de 3,90%, tandis que Milan dégringolait de 7,57% et Madrid de 6,02% [4]. Wall Street n’a pas été épargné avec des futures en baisse de 2,79% pour le Nasdaq, 2,59% pour le S&P 500 et 2,62% pour le Dow Jones avant même l’ouverture du marché [4].
Ces chiffres ne sont pas de simples abstractions financières ; ils représentent l’évaporation de milliards de dollars de richesse en quelques heures, affectant des fonds de pension, des investissements et, in fine, la vie quotidienne de millions de personnes. Les banques européennes ont été particulièrement touchées : Société Générale a perdu 11,42%, BNP Paribas 9,15%, UniCredit 12,35%, Barclays 9,51%, et Deutsche Bank 10,55% [4]. Cette débâcle boursière illustre la fragilité du système financier mondial face aux décisions unilatérales d’une seule puissance, aussi grande soit-elle.
La Chine, principale cible de cette offensive commerciale, n’a pas tardé à riposter. Pékin a annoncé l’imposition de droits de douane supplémentaires de 34% sur les produits américains dès le 10 avril [4]. Cette contre-attaque confirme l’entrée dans une spirale de représailles qui pourrait continuer à s’amplifier. Comme l’a souligné Alexandre Baradez, responsable de l’analyse marchés à IG France : « Les mesures de rétorsion de la Chine annoncent le début d’une escalade » des tensions entre les deux premières puissances commerciales du globe [4].
L’Union européenne, par la voix de sa présidente de Commission Ursula Von der Leyen, a quant à elle déclaré qu’il s’agissait d’un coup dur pour l’économie mondiale et que les conséquences « seront désastreuses pour des millions de personnes » [12]. « Les produits alimentaires, les transports et les médicaments coûteront plus cher et ce sont surtout les citoyens les plus vulnérables qui en pâtissent », a-t-elle ajouté, soulignant l’impact social que pourrait avoir cette guerre commerciale au-delà des seuls indicateurs économiques [12].
4. Quelles sont les impacts pour les pays africains ?
On en dénombre plusieurs d’amplitudes et de manifestations variées dans le temps. Sans être exhaustifs, on ne manquera pas d’observer les impacts suivants :
4.1 Une nouvelle secousse pour des économies déjà fragilisées
Pour l’Afrique, continent encore marqué par les séquelles économiques de la pandémie de COVID-19 et du conflit russo-ukrainien, l’offensive commerciale lancée par Donald Trump représente une nouvelle secousse majeure. À compter du 9 avril, les produits africains exportés vers les États-Unis seront soumis à des droits de douane additionnels allant de 10 % à 50 %, selon les pays et les secteurs concernés [1]. Ces mesures protectionnistes s’ajoutent à un contexte déjà tendu, où les économies africaines peinent à se relever de chocs successifs.
4.2 Un ciblage asymétrique et parfois paradoxal
Le cas du Lesotho est emblématique de cette approche déséquilibrée. Ce petit État d’Afrique australe, à l’économie modeste et fortement dépendante des exportations de vêtements vers les États-Unis, est frappé par une surtaxe de 50 %, la plus élevée au monde [9]. Cette décision s’accompagne d’un mépris affiché : Donald Trump avait récemment qualifié ce pays de « territoire dont personne n’a jamais entendu parler » [9].
D’autres pays africains sont également durement touchés : Madagascar (47 %), Maurice (40 %), le Botswana (37 %), l’Angola (32 %), la Libye (31 %), l’Algérie et l’Afrique du Sud (30 %) [9]. Cette répartition inégale des droits de douane suggère une logique de punition arbitraire, souvent inversement proportionnelle au poids économique ou géopolitique du pays concerné.
4.3 Le Cameroun sous pression commerciale et diplomatique
Le Cameroun, lui, se voit imposer une hausse tarifaire de 11 à 12 % sur ses exportations vers les États-Unis, affectant notamment des secteurs clés comme le bois, le cacao et le pétrole [10]. Cette mesure, perçue par plusieurs observateurs comme une sanction indirecte envers le régime de Paul Biya, intervient dans un climat déjà tendu depuis l’exclusion du Cameroun de l’AGOA en 2019 pour violations des droits humains [8].
Au-delà de ses effets économiques immédiats, cette mesure risque de détériorer davantage les relations diplomatiques entre Yaoundé et Washington, réduisant encore les marges de manœuvre stratégiques du Cameroun sur la scène internationale.
4.4 Des règles du jeu injustes et à double standard
Ces nouvelles taxes sont officiellement justifiées par deux critères : le déficit commercial des États-Unis avec leurs partenaires, et le niveau de protection douanière appliqué par ces derniers [1]. Pourtant, les pays africains se retrouvent aujourd’hui sanctionnés pour avoir adopté des mesures de protection similaires à celles que les États-Unis revendiquent eux-mêmes.
Cette situation met en lumière l’asymétrie structurelle du système commercial mondial, où les outils du protectionnisme sont tolérés pour les puissants et condamnés chez les plus faibles. Une fois de plus, les règles du jeu semblent modulables en fonction du rapport de force, révélant l’hypocrisie du libre-échange tel qu’il est pratiqué.
4.5 L’AGOA menacée et le partenariat États-Unis–Afrique en question
Avec l’instauration de ces droits de douane, l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui permettait à plus de 1 000 produits africains d’accéder au marché américain sans taxes, se trouve de facto vidé de sa substance [1]. Cette rupture unilatérale rebâtit complètement la relation économique entre les États-Unis et le continent. Comme le souligne le politologue Serigne Bamba Gaye : « Ces droits de douane violent les principes de l’AGOA, mais c’est aussi le moment pour les pays producteurs de matières premières d’exiger une réciprocité de traitement de la part des compagnies nord-américaines qui exploitent ces ressources, notamment en matière de fiscalité, de transfert de technologies et de respect des normes sociales et environnementales » [1].
4.6 Des répercussions économiques systémiques
Au-delà des échanges bilatéraux, cette guerre commerciale entraînera des conséquences macroéconomiques majeures. L’augmentation des taxes douanières américaines pourrait générer une inflation importée, en raison de la hausse des coûts répercutés sur les prix des produits destinés à l’Afrique. Dans des pays déjà marqués par l’inflation, cela pourrait accentuer les tensions sociales et aggraver la pauvreté.
Par ailleurs, la baisse des exportations africaines vers les États-Unis risque d’aggraver les déséquilibres commerciaux, mettant sous pression les monnaies locales. Certaines d’entre elles pourraient faire face à une dépréciation accélérée, voire, dans le cas du FCFA, à une dévaluation, si la parité avec l’euro devenait intenable dans la durée.
Enfin, de nombreuses entreprises africaines orientées vers l’exportation pourraient être contraintes de réduire leurs effectifs, menaçant ainsi plusieurs centaines de milliers d’emplois, en particulier dans les filières textiles, agricoles et extractives. Ce choc pourrait entraîner des conséquences sociales dévastatrices si des mécanismes de soutien ne sont pas rapidement mis en place.
5. Qu’est-ce que cette logique de Trump signifie pour l’ordre commercial mondial ?
Plusieurs choses s’imposent comme des évidences.
5.1Le libre-échange trahi par ses architectes
La décision de Donald Trump marque une rupture historique avec le libre-échange tel que défendu par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Le pays qui fut à l’origine des institutions commerciales libérales – du GATT à l’OMC – en devient désormais l’un des principaux fossoyeurs. Cette volte-face souligne une vérité longtemps masquée : le libre-échange n’a jamais été un principe universel, mais un outil au service des intérêts des puissances dominantes.
Ainsi, les règles du commerce international apparaissent aujourd’hui pour ce qu’elles ont toujours été : des instruments géopolitiques déguisés en normes économiques, ajustables selon les conjonctures et les rapports de force.
5.2 Une mondialisation qui se fracture
La guerre commerciale relancée par les États-Unis n’est pas un accident conjoncturel, mais le symptôme d’un tournant structurel. Après plusieurs décennies d’intégration croissante des chaînes de valeur mondiales, le système évolue vers une fragmentation accélérée. Le monde devient multipolaire, divisé en blocs économiques régionaux de plus en plus antagonistes.
Le Fonds monétaire international désigne cette dynamique sous le nom de « géofragmentation économique », une situation dans laquelle les décisions économiques sont désormais orientées par des logiques politiques, sécuritaires et idéologiques. L’efficacité économique cède la place à la souveraineté stratégique, à la relocalisation des chaînes d’approvisionnement (friend-shoring, near-shoring) et à une redéfinition des alliances commerciales selon des affinités politiques.
5.3 La fragilité des accords de libre-échange révélée
La logique unilatérale actuelle fragilise les accords de libre-échange existants. L’AGOA, qui garantissait depuis 2000 un accès préférentiel des produits africains au marché américain, est désormais vidé de son sens par l’imposition de nouvelles barrières tarifaires [8]. D’autres accords comme l’ALENA/ACEUM ne sont pas à l’abri d’un renversement brutal, dès lors que les intérêts des États-Unis l’exigent [12].
Cela illustre la précarité des engagements internationaux, en particulier lorsqu’ils reposent sur une confiance asymétrique entre puissances et partenaires périphériques. À l’inverse, les projets d’intégration régionale – comme la ZLECAf – apparaissent aujourd’hui comme des solutions plus résilientes face aux chocs géopolitiques extérieurs.
5.4 L’OMC et les institutions multilatérales en crise d’autorité
L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est l’autre grande victime de cette nouvelle ère. Déjà paralysée par le blocage de son organe de règlement des différends sous Trump, elle voit son autorité s’éroder davantage avec la multiplication des mesures unilatérales qui contreviennent à ses principes fondateurs.
Même si certains pays, comme le Brésil, envisagent de porter plainte devant l’organisation [12], la capacité de l’OMC à faire respecter ses règles semble aujourd’hui largement affaiblie. Ce désengagement des grandes puissances consacre une évolution inquiétante : le retour à un système où les relations commerciales sont gérées par des rapports de force bilatéraux, plutôt que par des règles collectives et négociées.
5.5 Une reconfiguration du commerce mondial… et une opportunité pour l’Afrique
Dans ce contexte global de basculement, l’Afrique peut – et doit – tirer les leçons de cette fragmentation en cours. Le retrait progressif des États-Unis du multilatéralisme commercial, la fragilité des accords asymétriques, et la régionalisation des échanges offrent une fenêtre stratégique pour repenser l’insertion du continent dans l’économie mondiale.
Plutôt que de continuer à dépendre de partenariats instables et inéquitables, l’Afrique peut construire un modèle alternatif, fondé sur :
- Le renforcement de l’intégration continentale, via la ZLECAf ;
- La diversification des partenaires commerciaux et technologiques ;
- Et l’affirmation de principes économiques alignés avec ses priorités : souveraineté, justice et durabilité.
Dans un monde en recomposition, l’Afrique a l’opportunité d’occuper une place nouvelle – à condition de penser en stratège, d’agir en souveraine et de parler d’une seule voix.
6. A la faveur de cette guerre commerciale, quelles critiques idéologiques du néolibéralisme faut – il avoir à l’esprit ?
La brutalité avec laquelle Donald Trump a remis en cause le système commercial mondial offre l’occasion d’une critique fondamentale du modèle néolibéral qui a dominé les relations économiques internationales depuis les années 1980.
Ce modèle, comme le souligne Jean-Claude St-Onge dans « L’imposture néolibérale », tente de « se faire passer pour ce qu’il n’est pas, à savoir le champion des libertés, de la prospérité et du mieux-être, alors que la vision du monde qu’il propose est la subordination de la réalité aux forces du marché et à la loi du plus fort » [6].
Le néolibéralisme a promu une conception de la liberté réduite à la propriété et à l’accumulation des richesses, apanage d’une minorité toujours plus puissante. Sous prétexte que la société serait gouvernée par des lois naturelles, il a fallu s’incliner devant la divinité du marché [6]. Cette idéologie a imposé aux pays africains, à travers les programmes d’ajustement structurel des années 1980-1990, un désengagement de l’État et une ouverture commerciale forcée qui ont souvent eu des effets désastreux sur leurs économies et leurs tissus sociaux.
Le philosophe et historien Achille Mbembe a analysé comment cette logique néolibérale s’inscrit dans la continuité du projet colonial, imposant aux sociétés africaines des modèles économiques exogènes sans considération pour leurs réalités sociales et historiques spécifiques. Dans son ouvrage « Critique de la raison nègre », il démontre comment le capitalisme global continue d’extraire la valeur du continent africain tout en maintenant ses populations dans une forme de « nécropolitique » – politique de la mort – où certaines vies sont considérées comme dispensables.
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a quant à lui démontré comment le libre-échangisme promu par les institutions financières internationales a systématiquement avantagé les pays développés au détriment des économies émergentes. Dans « La grande désillusion », il révèle comment les politiques du Consensus de Washington ont contribué à accroître les inégalités mondiales plutôt qu’à les réduire comme promis.
Dani Rodrik, économiste à Harvard, a mis en évidence ce qu’il appelle le « trilemme de la mondialisation» : l’impossibilité de concilier simultanément hypermondialisation, démocratie politique et souveraineté nationale. Les pays africains ont souvent dû sacrifier leur souveraineté économique et parfois la représentativité démocratique sur l’autel d’une intégration dans l’économie mondiale dictée par des règles qu’ils n’ont pas contribué à établir.
Face à ces critiques, l’irruption du protectionnisme trumpien ne constitue pas une alternative émancipatrice mais plutôt une reconfiguration des rapports de domination. Comme le souligne Thomas Piketty dans « Capital et idéologie », le véritable enjeu n’est pas l’opposition binaire entre libre-échange et protectionnisme, mais la construction d’un système commercial international qui intègre la justice sociale et environnementale comme objectifs fondamentaux.
7. Quelles leçons stratégiques pour l’Afrique ?
Pendant des décennies, les pays du Sud ont été incités à ouvrir leurs économies. Mais la promesse d’une prospérité partagée s’est traduite par :
- Une dépendance structurelle aux exportations de matières premières,
- Des industries locales naissantes et balbutiantes démantelées,
- Une vulnérabilité extrême aux chocs extérieurs.
Trump dévoile l’hypocrisie fondamentale du néolibéralisme occidental : quand la crise survient, chacun pour soi.
Dès lors, quelles leçons pouvons – nous tirer ? Sans être exhaustifs, nous en voyons au moins sept :
- La première leçon à tirer de ce bouleversement commercial est que la dépendance aux marchés extérieurs constitue une vulnérabilité structurelle pour les économies africaines. Lorsque 60% à 80% des exportations d’un pays africain sont destinées à quelques marchés occidentaux ou asiatiques, toute modification unilatérale des règles commerciales peut avoir des effets dévastateurs. L’effondrement potentiel des exportations africaines vers les États-Unis à la suite de l’imposition des nouvelles taxes douanières en est l’illustration parfaite [9].
- La deuxième leçon concerne l’asymétrie fondamentale du système commercial mondial. Les pays qui prônaient hier l’ouverture des marchés africains et la suppression des barrières commerciales sont aujourd’hui ceux qui érigent les plus hautes murailles tarifaires. Cette contradiction révèle que les principes du libre-échange n’ont jamais été appliqués de manière équitable et ont souvent servi d’instruments de domination économique plutôt que de vecteurs de développement partagé.
- Troisièmement, la valeur des matières premières et des ressources stratégiques dont dispose l’Afrique pourrait être réévaluée dans ce nouveau contexte. Comme l’a souligné Serigne Bamba Gaye : « Les États africains disposent de matières premières et stratégiques. Le moment est venu pour nous, pour les États africains, d’ouvrir les yeux et de pouvoir véritablement créer les conditions dans lesquelles ces pays pourront désormais exploiter leurs matières premières et également traiter sur un pied d’égalité avec les compagnies privées américaines » [1]. Une esquisse de ces conditions a été publiée par le Cabinet Conseil STRATEGIES ! dans un document intitulé « L’Afrique a un besoin crucial d’une stratégie pour les minerais critiques » (https://strategiesconsultingfirm.com/fr/trends/lafrique-a-un-besoin-crucial-dune-strategie-en-matiere-de-mineraux-critiques). La raréfaction des échanges commerciaux pourrait paradoxalement renforcer le pouvoir de négociation des pays africains riches en ressources à la condition d’avoir le leadership, les contre – pouvoirs et les structures de gouvernance à niveau.
- Quatrièmement, cette crise souligne l’urgence d’accélérer l’intégration économique intra-africaine à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Avec un marché potentiel de 1,3 milliard de consommateurs et un PIB combiné de 3,4 milliards de dollars, l’Afrique dispose théoriquement des ressources nécessaires pour développer son propre marché intérieur et réduire sa dépendance aux exportations vers les marchés occidentaux ou asiatiques. Tout l’enjeu est de se réveiller pour enfin passer de la théorie à la pratique pour transformer l’immense potentiel en réalité tangible pour les populations.
- Cinquièmement, la crise révèle la nécessité pour les pays africains de diversifier non seulement leurs marchés d’exportation mais aussi leurs produits d’exportation. La surspécialisation dans quelques matières premières (pétrole, minerais, produits agricoles non transformés) rend ces économies particulièrement vulnérables aux chocs externes. L’industrialisation et la montée en gamme dans les chaînes de valeur deviennent plus que jamais impératives.
- Sixièmement, cette situation met en évidence l’urgence d’une transformation structurelle des économies africaines, fondée sur le développement d’un tissu industriel local solide, compétitif et résilient. Les États africains doivent investir massivement dans les secteurs productifs, soutenir les champions industriels nationaux et créer des écosystèmes d’innovation capables de répondre à la demande intérieure et régionale. Il ne s’agit plus seulement d’intégrer des chaînes de valeur mondiales, mais de construire des chaînes de valeur africaines, porteuses d’emplois, de souveraineté et de stabilité.
- Enfin, cette crise démontre la nécessité, pour les États africains, de se stabiliser politiquement, de s’unir régionalement et d’agir d’une seule voix sur la scène internationale. La fragmentation du continent limite sa capacité de négociation face aux grandes puissances. Une diplomatie commerciale africaine cohérente, portée par des institutions continentales renforcées, serait à même de peser davantage dans les arbitrages économiques mondiaux. L’unité, la cohérence stratégique et la stabilité interne deviennent des leviers essentiels pour exister dans un monde en recomposition.
8. Dans le contexte actuel, quelles mesures proactives prendre ?
On peut envisager les choses à deux niveaux : des mesures immédiates et des mesures à moyen terme.
8.1. Mesures immédiates : riposter avec pragmatisme et coordination
Face à l’impact brutal et soudain des nouvelles barrières tarifaires imposées par les États-Unis, les pays africains doivent activer une série de mesures d’urgence. Celles-ci visent à limiter les effets économiques immédiats, à préserver les capacités productives, et à préparer le terrain pour des ajustements plus profonds à moyen terme. Elles relèvent de plusieurs registres complémentaires :
- Créer des cellules nationales de crise commerciale : Chaque pays africain concerné devrait rapidement mettre en place une cellule de crise dédiée, réunissant des experts gouvernementaux, des représentants du secteur privé, des chercheurs et des acteurs de la société civile. L’objectif est d’évaluer précisément l’impact des nouvelles taxes américaines, d’identifier les secteurs les plus exposés et de formuler des réponses adaptées et coordonnées. Au Cameroun, cette cellule pourrait être placée sous la coordination du Ministère du Commerce, en collaboration avec la Chambre de Commerce, d’Industrie, des Mines et de l’Artisanat.
- Engager un dialogue bilatéral stratégique avec les États-Unis : Des discussions diplomatiques d’urgence doivent être engagées avec les autorités américaines pour tenter de négocier des exemptions sectorielles, notamment pour les produits à forte valeur ajoutée sociale comme l’artisanat ou les produits agricoles transformés. L’exemple de l’Australie, qui a obtenu des aménagements similaires, montre que des marges de manœuvre diplomatique existent [12].
- Diversifier rapidement les débouchés commerciaux : La dépendance à un nombre limité de marchés d’exportation constitue une vulnérabilité structurelle. Il est donc crucial de rediriger rapidement une partie des flux commerciaux vers d’autres partenaires comme l’Union européenne, la Chine, l’Inde ou les économies émergentes d’Amérique latine. Pour le Cameroun, cela pourrait signifier un renforcement des liens commerciaux avec l’Union européenne, via les Accords de Partenariat Économique (APE) déjà en vigueur, et une exploration plus poussée du marché chinois, notamment pour les exportations de bois.
- Soutenir les secteurs exportateurs les plus exposés : Les gouvernements doivent mettre en place des mécanismes de soutien temporaires afin d’éviter les faillites en cascade et de préserver les emplois. Ces mesures peuvent inclure des crédits d’impôt, des subventions ciblées, des reports d’échéances fiscales ou des garanties de prêt. Au Cameroun, une attention particulière devrait être portée au secteur du bois, qui représente une part significative des exportations vers les États-Unis et risque d’être fortement impacté.
- Mobiliser une réponse régionale concertée : Au-delà des réponses nationales, il est essentiel de mobiliser les organisations régionales africaines pour élaborer une position commune face à cette offensive commerciale. L’Union africaine, la CEDEAO, la CEMAC ou encore la SADC peuvent jouer un rôle déterminant dans l’élaboration de stratégies de négociation collective et, le cas échéant, dans la mise en œuvre de mesures de rétorsion coordonnées.
8.2. Mesures à moyen terme : poser les fondations d’une résilience stratégique
Dans un contexte de raréfaction des financements internationaux et d’instabilité des partenariats extérieurs, les pays africains doivent engager des réformes structurelles pour bâtir une économie plus intégrée, plus autonome et plus attractive. Il s’agit non seulement de renforcer la capacité du continent à faire face aux chocs externes, mais aussi de saisir les opportunités offertes par la reconfiguration du commerce mondial. Ci – dessous, des pistes :
- Renforcer l’intégration régionale :L’un des leviers les plus puissants pour consolider la résilience économique africaine réside dans la mise en œuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Il est urgent de lever les obstacles encore existants à la libre circulation des biens, des services et des personnes entre les pays du continent. Aujourd’hui, le commerce intra-africain ne représente que 15 % des échanges totaux, contre 68 % en Europe : un potentiel considérable reste donc à exploiter.
- Développer des chaînes de valeur régionales stratégiques :L’intégration ne peut être purement tarifaire : elle doit s’accompagner d’une structuration industrielle et productive commune. Il convient de développer des chaînes de valeur régionales dans des secteurs prioritaires comme l’agroalimentaire, les produits pharmaceutiques, l’automobile ou les technologies de l’information. Le Cameroun, par sa position centrale en Afrique et son appartenance à la CEMAC, est idéalement placé pour devenir un hub régional, notamment dans les filières cacao et bois.
- Moderniser les infrastructures commerciales transfrontalières : Pour que l’intégration régionale devienne réalité, il est impératif d’investir massivement dans les infrastructures de transport et d’énergie. Routes, ports, chemins de fer et interconnexions énergétiques doivent être modernisés pour réduire les coûts logistiques, qui figurent parmi les plus élevés au monde. Le corridor Douala–N’Djamena–Bangui est un exemple emblématique de chaîne logistique à revitaliser pour soutenir le commerce régional.
- Harmoniser les politiques industrielles au sein des communautés économiques : Les politiques industrielles africaines restent souvent fragmentées et concurrentielles, même entre pays voisins. Il est donc nécessaire de les harmoniser au niveau des communautés économiques régionales, comme la CEMAC ou la CEEAC. Celles-ci pourraient adopter une stratégie industrielle commune, permettant à chaque État de se spécialiser dans les segments où il dispose d’avantages comparatifs, tout en favorisant les complémentarités plutôt que les rivalités stériles.
- Attirer et sécuriser les investissements directs étrangers (IDE) : Dans un environnement de plus en plus concurrentiel pour l’accès aux capitaux, attirer des IDE de qualité devient une priorité stratégique. Cela suppose d’améliorer significativement le climat des affaires, en simplifiant les procédures, en garantissant la sécurité juridique des investisseurs, et en renforçant la transparence. Le financement de la montée en gamme industrielle, de l’intégration régionale et des infrastructures dépendra largement de la capacité à mobiliser ces ressources privées. Pour le Cameroun, cela passe notamment par une relance des réformes de gouvernance économique, le renforcement des agences de promotion de l’investissement, et la mise en place de cadres incitatifs sectoriels ciblés.
- Consolider les capacités institutionnelles et humaines : Enfin, la réussite de ces transformations passe par le renforcement des compétences locales. Il est crucial de former davantage d’experts en négociations commerciales internationales, de créer des centres d’analyse stratégique sur les questions commerciales, et de doter les administrations publiques d’outils de pilotage performants. L’Université de Yaoundé II, par exemple, pourrait accueillir un institut spécialisé dans les politiques commerciales et industrielles.
9. Qui pour le faire et par où commencer dans le contexte de gouvernance actuel au Cameroun ?
Dans le contexte de gouvernance actuel du Cameroun, caractérisé par une forte centralisation du pouvoir et des défis persistants en matière de transparence et d’efficacité administrative, la mise en œuvre des mesures proposées nécessite une approche à la fois pragmatique et innovante, impliquant divers acteurs à différents niveaux :
- Au niveau gouvernemental, le Ministère du Commerce, en coordination avec le Ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT), devrait prendre l’initiative d’élaborer une stratégie nationale de résilience commerciale. Cette stratégie devrait inclure un plan d’action précis avec des objectifs quantifiables, des échéances claires et des mécanismes de suivi-évaluation transparents. Toutefois, l’efficacité de cette initiative dépendra de la volonté politique au plus haut niveau de l’État, notamment du Président Paul Biya lui-même, qui devrait considérer cette crise comme une opportunité de repositionner l’économie camerounaise dans le paysage commercial mondial.
- Le secteur privé, à travers le Groupement des Entreprises du Cameroun (GECAM) et la Chambre de Commerce, d’Industrie, des Mines et de l’Artisanat (CCIMA), doit jouer un rôle moteur dans l’identification des opportunités de diversification des marchés et des produits. Ces organisations pourraient mettre en place des groupes de travail sectoriels pour accompagner les entreprises dans leur adaptation à ce nouveau contexte commercial, notamment par le partage d’informations stratégiques, la mutualisation des ressources logistiques et le développement de stratégies commerciales communes pour aborder de nouveaux marchés.
- La société civile et le monde académique ont également un rôle crucial à jouer. Les think tanks spécialisés pourraient produire des analyses indépendantes sur l’impact des mesures américaines et proposer des solutions adaptées au contexte camerounais. Les universités camerounaises devraient intégrer davantage les questions de commerce international dans leurs programmes de formation et développer des partenariats avec des institutions similaires dans d’autres pays africains pour favoriser les échanges d’expertise.
- Les communautés économiques régionales, notamment la CEMAC et la CEEAC, constituent des leviers essentiels pour amplifier l’impact des initiatives camerounaises. Le Cameroun, en tant que principale économie de la sous-région Afrique centrale, devrait assumer un leadership dans la promotion d’une réponse régionale coordonnée face au protectionnisme américain. Cela pourrait passer par l’organisation d’un sommet extraordinaire de la CEMAC consacré spécifiquement aux enjeux commerciaux et à l’accélération de l’intégration économique régionale [7]. Mais vu l’état de l’intégration en Afrique centrale, la situation économique critique des différents Etats, les crises sécuritaires en cours, les résolutions du dernier Sommet Extraordinaire de la CEMAC et les échéances électorales dans divers pays, une initiative pareille serait un véritable exploit.
Concrètement, par où commencer ? Une conférence nationale sur la stratégie commerciale du Cameroun pourrait être organisée dans les prochaines semaines, rassemblant tous les acteurs mentionnés pour élaborer collectivement une feuille de route. Cette conférence devrait déboucher sur la création d’un comité de pilotage multi-acteurs chargé de superviser la mise en œuvre des recommandations et de maintenir la dynamique au-delà de la réaction immédiate à la crise. Encore un comité nous dira – t – on. Mais à leadership et systèmes de gouvernance constant, cela est un pas réaliste dans le contexte actuel.
10. Conclusion
La guerre commerciale déclenchée par Donald Trump marque clairement un tournant dans l’histoire des relations économiques internationales et place l’Afrique, et particulièrement le Cameroun, face à des défis inédits mais aussi devant de nouvelles opportunités. L’imposition unilatérale de droits de douane punitifs par les États-Unis révèle crûment les asymétries d’un système commercial mondial qui n’a jamais réellement fonctionné au bénéfice des pays africains.
Face à ce choc, deux voies s’offrent au continent : subir passivement les conséquences de décisions prises ailleurs ou saisir cette rupture comme une occasion historique de repenser fondamentalement son insertion dans l’économie mondiale. La seconde option, bien que plus exigeante, est la seule qui puisse conduire à une véritable émancipation économique de l’Afrique.
Pour le Cameroun, pays aux potentialités immenses mais longtemps entravé par des structures économiques héritées de la période coloniale et une mal gouvernance structurelle, ce moment pourrait marquer le début d’une transformation profonde à la condition d’une impulsion et d’un pilotage des choses par un leadership politique neuf, dynamique et visionnaire – A l’issue du cycle électoral actuel ? En renforçant ses liens avec ses voisins africains, en diversifiant ses partenariats commerciaux et en montant en gamme dans les chaînes de valeur, le pays pourrait émerger plus fort de cette crise.
Comme l’écrivait Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » La mission de la génération actuelle de dirigeants, d’entrepreneurs et de citoyens africains est claire : transformer l’adversité en opportunité et poser les fondations d’un nouvel ordre économique qui place enfin l’Afrique au centre plutôt qu’à la périphérie.
La guerre commerciale de Trump n’est pas la fin de l’histoire, mais peut-être le début d’une nouvelle ère pour l’Afrique et le Cameroun – à condition que les leçons en soient tirées et que les actions nécessaires soient engagées avec détermination et vision. Le temps n’est plus aux lamentations sur l’injustice du système international, mais à l’action concrète pour construire une alternative africaine viable et prospère.
L’Afrique n’a plus le luxe d’attendre. Elle doit penser en stratège, agir en souveraine et parler d’une seule voix.

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Cette réflexion a été nourrie par plusieurs sources :
[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Monde_diplomatique
[6] https://ecosociete.org/livres/limposture-neoliberale
[7] https://press.un.org/fr/2019/cs13973.doc.htm
[8] https://www.bbc.com/afrique/region-50263167
[10] https://www.youtube.com/watch?v=sHiomzfURkE
[16] https://legrandcontinent.eu/fr/trump-et-la-guerre-commerciale-x/
[20] https://journals.openedition.org/lectures/15137?lang=en
[21] https://journals.openedition.org/asterion/5452
[22] https://lobservateur.info/article/102591/afrique/cameroun-des-mesures-de-stabilisation-economique