Lutte contre les groupes armés dans l’Extrême-Nord du Cameroun et dans le bassin du Lac Tchad : un changement de cap s’impose

Par Franck Essi, 17 avril 2025

Un tournant stratégique dans le bassin du lac Tchad

Depuis près d’une décennie, la région de l’Extrême-Nord du Cameroun vit au rythme d’une guerre asymétrique, marquée par la persistance de violences armées, des déplacements massifs de populations, et une fragilisation profonde du tissu économique et social. Des factions de Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) y mènent des opérations de harcèlement, d’occupation intermittente, de prédation et de terreur, avec un impact dévastateur sur la stabilité locale.

Mais deux évolutions récentes obligent à revisiter de fond en comble les grilles d’analyse habituelles et à poser, avec lucidité, la question d’un changement de cap stratégique.

La première est l’usage de drones par des groupes armés non étatiques, marquant un saut technologique inédit dans ce théâtre d’opérations. La seconde est le retrait du Niger de la Force Multinationale Mixte (FMM), révélateur des tensions politiques et des limites structurelles d’un mécanisme régional déjà fragilisé.

Ces événements, loin d’être anecdotiques, constituent un point d’inflexion majeur. Ils imposent un effort d’analyse sérieux, et surtout, une volonté de repenser les fondements de notre stratégie nationale et régionale.

En tant que citoyen camerounais engagé, observateur de terrain et membre actif de plusieurs groupes de travail sur les dynamiques de sécurité dans la sous-région, je propose ici une lecture critique des évolutions en cours, ainsi que des pistes concrètes pour refonder l’approche camerounaise face à la menace persistante que représentent ces groupes armés.

Lecture critique suscitée également par une réaction triomphaliste et inquiétante du porte-parole du Ministère de la Défense du Cameroun en date du 05 avril 2025. Réaction qui nous apparaissait moins comme une communication stratégique qu’une mise en scène politique.

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Cette réflexion n’est pas une analyse scientifique, et encore moins un ensemble de recettes exhaustives pour faire face à une situation complexe et mouvante. C’est l’expression d’une préoccupation et d’une volonté de remettre sur la table, à l’attention de tous et des toutes, des préoccupations majeures autour d’une situation préoccupante à plus d’un titre.

Pour commencer, saisissons les enjeux et les dynamiques en cours.

I. Un paysage sécuritaire en mutation

Pour agir efficacement, il faut d’abord bien comprendre ce à quoi l’on fait face. Depuis plus de dix ans, la guerre menée par Boko Haram et l’ISWAP dans le bassin du Lac Tchad a profondément changé de nature. Ce n’est plus une simple insécurité. C’est un conflit complexe, mobile, enraciné, qui combine violence armée, crise sociale, innovation technologique et vide de l’État.

Dans cette partie, il s’agit de faire le point : comment cette guerre a évolué ? Pourquoi les groupes armés ont réussi à s’implanter ? Et quel est le coût humain et social pour nos populations ?

Poser ces bases, c’est poser les vrais termes du problème.

1.1 Comprendre les ressorts d’une guerre asymétrique qui s’adapte et s’enracine

Depuis au moins dix ans, la région du bassin du lac Tchad est l’un des épicentres africains d’un nouveau type de guerre : asymétrique, hybride, transnationale et multidimensionnelle. Ce qui s’y joue dépasse les seuls affrontements armés. C’est une confrontation sur les plans militaire, social, idéologique et économique, menée par des groupes capables d’évoluer en fonction des pressions subies et des opportunités rencontrées.

1.1.1 Une chronologie critique de l’évolution de la menace (2014–2025)

Pour comprendre la logique des groupes armés actifs dans l’Extrême-Nord du Cameroun, il convient de retracer les grandes étapes de leur montée en puissance.

  • 2014 marque le début des incursions massives de Boko Haram. Les enlèvements spectaculaires – famille Moulin-Fournier, ouvriers chinois – et les attaques sur Kolofata signent l’entrée dans une ère de violence extrême. Le groupe impose une occupation temporaire de plusieurs villages frontaliers et installe ses bases dans les monts Mandara.
  • 2015–2016 : face à la pression militaire, Boko Haram se fragmente. L’usage d’engins explosifs improvisés (EEI), les attentats-suicides et la naissance d’ISWAP réorientent la stratégie. On entre dans une phase de dissémination et d’insaisissabilité.
  • 2017–2018 : la consolidation logistique et territoriale devient une priorité. Les groupes armés imposent des taxes, contrôlent les marchés, recrutent de force. Ils ciblent les convois humanitaires et les axes ruraux, montrant une parfaite connaissance du terrain.
  • 2019–2020 : l’aggravation de la crise humanitaire culmine avec l’attentat de Nguetchewe. Les civils deviennent les principales cibles de la terreur, dans une stratégie de punition collective et de domination psychologique.
  • 2021–2022 : ISWAP renforce sa base sociale après la mort de Shekau. Le groupe utilise des microcrédits pour recruter, affine son discours religieux, et développe une communication plus structurée, notamment via les réseaux sociaux.
  • 2023–2024 : l’innovation technologique fait son entrée. Des drones artisanaux apparaissent lors de l’attaque de Kerawa. Boko Haram multiplie les frappes éclairs tandis qu’ISWAP perfectionne ses modes opératoires hybrides.
  • 2025 : la guerre technologique est déclarée. À Wulgo, en mars, des drones kamikazes sont utilisés avec une précision inquiétante. L’ennemi infiltre les zones militaires, se déguise, frappe vite et fort. Le paradigme a changé.

1.1.2 Décrypter les conditions qui ont permis cet enracinement

Cette expansion ne saurait être comprise sans l’identification des facteurs qui ont permis à ces groupes de s’implanter durablement, aussi bien au Cameroun que dans le reste du bassin du Lac Tchad.

Parmi ces facteurs :

  • La faiblesse des institutions étatiques dans les zones frontalières.
  • Le déséquilibre économique chronique et la marginalisation sociale des jeunes, en particulier.
  • L’aggravation des stress écologiques, avec notamment la raréfaction de l’eau et des terres.
  • La porosité des frontières, facilitant la mobilité tactique.
  • Une radicalisation religieuse diffuse, catalysée par des réseaux transnationaux.

Ces éléments conjugués ont contribué à créer un terreau favorable à l’implantation des groupes armés, qui apparaissent parfois, aux yeux des populations, comme des alternatives – aussi violentes soient-elles – à un État défaillant.

1.1.3 Un bilan humain et humanitaire particulièrement lourd

L’enracinement des groupes armés a généré un coût humain, social et économique considérable. Entre 2014 et 2025, les conséquences sont les suivantes :

  • Décès : entre 3 000 et 4 000 morts, civils et militaires confondus.
  • Blessés : plusieurs milliers, sans données consolidées.
  • Enlèvements : plus de 1 000 personnes kidnappées.
  • Déplacés internes : 378 000 en 2025, dans l’Extrême-Nord seulement.
  • Réfugiés nigérians au Cameroun : environ 120 000.
  • Villages détruits : plus de 200.
  • Écoles fermées : environ 120, privant 33 000 enfants d’éducation.
  • Pertes militaires : plusieurs centaines de soldats camerounais tués.

La violence n’a pas seulement détruit des vies. Elle a désagrégé des communautés, rompu des équilibres ancestraux, vidé des territoires et ébranlé durablement la cohésion sociale dans une région déjà fragile.

1.2 Drones kamikazes : le nouveau visage de la terreur

Depuis le début de l’année 2025, un fait nouveau vient bouleverser l’équilibre déjà instable : l’apparition de drones kamikazes dans l’arsenal des groupes terroristes. Cette innovation technologique, loin d’être un gadget, modifie profondément la nature des combats et impose une révision stratégique immédiate.

1.2.1 Un tournant technologique majeur

L’attaque de Wulgo, en mars 2025, a démontré la capacité des groupes armés à détourner des drones civils – notamment de type DJI Mavic – pour en faire des engins meurtriers. Capables de transporter des charges de 5 kg d’explosifs et dotés d’une portée de 50 km, ces drones permettent des frappes rapides, furtives et imprévisibles.

Selon les données du Crisis Group, ces équipements proviennent à 60 % du marché civil nigérian détourné, et à 40 % de réseaux transsahariens liés à l’Iran via le Soudan.

Cette rupture technologique crée un déséquilibre stratégique inquiétant. Car face à ces drones, les forces camerounaises – mal équipées en guerre électronique – sont désarmées. Ce n’est plus la quantité de troupes déployées qui fait la différence, mais la capacité à détecter, anticiper et neutraliser en temps réel.

1.2.2 Une menace directe pour les forces armées

Trois implications majeures en découlent :

  • Une augmentation des menaces asymétriques, rendant les méthodes classiques obsolètes.
  • Une urgence technologique, imposant d’investir dans le brouillage, la détection et la neutralisation.
  • Une refonte de la formation militaire, qui doit intégrer les menaces aériennes dans ses doctrines.

1.2.3 Un danger accru pour les populations civiles

Au-delà des forces armées, ce sont les populations qui paient le prix fort :

  • Les drones peuvent frapper des infrastructures civiles ou des zones densément peuplées, causant des pertes massives.
  • Leur seule présence alimente un climat de peur, perturbant la vie quotidienne.
  • Ils accentuent la désorganisation économique, entravant l’agriculture, le commerce et l’éducation.

1.3 Le retrait du Niger de la Force Multinationale Mixte : un séisme sécuritaire sous-régional

Alors que les groupes armés progressent technologiquement et adaptent leur stratégie à une guerre de plus en plus hybride, un autre phénomène vient fragiliser davantage l’architecture sécuritaire régionale : le retrait officiel du Niger de la Force Multinationale Mixte (FMM). Ce retrait, annoncé en mars 2025, ne peut être perçu comme un simple réalignement militaire. Il marque une rupture diplomatique et opérationnelle majeure dans la lutte collective contre les groupes armés dans le bassin du Lac Tchad.

1.3.1 Une force conjointe construite sur un équilibre fragile

Pour mesurer l’ampleur du choc provoqué par le retrait nigérien, il convient de rappeler brièvement ce qu’est la FMM, comment elle est structurée et quel rôle elle joue dans la sécurité régionale.

Créée en 1994 et revitalisée en 2015 pour répondre à l’expansion de Boko Haram, la FMM repose sur un principe de solidarité militaire entre cinq États : le Cameroun, le Nigeria, le Tchad, le Niger (jusqu’en 2025) et le Bénin (dans un rôle essentiellement logistique).

Son mandat repose sur quatre piliers : sécurisation des zones affectées, restauration de l’autorité étatique, soutien humanitaire, et lutte armée coordonnée. La FMM est organisée en quatre secteurs opérationnels – Mora (Cameroun), Bagasola (Tchad), Diffa (Niger) et Baga (Nigeria) – avec un commandement central basé à N’Djaména. Toutefois, l’excès d’autonomie laissé à chaque pays dans la conduite de ses opérations a souvent nui à la cohérence de l’ensemble.

Son architecture combine des troupes militaires classiques (infanterie, artillerie, forces spéciales), des unités de police militaire et un personnel civil chargé du renseignement, de la logistique et de la communication. En 2024, avant le retrait du Niger, la force comptait environ 10 000 hommes.

1.3.2 Le retrait du Niger : motivations et signaux faibles

Ce départ soudain du Niger, s’il surprend dans sa forme, était en réalité annoncé par une série de signaux faibles :

  • Détérioration des relations diplomatiques postérieures au coup d’État de juillet 2023, notamment avec le Nigeria et le Bénin, sur fond de méfiances croisées et de rivalités d’agenda.
  • Blocage financier, avec notamment le refus de l’Union européenne d’assurer le paiement des troupes nigériennes au sein de la FMM, ce qui compliquait leur insertion dans la chaîne de commandement commune.
  • Recentrement des priorités sécuritaires autour de la protection des ressources stratégiques nationales, en particulier les sites pétroliers du nord du pays et l’oléoduc vers le Bénin, à travers l’opération « Nalewa Dolé ».

Ce retrait est donc le fruit d’un triple blocage : politique, stratégique et financier. Il traduit un épuisement du modèle actuel de coopération militaire régionale.

1.3.3 Une FMM déjà affaiblie avant le départ nigérien

Il serait cependant illusoire de croire que la FMM fonctionnait de manière optimale avant cette rupture. Depuis sa relance en 2015, elle accumule les dysfonctionnements :

  • Insuffisance des moyens logistiques, notamment en transport terrestre et aérien ;
  • Dépendance excessive à l’aide extérieure pour l’équipement et la planification des opérations ;
  • Retards de financement récurrents, affectant notamment le paiement des primes et l’achat de matériel de base ;
  • Hétérogénéité doctrinale des armées membres, rendant les opérations conjointes difficiles à coordonner ;
  • Partage de renseignement lacunaire, et mauvaise interopérabilité des systèmes de communication ;
  • Suspicion politique constante, alimentée par des accusations de duplicité ou de soutien indirect à certains groupes armés.

À ces faiblesses s’ajoutent des menaces récurrentes de désengagement du Tchad, qui reproche aux autres États leur manque de solidarité opérationnelle. Le retrait du Niger n’est donc pas une anomalie. Il s’inscrit dans une logique d’essoufflement collectif.

1.3.4 Les répercussions concrètes sur le terrain sécuritaire

Les conséquences du retrait nigérien sont multiples et immédiates. Elles affectent aussi bien les capacités opérationnelles que le moral des troupes et la perception des populations locales. Toute chose restant égales par ailleurs, ce retrait signifie potentiellement :

  • La perte d’un verrou stratégique : le secteur de Diffa constituait un tampon essentiel contre les infiltrations entre le Nigeria, le Niger et le Tchad.
  • La désorganisation des patrouilles transfrontalières, particulièrement dans les zones rurales où la présence de l’État est quasi inexistante.
  • La diminution de l’effectif global : les autres contingents doivent combler les absences nigériennes sans préparation logistique ni effectif adapté.
  • Un affaiblissement du renseignement régional, notamment pour la surveillance des mouvements inter-îles sur le lac Tchad.
  • Une ouverture d’espaces de repli pour les groupes terroristes, qui profiteront des brèches pour relancer leurs campagnes d’attaques.
  • Une aggravation de la vulnérabilité des civils, laissés sans protection dans des zones de plus en plus contestées.

Ce triple constat – technologique, humain et institutionnel – met en évidence une vérité dérangeante : malgré les évolutions de la menace, la réponse camerounaise reste figée dans une lecture classique du danger. Avant d’envisager des solutions, il nous faut donc interroger les fondements même de notre stratégie actuelle. C’est l’objet de la partie suivante.

2. Limites structurelles de l’approche actuelle : l’impasse d’une stratégie militaro-sécuritaire

Au-delà des évolutions sécuritaires et géopolitiques observées, l’analyse du dispositif camerounais et régional de lutte contre les groupes armés révèle une série de limites structurelles profondes. Celles-ci tiennent autant à l’épuisement du modèle militaire dominant qu’à l’absence de réponses sociales, économiques, politiques et humanitaires à la hauteur des enjeux. C’est à cette impasse globale qu’il convient désormais de s’attaquer.

2.1 Une stratégie centrée sur la force, mais génératrice de tensions

Dès les premières attaques de Boko Haram, la réponse des autorités camerounaises a été avant tout militaire. Les opérations « Alpha » et « Émergence 4 » ont permis, à plusieurs reprises, de reprendre certaines zones sous contrôle jihadiste. Mais elles se sont aussi accompagnées d’exactions : exécutions sommaires, détentions arbitraires, destruction de villages.

Ces abus, bien documentés, ont nourri la défiance des populations locales envers les forces de défense, parfois perçues non comme protectrices, mais comme agresseurs. Dans certains cas, cette méfiance a ouvert la voie à des alliances opportunistes entre civils et groupes armés. Autrement dit, la logique sécuritaire pure a parfois produit l’inverse de l’effet recherché.

2.2 Des dispositifs de réintégration peu crédibles

La création en 2018 du Comité National de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (CNDDR) devait incarner la deuxième phase du processus : offrir une alternative aux repentis. Mais ce mécanisme reste sous-financé, mal coordonné, peu transparent. Moins de 15 % des ex-combattants déclarés ont bénéficié d’un accompagnement réel.

Pire, le flou juridique autour du statut des ex-combattants – entre poursuite, détention ou réinsertion – entretient la peur et limite les redditions. L’absence d’une politique claire et crédible de sortie de crise empêche toute dynamique de désescalade durable.

2.3 L’oubli des déterminants économiques et sociaux

Les causes profondes du conflit – pauvreté, chômage, absence de services publics, marginalisation historique – ne sont que marginalement traitées. Dans une région où plus de 60 % des jeunes sont sans emploi, les groupes armés peuvent apparaître comme la seule opportunité de revenu, voire d’ascension sociale.

Moins de 10 % des budgets de lutte antiterroriste sont consacrés à des programmes de développement local. La précarité extrême des déplacés internes, l’effondrement des systèmes de santé et d’éducation créent un terreau fertile pour la radicalisation.

2.4 Une coopération régionale gangrenée par les égoïsmes d’État

La FMM, censée incarner la réponse collective, est aujourd’hui paralysée par les rivalités interétatiques. Le Cameroun privilégie la sanctuarisation de son territoire ; le Nigeria mène des opérations unilatérales ; le Tchad hésite ; le Niger s’est retiré.

Les opérations conjointes sont rares, les partages de renseignement partiels, les stratégies nationales mal coordonnées. Au final, les groupes armés bénéficient de ces fractures et jouent habilement des porosités frontalières.

2.5 Une prévention de l’extrémisme encore balbutiante

Les campagnes de prévention de l’extrémisme violent (PREV) restent marginales, peu adaptées, concentrées en milieu urbain. À peine 20 % des populations de l’Extrême-Nord y sont exposées. Les zones rurales, principales cibles du recrutement jihadiste, sont presque totalement ignorées.

Par ailleurs, l’extrémisme se numérise. Depuis 2023, les contenus jihadistes francophones sur les réseaux sociaux ont explosé. L’État ne dispose ni de stratégie digitale, ni de capacité de riposte structurée.

2.6 Des facteurs environnementaux sous-estimés

La dégradation du lac Tchad – 90 % de sa surface perdue en 60 ans – génère des conflits croissants entre agriculteurs, pêcheurs, éleveurs. Ces tensions, exacerbées par la pénurie d’eau, la désertification et la compétition foncière, sont instrumentalisées par les groupes armés comme levier de recrutement et de contrôle territorial.

En somme, au moment même où les groupes armés innovent technologiquement et s’implantent socialement, la réponse régionale se désintègre. Ce déséquilibre croissant exige une révision profonde du cadre actuel. Le bassin du Lac Tchad ne peut plus se contenter d’une coopération sécuritaire figée, sous-équipée et minée par les rivalités nationales. Il faut désormais penser une nouvelle forme de coalition régionale : plus souple, plus agile, et véritablement orientée vers les réalités du terrain.

C’est une refondation globale – politique, sociale, environnementale – qui s’impose désormais comme la seule voie crédible vers la sécurité durable dans le bassin du Lac Tchad.

3. Vers une nouvelle approche stratégique : pour une refondation lucide, ambitieuse et inclusive

Les limites de l’approche actuelle étant posées, il devient urgent de proposer une réorientation complète des paradigmes de lutte contre l’extrémisme violent dans le bassin du Lac Tchad. Il ne s’agit pas seulement d’ajuster les instruments existants, mais de rebâtir une stratégie de sécurité fondée sur l’ancrage local, l’agilité technologique, la justice sociale et la diplomatie régionale.

3.1 Repenser la coopération régionale : de la FMM à une architecture de sécurité repensée

Le retrait du Niger montre à quel point les modèles actuels de coopération sont fragiles. Une nouvelle génération de mécanismes sous-régionaux doit émerger, plus souples, mieux financés, orientés vers les besoins opérationnels réels. Cela suppose :

  • La révision du mandat et du fonctionnement de la FMM, ou la création d’un nouveau cadre plus flexible.
  • La mise en place de coalitions à géométrie variable, incluant les pays côtiers et ceux du Sahel central.
  • La relance de la diplomatie de sécurité au sein de la CEEAC et de l’Union africaine, avec un rôle accru pour les institutions sous-régionales.
  • Une plateforme régionale de renseignement et d’analyse prédictive partagée, connectée aux réalités du terrain.

3.2 Moderniser les capacités de défense : faire entrer les États dans la guerre du XXIe siècle

La sophistication croissante des groupes armés impose une adaptation urgente des moyens de défense. Il est impératif d’investir dans :

  • Les technologies de guerre électronique (anti-drones, brouilleurs, capteurs tactiques) ;
  • La surveillance par drones et satellites à faible coût ;
  • La formation avancée en cyberdéfense, contre-insurrection et renseignement humain ;
  • Des partenariats technologiques avec des pays ayant une expertise éprouvée (Israël, Turquie, Brésil, Inde).

3.3 Réhabiliter le lien entre l’État et les communautés : gagner la guerre sociale

On ne peut gagner une guerre asymétrique sans les populations. Il est temps de mettre en œuvre de manière réelle, effective, efficace et à échelle :

  • Des programmes massifs d’emploi jeunes et de formation professionnelle dans les zones à risque.
  • Une politique claire et équitable de réinsertion des ex-combattants, avec accompagnement psychosocial et soutien économique.
  • Un investissement ciblé dans les infrastructures sociales (écoles, centres de santé, réseaux d’eau et d’électricité).
  • La promotion d’une gouvernance locale inclusive, associant les chefs traditionnels, les associations, les femmes et les jeunes à la co-construction de la sécurité.

3.4 Inscrire la paix dans une vision politique et diplomatique de long terme

Enfin, au-delà de la gestion immédiate du risque, il faut poser les bases d’un avenir pacifié. Cela passe par :

  • Une politique de dialogue structuré avec les communautés affectées et les groupes non terroristes pouvant être réintégrés.
  • La mise en place de mécanismes de justice transitionnelle et de réparations symboliques.
  • L’élaboration d’un contrat social rénové pour les régions marginalisées.
  • Un repositionnement stratégique du Cameroun comme acteur moteur de la paix régionale.

Ces quatre chantiers – diplomatique, technologique, social et politique – ne sont ni exclusifs ni suffisants. Mais ils forment un socle de réflexion pour celles et ceux qui souhaitent voir émerger une réponse plus efficace et plus juste à la crise. Encore faut-il s’interroger sur les conditions concrètes de leur mise en œuvre. C’est l’objet de la dernière partie de cette réflexion.

4. Mise en œuvre des solutions : entre contraintes réelles et leviers de réussite

S’il est relativement aisé d’énoncer des principes et de proposer des chantiers d’action, leur mise en œuvre concrète rencontre toujours des difficultés. Réussir à changer de cap implique non seulement d’identifier les freins existants, mais aussi de créer les conditions d’un basculement possible. Ce qui suit ne vise pas à dresser une liste exhaustive des obstacles, mais à esquisser des points de vigilance pour qui voudrait sérieusement engager ce travail de transformation.

4.1 Obstacles politiques et institutionnels : dépasser l’inertie du système

La première difficulté tient à l’absence fréquente de volonté politique véritable. Trop souvent, les réformes annoncées restent sans lendemain, absorbées par les lenteurs administratives, les conflits de compétences et les logiques d’affichage. Les rivalités entre institutions et les jeux d’influence au sein de l’appareil sécuritaire rendent difficile toute coordination stratégique à long terme.

Créer une dynamique de transformation réelle suppose alors de renforcer la légitimité et la cohérence de la conduite politique de la réforme, en s’appuyant sur des mécanismes de pilotage clairs, inclusifs et continus.

4.2 Contraintes financières : construire une autonomie stratégique dans un contexte de dépendance

Les politiques sécuritaires et sociales dans les régions affectées par les conflits sont largement tributaires de l’aide extérieure. Pourtant, cette dépendance réduit souvent la marge de manœuvre des États et limite leur capacité à penser des solutions enracinées dans leurs contextes.

Une mise en œuvre crédible passe par la recherche de financements alternatifs, notamment via une fiscalité locale plus juste, des partenariats public-privé adaptés, et surtout, une meilleure gouvernance des ressources publiques disponibles.

4.3 Défiance des populations : rebâtir une relation entre l’État et les territoires marginalisés

L’une des principales faiblesses de l’action de l’État dans les zones en crise tient à la rupture de confiance entre les institutions et les citoyens. Cette fracture nourrit l’hostilité, l’inaction ou l’adhésion partielle à des logiques alternatives, parfois violentes.

Il ne s’agit pas seulement d’« impliquer les communautés » comme le veulent les slogans, mais de redonner sens à la présence publique par des formes de gouvernance locale ouvertes, par des mécanismes de concertation réguliers et par un effort réel de reconnaissance des mémoires blessées.

4.4 Vulnérabilités sociales et écologiques : transformer les fragilités en socles de résilience

Les enjeux de pauvreté, de chômage, d’effondrement scolaire ou de crise environnementale ne peuvent être considérés comme de simples contextes aggravants. Ce sont des facteurs structurants du conflit lui-même. Toute stratégie de sortie de crise qui les ignorerait serait mécaniquement vouée à l’échec.

Créer les conditions de succès durable suppose de faire de ces vulnérabilités un point d’appui pour la refondation, en les abordant non plus comme des urgences à éteindre, mais comme des priorités politiques à traiter sur le long terme.

Ainsi, la réussite de toute transformation ne résidera pas seulement dans la pertinence des idées ou la puissance des moyens, mais dans la capacité à construire un cadre politique, institutionnel, social et territorial propice à leur maturation. C’est à cette condition que les principes évoqués précédemment peuvent espérer s’incarner dans une politique de sécurité plus juste, plus efficace et plus humaine.

Pour finir, un seul impératif : changer de cap pour briser le cycle

La lutte contre Boko Haram, ISWAP et les autres groupes armés dans le bassin du Lac Tchad ne peut plus se limiter à une addition de réponses militaires ponctuelles. Les défis posés par l’usage de drones, la désagrégation de la FMM, la crise humanitaire chronique et l’effondrement des liens sociaux imposent un changement de cap clair.

Ce changement de cap devra être fondé sur une analyse lucide, une volonté politique affirmée, et une mobilisation collective des acteurs nationaux, locaux et internationaux. Il en va non seulement de la sécurité de l’Extrême-Nord, mais de la stabilité de l’ensemble du Cameroun et de la région.

Le moment est venu de sortir de la logique de guerre perpétuelle et d’entrer dans celle de la reconstruction intelligente, juste et durable.

Dès lors, la question essentielle qui subsiste est la suivante : les dirigeants politiques et militaires de la région du Bassin du Lac Tchad peuvent – ils ou sauront – ils être à la hauteur de ces défis et exigences ?

On serait tenté de nous répondre : seul l’avenir nous le dira.

A quoi nous ajoutons : le meilleur moyen de prédire l’avenir est d’agir dans le présent pour l’influencer au mieux de nos capacités et de nos moyens !

Notes sur l’auteur

Franck Essi est le Secrétaire Général du Cameroon People’s Party (CPP) et l’un des Co – leaders du mouvement Stand Up For Cameroon (SUFC). Il est analyste questions économiques et de gouvernance. Il travaille actuellement comme Consultant Senior au cabinet STRATEGIES ! spécialisé en Leadership & Management. Il est aussi défenseur des droits humains et membre de plusieurs groupes de travail et initiatives qui documentent les violences et violations des droits humains dans les régions en crise du Cameroun (Nord – Ouest, Sud – Ouest et Extrême – Nord).

A propos des sources 

Outre les propres réflexions et travaux directs de l’auteur, la présente réflexion s’est appuyée sur plusieurs sources dont un aperçu non exhaustif figure ci-dessous :

http://www.eiforces.gov.cm/wp-content/uploads/2021/10/VIGIE-007-VF.pdf

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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