Par Franck Essi

Depuis plusieurs jours, j’ai beaucoup écrit. Parce que ce qui s’est passé ne peut être digéré en silence. Parce que ce drame – l’assassinat du petit Mathis par le sieur Dagobert Nwafo – nous heurte dans ce que nous avons de plus vulnérable : notre humanité, notre besoin de sens, notre soif de justice.
Mais à mesure que les larmes coulent et que les commentaires s’enchaînent, une question me ronge : sommes-nous prêts à regarder en face ce que ce crime dit de nous, de notre société, de nos aveuglements collectifs ?
Passée l’émotion, une autre question émerge, plus essentielle encore : sommes-nous outillés pour comprendre ce qui nous arrive ? Sommes-nous capables, comme société, de penser le crime au-delà du fait divers ?
Car au fond, le plus inquiétant n’est peut-être pas ce qui s’est passé. C’est notre incapacité à le penser. Et c’est là que le vrai danger commence.
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I. Un crime qui révèle notre déficit de pensée collective
Il n’est pas ici question d’excuser. Il est question de comprendre.
Ce crime atroce est aussi un signal d’alarme. Il révèle l’absence dramatique d’outils collectifs pour penser, analyser, anticiper. À chaque fait divers, la machine émotionnelle s’emballe, mais rien ne change dans nos systèmes de prévention, nos politiques sociales, nos réflexes institutionnels.
Où sont les instituts de criminologie ? Les bases de données sur la violence ? Les espaces de réflexion interdisciplinaire sur la déviance ? Le Cameroun, comme beaucoup de pays, semble plus prompt à punir qu’à comprendre.
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II. L’impensé criminologique : des bases à construire d’urgence
A ma connaissance, le Cameroun ne dispose toujours pas des fondations scientifiques et institutionnelles nécessaires à une politique criminelle efficace :
- Aucun institut national de recherche sur la criminalité.
- Aucune stratégie intersectorielle de prévention ancrée dans la recherche.
- Aucune base de données fiable, ni culture du diagnostic régulier.
- Peu de formations croisées entre les acteurs du droit, de la sécurité, de la santé mentale et du social.
Nous sommes dans le règne de l’improvisation permanente. Nous réagissons au lieu d’agir, nous punissons au lieu de prévenir. Dans la plupart des cas, le crime apparait encore dans notre société comme un immense continent caché, inconnu dans ses méandres, ses dynamiques et ses logiques.
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III. Des services publics dépassés et sous-outillés
Les institutions censées prévenir ces drames sont soit absentes, soit en état de sous-fonctionnement chronique :
- Les services sociaux sont marginalisés, sans moyens, sans pouvoir d’action.
- La santé mentale reste un parent pauvre de notre système de santé, cantonnée à quelques centres urbains saturés.
- Les forces de l’ordre manquent de formation sur les troubles psychiques et les conflits familiaux complexes.
- La justice, surchargée, agit souvent plus pour contenir l’ordre apparent que pour traiter le fond des maux sociaux.
Et pendant ce temps, des responsables politiques en charge gardent le silence ou se réfugient dans la banalité administrative. Le manque de réaction coordonnée et engagée des autorités face à un tel drame est clairement une forme d’abandon.
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IV. Réhabiliter les savoirs : experts, prenez la parole !
Nous ne pouvons plus nous contenter des commentaires. Nous avons besoin d’éclairages. Et pour cela, la société a besoin de ses experts.
Criminologues, psychiatres, juristes, anthropologues, sociologues : où sont leurs voix dans le débat public ? Pourquoi la parole publique est-elle monopolisée par ceux qui jugent à chaud, condamnent à la volée, sans outillage conceptuel ni souci de précision ?
Il est temps de créer des espaces d’analyse et d’écoute spécialisés. De refonder le lien entre savoirs, émotions et décisions collectives.
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V. Santé mentale : reconnaître et traiter un désastre invisible
Ce drame révèle avec une brutalité rare l’étendue de la détresse psychiatrique dans notre pays.
- 20 % des Camerounais vivraient avec des troubles mentaux selon l’OMS.
- Le pays compte moins de 150 psychiatres, surtout concentrés dans les grandes villes.
- Les structures d’accueil sont rares, mal financées, stigmatisées.
Les familles, elles, se débrouillent. On cache, on enchaîne, on prie. Pendant ce temps, des vies basculent. Des enfants sont exposés. Des tragédies se préparent en silence.
Et pourtant, les traditions thérapeutiques africaines contiennent aussi des ressources précieuses. Pourquoi ne pas penser une alliance raisonnée entre ces savoirs anciens et la psychiatrie moderne ?
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VI. Réseaux sociaux : entre éveil collectif et spirale de confusion
Dans ces affaires, et particulièrement le meurtre de Mathis, les réseaux sociaux ont tout amplifié : l’émotion, la douleur, la colère. Mais aussi la confusion, le lynchage, l’oubli de la nuance.
Peut-on encore y penser calmement ? Y poser des questions utiles ? Y écouter ceux qui savent, au lieu de glorifier ceux qui crient le plus fort ?
Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux. Mais de refuser qu’ils deviennent des laboratoires de panique collective. Il faut éduquer à l’usage raisonné de ces outils. Et recréer des espaces numériques de réflexion collective.
En tout cas, comme un acte de résistance, je ne veux pas céder à la résignation mais contribuer à maintenir, modestement, des espaces d’apprentissage et de discussion constructifs. C’est pourquoi j’essaye et invite à réfléchir pour ensuite agir de manière aussi éclairée que possible.
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VII. Que faire maintenant pour évoluer vers une société plus lucide et protectrice ?
Nous ne ramènerons pas Mathis. Mais nous pouvons, à travers lui, poser les bases d’un sursaut collectif. Voici sept chantiers modestes, non exhaustifs mais structurants :
1. Créer un observatoire pluridisciplinaire sur les violences et les crimes
Un centre de veille national, associant chercheurs, praticiens, statisticiens et acteurs de terrain pour produire des analyses régulières sur les tendances criminelles, les violences émergentes, les causes profondes. Objectif : anticiper, orienter les politiques, éclairer l’opinion.
2. Établir des espaces publics de parole et de formation sur la santé mentale
Des lieux accessibles à toutes et à tous, pour sensibiliser, former, dialoguer autour des troubles mentaux, de la souffrance psychique, et des moyens d’y faire face. L’objectif : briser les tabous et renforcer la capacité collective de détection et de soutien.
3. Ancrer la prévention dans les structures locales du quotidien
Faire entrer la question de la santé mentale, des conflits familiaux, de la déviance dans les écoles, les églises, les mosquées, les centres communautaires. Créer des modules simples, accessibles, pour prévenir dès le plus jeune âge et dans tous les territoires.
4. Donner la parole aux spécialistes dans les médias, les universités, les institutions
Instaurer une présence régulière des professionnels (psychologues, sociologues, juristes) dans les médias et les lieux de décision. Le savoir scientifique doit redevenir un pilier du débat public, et non une rareté académique.
5. Éduquer aux usages critiques des réseaux sociaux
Initier les jeunes et les citoyens à l’analyse critique de l’information, à la gestion émotionnelle en ligne, à la lutte contre les fake news et le lynchage numérique. Former des éducateurs, produire du contenu, intégrer ces compétences dans les curricula.
6. Refonder la politique de justice autour de la prévention et de la science
Plutôt que réprimer à l’aveugle, construire une justice qui comprend les causes, anticipe les risques, soigne les personnes. Cela implique des unités mixtes entre magistrats, psychiatres, assistants sociaux et chercheurs.
7. Lancer une initiative nationale d’éducation à la santé mentale
Mobiliser l’État, les médias, les ONG et les leaders communautaires pour lancer une grande campagne de sensibilisation, d’information et d’accompagnement sur la santé mentale. Une priorité publique, au même titre que les maladies infectieuses. Car malheureusement, plus que jamais, n’en déplaise à ceux qui s’aveuglent volontairement, tout est politique.
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VII. Sans rupture avec l’ordre politique actuel, pas de transformation durable
Mettre en œuvre ce vaste chantier suppose aussi de mettre un terme à la défaillance croissante des forces de l’ordre, des services sociaux, des structures communautaires et de l’administration publique. Rien ne sera possible sans un changement profond de leadership et de gouvernance.
Il faut un sursaut national, qui passe par un renouvellement de la classe dirigeante, une refondation de l’État et une révolution copernicienne dans la manière de concevoir, d’exercer et de rendre compte du pouvoir dans notre pays.
C’est aussi une énorme piqûre de rappel à tous ceux et celles d’entre nous qui aspirons à exercer des responsabilités publiques. C’est bien d’avoir des ambitions, c’est encore mieux d’être sérieux et en capacité de prendre en charge l’organisation de la vie collective quand on sait combien nos défaillances peuvent engendrer de véritables tragédies humaines.
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Pour que Mathis ne soit pas une victime de plus dans l’oubli
Il ne s’agit pas d’avoir toutes les réponses. Mais de commencer à poser les bonnes questions. Ensemble.
De reconnaître que notre ignorance coûte trop cher. Que le crime est un fait social total. Et qu’il nous oblige à repenser nos institutions, nos solidarités, nos savoirs, nos manières de vivre ensemble.
Une fois de plus, il ne s’agit pas ici de tout régler d’un coup. Mais de refuser la résignation. D’oser dire que nous pouvons mieux faire. Que nous pouvons, ensemble, construire une société moins indifférente, moins aveugle, moins vulnérable à l’irréparable.
Le petit Mathis ne reviendra pas. Mais le devoir de mémoire, pour qu’il ne soit pas mort en vain, nous oblige à penser autrement.
À comprendre ce que nous n’avons pas vu.
À écouter ceux que nous n’avons pas entendus.
À protéger ceux que nous n’avons pas su défendre.
À travers lui, nous pouvons faire en sorte que quelque chose s’ouvre.
Pas un miracle. Une exigence.
Celle de devenir une société qui comprend avant de punir. Qui soigne avant de condamner.
Une société digne. Une société vivante.
Franck Essi
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