Par Franck Essi, 25 février 2025
Je reviens d’un séjour à Ouagadougou. Là-bas, Thomas Sankara n’est pas qu’un souvenir. Il est une référence vivante, presque omniprésente. Son visage s’affiche sur les murs, ses discours se citent encore dans les conversations. Mais aujourd’hui, un autre nom domine les débats : Ibrahim Traoré.
Je voulais comprendre. Comprendre si, comme certains le prétendent, Traoré incarne une résurgence du sankarisme ou si nous sommes face à un tout autre projet. J’ai discuté avec des journalistes, des commerçants, des activistes et des étudiants. J’ai écouté des récits pleins d’espoir, mais aussi des voix pleines de doutes.
Ce que j’ai constaté ? Beaucoup veulent croire à un nouveau Sankara. Mais la réalité semble plus complexe. Entre continuité et rupture, la ligne est fine.
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1. Vision : La souveraineté comme horizon, mais pour quoi faire ?
Thomas Sankara, en quatre ans de pouvoir, avait dessiné un projet de société ambitieux :
– La rupture avec les puissances coloniales et les institutions financières internationales.
– La promotion du développement autocentré, en valorisant la production locale.
– La transformation sociale profonde, avec une attention particulière aux droits des femmes, à la santé publique et à l’éducation.
– La lutte contre la désertification, avec des programmes massifs de reboisement.
Il avait fait de la souveraineté une finalité, mais aussi un moyen pour garantir une meilleure qualité de vie à son peuple.
Ibrahim Traoré, lui, s’inscrit dans un contexte marqué par la crise sécuritaire. Depuis son accession au pouvoir en septembre 2022, le discours est centré sur la reconquête du territoire, dont une large partie reste sous contrôle des groupes armés. Son approche de la souveraineté repose sur :
– Le rejet des influences occidentales, notamment françaises.
– La recherche de nouveaux partenariats, notamment avec la Russie.
– Une stratégie sécuritaire visant la restauration de l’intégrité territoriale.
Mais où est le projet social, économique, éducatif ?
Si Sankara envisageait la souveraineté comme une transformation globale, Traoré semble, pour l’instant, focalisé sur la souveraineté militaire. Le développement social et économique reste en suspens.
C’est là une première différence majeure.
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2. Pratiques politiques : Gouvernance participative ou pouvoir centralisé ?
Sous Sankara, le style de gouvernance était clair :
– Exemplarité personnelle : réduction de son propre salaire, refus du luxe et des privilèges.
– Participation citoyenne : à travers les Comités de Défense de la Révolution (CDR), qui impliquaient activement la population dans la gestion publique.
– Lutte contre la corruption : avec des mécanismes de contrôle rigoureux.
Sankara gouvernait par l’exemple, avec une vision claire d’un État proche du peuple, où la politique était une affaire collective.
Avec Traoré, le modèle semble différent :
– Le pouvoir est exercé par l’armée, dans une logique de commandement centralisé.
– L’état d’urgence sécuritaire sert de justification à des restrictions dans l’espace civique, notamment la suspension de médias critiques.
– Peu d’initiatives participatives ont été mises en place pour impliquer la société civile dans la prise de décision.
La gouvernance de Traoré semble reposer sur la concentration du pouvoir militaire, avec un espace de délibération publique réduit. Là où Sankara cherchait à construire un État démocratique fondé sur la participation populaire, Traoré privilégie une approche sécuritaire et centralisée.
C’est une deuxième différence significative.
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3. Impact : Une révolution sociale ou une gestion sécuritaire ?
Les résultats concrets de l’action publique permettent souvent de distinguer les grands projets des simples discours.
Sous Sankara :
– 2 millions d’enfants vaccinés contre la méningite, la rougeole et la fièvre jaune.
– Taux d’alphabétisation doublé grâce à des programmes nationaux ambitieux.
– Réformes foncières qui ont permis aux paysans de posséder et d’exploiter leurs terres.
– Amélioration des droits des femmes, avec des avancées notables dans la lutte contre les pratiques traditionnelles discriminatoires.
En quatre ans, Sankara a bouleversé les structures sociales, donnant au peuple burkinabè l’espoir d’un avenir radicalement différent.
Sous Traoré, après un an de pouvoir :
– 75 % du territoire sous contrôle étatique, contre 60 % en 2022.
– Rapprochement diplomatique avec la Russie et retrait progressif des forces françaises.
– Aucune réforme majeure dans les domaines de la santé, de l’éducation ou des droits sociaux.
Si l’action de Sankara a transformé la société en profondeur, celle de Traoré reste pour l’instant centrée sur la gestion de la crise sécuritaire.
Le développement économique, la réforme sociale et l’éducation — piliers de la vision sankariste — sont absents des priorités immédiates.
Voilà la troisième différence essentielle.
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4. Souveraineté géopolitique ou souveraineté populaire ?
Un autre point d’interrogation majeur demeure : La souveraineté que prône Traoré est-elle réellement au service du peuple burkinabè ?
Traoré a fait le choix stratégique de rompre avec la France et d’autres partenaires occidentaux. Mais dans un contexte où :
– La Russie occupe désormais une place centrale dans la coopération militaire.
– La Turquie et d’autres puissances émergentes proposent des partenariats économiques.
Ne risque-t-on pas d’assister à une simple substitution d’influences ?
La souveraineté n’est pas qu’une question de drapeaux. Elle réside dans la capacité d’un peuple à décider de son propre avenir, sans pression extérieure ni confiscation interne du pouvoir.
Avec Sankara, cette souveraineté était pensée dans une logique d’autodétermination globale.
Avec Traoré, la souveraineté semble davantage stratégique que structurelle, axée sur les relations internationales plus que sur la transformation interne.
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5. Ce que Traoré et ses compagnons devraient construire pour s’inscrire dans le sankarisme authentique
Si Ibrahim Traoré et ses compagnons souhaitent véritablement s’inscrire dans la lignée du sankarisme authentique, plusieurs chantiers essentiels méritent une attention urgente :
# Penser et agir pour un projet global de transformation sociale
Sankara insistait sur une souveraineté qui transforme les conditions de vie du peuple.
Il ne suffit donc pas de reconquérir le territoire.
Il faut un projet éducatif, sanitaire, économique et culturel clair.
Le Burkina Faso ne pourra renaître sans une politique ambitieuse d’éducation pour tous, de santé publique accessible et d’émancipation économique locale.
# Aligner les actes aux discours : l’exemplarité comme boussole
Traoré et ses compagnons devront prouver, par leurs comportements, qu’ils gouvernent pour le peuple.
Refuser le luxe, réduire les privilèges, mener une lutte implacable contre la corruption : c’est sur ces gestes concrets que la crédibilité d’un projet sankariste se juge.
*# Mettre la libération des femmes au cœur du processus révolutionnaire*
Sankara affirmait : « La révolution et la libération des femmes vont de pair. »
Où est la politique féministe ambitieuse sous Traoré ?
L’avenir sankariste exige une refondation sociale intégrant pleinement les femmes, non en tant que bénéficiaires, mais en tant qu’actrices majeures du changement.
# Valoriser la production locale et bâtir une économie souveraine
Le slogan de Sankara « Consommons ce que nous produisons » doit redevenir une stratégie politique.
Traoré devra initier des politiques publiques soutenant l’agriculture locale, les industries endogènes et la consommation locale.
Sans économie souveraine, la souveraineté politique reste illusoire.
# Oser dire non… et oser proposer
Dire non à la domination extérieure ne suffit pas. Il faut proposer des modèles alternatifs.
Cela implique le courage d’innover, de présenter une vision de développement endogène et de prendre des décisions impopulaires si elles servent l’intérêt général.
# Faire de l’écologie une priorité
Sankara avait compris que la souveraineté durable passe par la gestion responsable des ressources naturelles.
Traoré doit inscrire la lutte contre la désertification, la gestion durable des ressources et la transition écologique au cœur de son action.
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6. L’essentiel : Rigueur, vigilance et qualité de la gouvernance
Ce qui ressort de toutes ces observations, c’est que le véritable enjeu pour le Burkina Faso aujourd’hui ne réside pas uniquement dans la sécurité ou la souveraineté géopolitique. Il s’agit de savoir :
– Quel projet de société accompagnera la reconquête territoriale ?
– Comment les droits fondamentaux et les libertés publiques seront-ils protégés ?
– La gouvernance sera-t-elle ouverte, transparente et au service du peuple ?
La souveraineté, si elle n’est pas accompagnée d’une gouvernance rigoureuse et respectueuse des droits, risque de devenir un simple slogan, vidé de sa substance.
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En guise de conclusion : Le vrai défi de Traoré
Thomas Sankara avait montré qu’un État souverain devait aussi être un État juste, proche de son peuple, garantissant la dignité, la liberté et la prospérité collective.
Ibrahim Traoré, lui, se trouve à un carrefour historique. Son héritage ne se mesurera pas uniquement par les kilomètres de territoire reconquis ou par les alliances géopolitiques nouées.
Ce sont les réformes sociales, la qualité de la gouvernance et la place accordée aux libertés fondamentales qui diront si l’histoire retiendra son nom comme celui d’un véritable continuateur du sankarisme ou d’un simple gestionnaire militaire d’une crise prolongée.
Le Burkina Faso a besoin d’une révolution totale, profonde, humaine, inclusive. Pas simplement d’un changement de têtes ou de discours.
Et c’est là, le véritable défi d’Ibrahim Traoré.
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Franck Essi
_Un Africain du Cameroun_
25 février 2025
