Lydol, les réseaux et la tentation de la meute : quand la vindicte populaire devient notre nouvelle justice

Par Franck Essi

Le crime, l’émotion, et la chasse à l’homme

Le 10 mai 2025, le Cameroun s’est réveillé secoué par une nouvelle atroce : un enfant de six ans, mortellement battu par le père biologique de Lydol, poétesse et artiste camerounaise reconnue.

Rapidement, l’horreur du crime a laissé place à une autre violence, plus insidieuse : celle de la vindicte populaire.

 Sur les réseaux sociaux, un vent de haine s’est levé. À travers commentaires, montages, accusations et appels à la “cancel culture”, c’est désormais Lydol elle-même qui est clouée au pilori, accusée d’être complice, responsable, ou simplement “indéfendable” du seul fait de son lien de sang avec l’auteur du crime.

Ce fait divers tragique révèle bien plus qu’un drame familial et social. Il met en lumière une dérive grandissante de notre époque : la substitution du débat par le lynchage numérique, de la justice par le tribunal émotionnel des réseaux sociaux.

Ce climat doit nous inquiéter. Non seulement pour ses conséquences sur les victimes d’injustices médiatiques, mais aussi pour ce qu’il dit de notre rapport collectif à la vérité, à la justice et à la dignité humaine.

Lydol et le syndrome de la culpabilité par association

Lydol n’a tué personne. Elle n’était pas présente sur les lieux du crime. À ma connaissance, elle n’a jamais soutenu ni encouragé la violence. Mais son nom est aujourd’hui associé, amalgamé, confondu avec celui de son père. Pourquoi ? Parce qu’elle est une figure publique. Parce qu’elle est visible. Parce que la douleur exige un coupable à portée de main.

C’est ainsi que naît la logique de la meute : l’indignation, à la base compréhensible, devient traque. On ne cherche plus à comprendre, à distinguer, à raisonner. On cherche à accuser, à condamner, à éradiquer. Dans cette frénésie collective, les principes élémentaires de justice sont balayés : la présomption d’innocence, le droit à la défense, la séparation des responsabilités individuelles.

Une justice de foule, sans règle ni contre-pouvoir

Le cas Lydol illustre un phénomène plus large : la montée d’une “justice parallèle” sur les réseaux sociaux, où l’accusation devient sentence, et où l’émotion collective remplace le droit. Cette forme de justice fonctionne sans preuves, sans procédures, sans défense. Elle ne cherche pas à établir la vérité, mais à satisfaire une pulsion collective : celle de “punir”.

Or, dans un État de droit, nul ne peut être tenu pour responsable d’un crime commis par un autre — fût-il son père. Accepter cette logique de culpabilité par filiation, c’est revenir à des pratiques archaïques de stigmatisation collective, c’est nier l’individualité, c’est piétiner la justice elle-même.

Des réseaux sociaux devenus instruments d’oppression

Les réseaux sociaux, qui devaient ouvrir des espaces de liberté, deviennent parfois des lieux d’oppression. Des vies sont brisées par un hashtag. Des réputations sont détruites par une vidéo sortie de son contexte. Des artistes, des militants, des citoyens ordinaires se retrouvent cloués au mur de la honte numérique sans pouvoir se défendre.

La parole se libère, dit-on. Mais quelle parole ? Et au service de quoi ? Une société ne progresse pas quand elle échange le silence complice contre le vacarme accusateur. Elle progresse quand elle construit des espaces de débat, de confrontation pacifique, de vérité partagée.

Le paradoxe camerounais : exiger justice mais renoncer à la justice

Au Cameroun, la frustration face à l’impunité est profonde. L’injustice institutionnelle alimente la rage. Mais cette rage, si elle n’est pas canalisée, devient elle-même source d’injustice. Ce que nous vivons aujourd’hui avec l’affaire Lydol, c’est une société qui, à force d’être trahie par ses institutions, cherche à faire justice elle-même — mais sans en respecter les principes.

C’est là le grand paradoxe : exiger une justice plus forte tout en pratiquant une justice plus faible. Réclamer l’État de droit tout en normalisant la chasse aux sorcières. Défendre les victimes tout en piétinant des innocents présumés.

Que faire ? Pour une éthique de la responsabilité collective

Il est temps de faire une pause. De respirer. D’interroger notre propre posture. Que voulons-nous vraiment ? Une société guidée par la justice ou par la rumeur ? Un vivre-ensemble basé sur la dignité ou sur la délation ?

Face à la tentation de la meute, nous devons réapprendre la prudence. Avant de partager, vérifier. Avant de juger, écouter. Avant de condamner, réfléchir. Ce n’est pas seulement une exigence morale : c’est une condition de survie démocratique.

Il faut aussi rappeler, avec force, que la douleur d’un drame ne justifie pas toutes les dérives. Le deuil ne doit pas servir de prétexte au bannissement collectif. Et aucune souffrance ne sera réparée par l’injustice infligée à une autre personne innocente.

Lydol aujourd’hui, qui demain ?

Aujourd’hui, c’est Lydol. Hier, c’était d’autres. Demain, ce sera peut-être vous, moi, un proche, un collègue. Car dans une société sans garde-fous, nul n’est à l’abri. C’est pourquoi nous devons, ensemble, défendre le droit, même quand il est impopulaire. Protéger la présomption d’innocence, même face à l’émotion. Préférer la justice, même lente, au jugement expéditif de la foule.

La justice, la vraie, n’est jamais un lynchage. Elle est lente, exigeante, imparfaite parfois. Mais elle est la seule voie pour une société juste et humaine. C’est cette voie que nous devons choisir, malgré la tentation du bruit et de la vengeance.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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