Par Franck Essi, 22 février 2025

Aujourd’hui, samedi 22 février 2025, s’ouvre la 29ᵉ édition du FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou).
Ce rendez-vous, le plus emblématique du cinéma africain, ne se limite pas à célébrer l’art cinématographique : il projette une vision, façonne des narratifs africains et positionne le Burkina Faso comme un acteur culturel influent sur la scène continentale et internationale.
En plus de 50 ans d’existence, le FESPACO a démontré qu’un événement culturel pouvait devenir un levier stratégique de soft power, capable d’influencer les perceptions, d’orienter les discours et de redéfinir la place d’un pays dans l’imaginaire collectif. Pourtant, ce parcours n’a pas été exempt de défis et de limites.
I- Un modèle africain d’influence culturelle
Le FESPACO tire sa force d’une combinaison d’éléments clés.
– Le premier est l’ancrage institutionnel au Burkina Faso, la culture, en particulier le cinéma, a été érigée en priorité nationale, soutenue par un cadre étatique qui reconnaît la valeur stratégique de cet espace. Ce soutien constant lui a permis de s’imposer comme un carrefour des cinémas africains et de la diaspora.
– Le deuxième élément réside dans la capacité du festival à créer un écosystème durable. Le FESPACO est plus qu’un lieu de diffusion de films. Il s’est positionné comme un marché du film, un espace où se rencontrent cinéastes, producteurs, distributeurs, décideurs politiques et acteurs culturels. C’est une plateforme où se négocient non seulement des œuvres, mais aussi des idées et des visions.
– Enfin, sa dimension diplomatique constitue un levier d’influence majeure. À chaque édition, Ouagadougou attire des décideurs et des délégations internationales, transformant le festival en un espace stratégique où la culture devient un moyen d’influence régionale et mondiale.
II – Malgré la constance du FESPACO de nombreux défis persistent !
Si le FESPACO a réussi à s’imposer, son parcours est loin d’être sans ombre.
Plusieurs critiques méritent d’être soulignées, tant pour comprendre les enjeux de ce modèle que pour en tirer des enseignements pertinents.
– Une tension entre ambition panafricaine et ancrage local: Bien que le FESPACO revendique une portée panafricaine, il fait face à des critiques sur son capacité à représenter véritablement la diversité du cinéma africain. Certains acteurs estiment que certaines régions du continent sont sous-représentées, et que la sélection des œuvres pourrait mieux refléter la pluralité des récits africains contemporains.
– Des défis de financement et de modernisation: Le festival continue de dépendre fortement du soutien étatique et de quelques partenaires internationaux. Cette fragilité financière limite ses capacités à innover, notamment dans un contexte où la digitalisation transforme profondément les industries culturelles. La compétition croissante avec d’autres espaces de diffusion, notamment les plateformes de streaming, met en lumière la nécessité d’adapter son modèle.
– Un impact économique encore limité. Si le FESPACO crée une effervescence temporaire lors de chaque édition, son impact économique local reste circonscrit. La transformation de l’industrie cinématographique en moteur durable de croissance et d’emplois reste un défi majeur.
– Débats sur la liberté artistique et la critique sociale. Dans un contexte politique souvent sensible, des questions subsistent sur la place laissée aux œuvres critiques, notamment celles qui abordent des thèmes sensibles comme la gouvernance, la justice sociale ou la démocratie. Le cinéma, en tant qu’espace de contestation et de réflexion, se heurte parfois aux limites imposées par des dynamiques politiques locales.
III. Cameroun : Entre inspiration et adaptation, que pouvons – nous tirer du FESPACO ?
À partir de ce regard posé sur le FESPACO, plusieurs réflexions s’imposent pour le Cameroun, qui dispose d’un réservoir culturel impressionnant, mais dont l’exploitation reste en deçà des potentialités.
Repenser la place de la culture dans la stratégie nationale
La culture ne devrait pas être considérée uniquement comme un espace de divertissement, mais comme un levier stratégique de pouvoir et d’influence.
Cela implique :
– Une politique culturelle claire et cohérente, intégrant le cinéma comme outil de rayonnement national et régional.
– Des mécanismes de financement innovants, combinant investissement public, partenariats privés et mobilisation de la diaspora.
– La décentralisation des initiatives culturelles, en impliquant les collectivités locales pour développer un tissu culturel dynamique à travers le pays.
Construire un écosystème adapté aux réalités contemporaines
Le contexte actuel impose de penser au-delà des festivals traditionnels. Les nouvelles technologies et les plateformes numériques ouvrent des opportunités inédites :
– Développer des plateformes numériques locales pour la diffusion du cinéma camerounais.
– Créer des passerelles régionales, en collaborant avec des industries cinématographiques florissantes comme Nollywood ou les plateformes sud-africaines.
– Renforcer la formation en soutenant les écoles spécialisées dans les métiers du cinéma et de l’audiovisuel, pour développer des compétences compétitives sur le marché international.
Favoriser un espace culturel critique et engagé
Le pouvoir du cinéma réside aussi dans sa capacité à interroger la société.
Le Cameroun pourrait se distinguer en favorisant des espaces où les œuvres critiques ont leur place, même lorsque celles-ci abordent des sujets sensibles.
Cette ouverture renforcerait non seulement la vitalité culturelle, mais aussi la crédibilité du pays en tant que défenseur des valeurs démocratiques et des libertés d’expression.
Utiliser la culture comme instrument diplomatique
Dans un contexte international où le soft power devient une forme de pouvoir aussi importante que la puissance économique ou militaire, la culture peut être un outil diplomatique puissant.
En transformant ses festivals et ses initiatives culturelles en espaces d’échanges régionaux et internationaux, le Cameroun pourrait redéfinir sa position sur la scène africaine et mondiale.
En guise de de conclusion : Le pouvoir de durer, le pouvoir d’influencer
Le parcours du FESPACO montre que la culture, lorsqu’elle est pensée stratégiquement, devient pouvoir. Pouvoir d’inspirer. Pouvoir d’influencer. Pouvoir de façonner les récits qui construisent l’avenir.
Pour le Cameroun, la leçon est claire : la culture n’est pas un luxe, elle est un outil d’influence, un moteur de transformation sociale et une arme diplomatique.
Et si l’avenir du Cameroun sur la scène africaine et mondiale passait aussi par sa capacité à raconter ses histoires ?
Bien sûr, tout ceci n’est assurément pas possible avec le leadership et le système de gouvernance actuels.
*Indubitablement, une révolution citoyenne qui aboutisse à une refondation de l’État et un nouveau leadership progressiste et competent sont à la fois les préalables et les conditions nécessaires bien qu’insuffisantes à ce rayonnement culturel.*
Franck Essi