Par Franck Essi, 05 février 2025

Le mois de janvier 2025 a marqué la confirmation de la sortie définitive du Mali, du Burkina Faso et du Niger — les trois États constituant l’Alliance des États du Sahel (AES) — de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Annoncée un an auparavant, cette rupture est désormais actée, à un moment symbolique : l’organisation sous-régionale célèbre en 2025 son cinquantième anniversaire. Cet événement, loin d’être anodin, constitue une crise historique pour la CEDEAO, remettant en cause sa capacité à assurer son rôle moteur dans le projet d’intégration ouest-africain.
À la lumière de cette fracture institutionnelle, plusieurs interrogations s’imposent : pourquoi l’approche de la CEDEAO s’est-elle révélée inadéquate dans la gestion de cette crise ? Quels enseignements peut-elle en tirer pour éviter que cette dynamique de fragmentation ne se poursuive ? L’analyse qui suit s’attache à cerner les insuffisances de la stratégie régionale mise en œuvre face aux mutations politiques au Sahel et propose des pistes pour une refondation efficace des mécanismes d’intégration et de gestion des tensions.
I. Les limites structurelles de l’approche de la CEDEAO face à la crise avec l’AES

Dans sa gestion des coups d’État successifs survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la CEDEAO a multiplié les erreurs d’appréciation, d’exécution et de communication. Trois angles majeurs méritent ici d’être approfondis : l’inefficacité des sanctions, l’inadéquation de la réponse sécuritaire et la perception généralisée d’un traitement injuste et partial.
Premièrement, les sanctions décidées par la CEDEAO à l’encontre des régimes militaires sahéliens ont non seulement échoué à infléchir les décisions de ces derniers, mais ont également provoqué des effets pervers. Loin de fragiliser les pouvoirs en place, elles ont renforcé leur légitimité interne. En effet, ces mesures, largement perçues comme iniques, ont eu un impact disproportionné sur les populations civiles tout en épargnant en grande partie les élites militaires. Leur légalité a souvent été contestée, et leur application inégale a nourri un sentiment d’injustice. Alors que la CEDEAO sanctionne avec fermeté les putschistes militaires, elle s’est montrée bien plus indulgente face à des manœuvres de maintien au pouvoir par voie constitutionnelle, telles que les révisions de mandats présidentiels.
Deuxièmement, sur le plan sécuritaire, l’organisation s’est montrée incapable de proposer une réponse cohérente, adaptée et solidaire face à la menace terroriste. Les pays du Sahel, en première ligne face à des groupes djihadistes de plus en plus actifs, ont dénoncé l’absence de coordination régionale, le sous-financement des dispositifs militaires communs, et la faiblesse de l’engagement collectif. Les dispositifs existants, tels que l’Initiative d’Accra ou la Force multinationale mixte, n’ont pas permis de juguler l’expansion des foyers d’insécurité. Cette inertie stratégique a renforcé le sentiment d’abandon chez les pays les plus exposés.
Enfin, la CEDEAO a souffert d’un déficit de crédibilité politique dans la perception qu’ont ses membres de sa capacité à appliquer de manière juste ses propres principes. L’organisation est accusée de fonctionner à deux vitesses : ferme face aux régimes militaires, mais laxiste avec les dirigeants civils qui s’accrochent au pouvoir par des moyens détournés. À cela s’ajoutent les soupçons d’alignement sur des agendas géopolitiques extérieurs, notamment ceux de la France, ce qui fragilise encore davantage la confiance entre les États membres. Les décisions de l’organisation, souvent perçues comme unilatérales, ont manqué de concertation et de légitimité locale.
Ces failles cumulées dans la gestion de la crise sahélienne montrent à quel point la CEDEAO peine à adapter ses mécanismes aux réalités politiques et sécuritaires mouvantes. Elles soulignent aussi une urgence : celle de repenser de manière stratégique sa gouvernance, ses principes d’action et son lien avec les peuples de la région.
II. Que faire ? Cinq priorités pour une CEDEAO résiliente et inclusive
La sortie des pays de l’AES doit servir de déclencheur pour une réforme structurelle de la CEDEAO. Si elle veut retrouver sa légitimité, sa crédibilité et son efficacité, cinq chantiers prioritaires doivent être engagés, articulés autour d’un renforcement institutionnel, d’une meilleure gouvernance démocratique, d’une approche inclusive de la sécurité, d’un financement plus autonome et d’un dialogue stratégique renouvelé.

Le premier axe consiste à repenser la logique de sanctions. Celles-ci doivent devenir un outil de pression ciblée, transparent et proportionné. Il ne s’agit plus de punir aveuglément des populations entières, mais de viser les véritables responsables politiques et militaires des ruptures constitutionnelles. Pour cela, la CEDEAO devrait adopter des critères objectifs, mettre en place un comité permanent de suivi des mesures, et renforcer la communication autour des finalités recherchées. Un dialogue préalable avec les acteurs nationaux et une assistance humanitaire systématique en cas de sanctions économiques pourraient atténuer les tensions et redonner du sens à l’idée d’une « CEDEAO des peuples ».
Ensuite, en matière de sécurité, l’organisation doit assumer une approche plus collaborative, notamment avec l’AES, sans posture d’exclusion. Une réponse efficace passe par un renforcement du financement durable des initiatives sécuritaires, la création d’un fonds régional doté de règles de transparence, et une stratégie commune contre les menaces transnationales. Il s’agit aussi de renforcer les capacités de la Force en attente, d’élargir les coopérations avec l’Union africaine et d’ancrer les efforts de paix dans les réalités locales en impliquant les communautés affectées.
Sur le plan politique, la CEDEAO gagnerait à revoir en profondeur son Protocole additionnel sur la démocratie et la gouvernance. Ce texte, en vigueur depuis 2001, n’est plus adapté aux défis contemporains. Il doit intégrer des limites strictes de mandats présidentiels, prévoir des sanctions automatiques contre les manipulations constitutionnelles, et créer des mécanismes de surveillance permanents, associant les sociétés civiles nationales et des organes d’expertise indépendants. La transparence et l’équité dans l’application des normes démocratiques sont une condition essentielle du retour à la confiance.
Un quatrième enjeu concerne l’autonomie stratégique de la CEDEAO. Sa dépendance aux financements extérieurs affaiblit son indépendance politique et sa marge de manœuvre. Une diversification des sources de financement est urgente : élargissement du prélèvement communautaire, création d’un fonds d’investissement régional, incitations au capital privé et renforcement de la gestion financière interne. Ces mesures doivent s’accompagner d’une montée en compétence des ressources humaines et de la création d’une agence régionale d’audit indépendante.
Enfin, la CEDEAO doit privilégier le dialogue à tous les niveaux. Il ne s’agit pas de céder à l’AES, mais de reconnaître que certains intérêts communs — comme la lutte contre le terrorisme ou la facilitation des échanges — appellent une coopération minimale. Des plateformes régulières de concertation, des médiateurs neutres, des mécanismes conjoints de coordination, et une communication transparente sur les progrès accomplis sont indispensables pour maintenir un lien politique, même en contexte de désaccord institutionnel.
En définitive, la rupture entre l’AES et la CEDEAO n’est pas seulement le symptôme d’une crise ponctuelle, mais le révélateur d’un déficit structurel dans la gouvernance régionale ouest-africaine. Pour ne pas sombrer dans l’oubli ou devenir une coquille vide, la CEDEAO doit se réinventer, se réconcilier avec ses principes fondateurs et se rapprocher de ses citoyens. L’épreuve actuelle, bien que douloureuse, peut devenir un tournant historique si elle débouche sur une CEDEAO plus inclusive, plus juste et stratégiquement lucide face aux mutations profondes du continent africain.