Par Franck Essi

Le tribunal des réseaux, nouvelle norme sociale ?
À l’ère du numérique, une nouvelle forme de « justice » s’est imposée : immédiate, virale, souvent brutale. Elle ne procède ni de la loi, ni d’un débat contradictoire, encore moins de l’enquête ou de la nuance. Elle naît d’un tweet, s’amplifie dans un live Facebook, s’enracine dans les commentaires d’un post WhatsApp. C’est la vindicte populaire 2.0, ce phénomène inquiétant où l’accusation suffit à condamner, où la présomption d’innocence est une faiblesse, et où l’indignation collective se transforme en exécution symbolique.
Au Cameroun comme ailleurs, cette tendance prend de l’ampleur. Personnalités politiques, artistes, activistes, entrepreneurs ou anonymes : nul n’est à l’abri. Dès qu’un soupçon est lancé — qu’il soit fondé ou non — le lynchage médiatique commence. Ce climat, qui se présente parfois comme un acte de justice citoyenne ou un éveil des consciences, cache pourtant de dangereuses dérives.
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Une justice sans règles : le règne de l’émotion brute
La première caractéristique de la vindicte populaire est l’émotion. Colère, frustration, peur, ressentiment — autant de sentiments légitimes mais souvent amplifiés et instrumentalisés sur les réseaux. L’émotion devient juge, jury et bourreau. La colère légitime face à l’impunité ou à la corruption se transforme ainsi en une pulsion de vengeance généralisée.
Mais une société ne peut pas être gouvernée par les émotions seules. Elles ont besoin d’être encadrées, confrontées à la raison, à la règle de droit, à l’examen critique. Quand l’émotion prend le pas sur la réflexion, la nuance disparaît. L’accusé devient automatiquement coupable. Et l’on oublie que dans un État de droit, on ne juge pas un individu sur la base d’un « buzz », mais sur la base d’un faisceau de preuves vérifiables, contradictoirement débattues.
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Une arme politique et sociale redoutable
La vindicte populaire est d’autant plus dangereuse qu’elle devient un instrument. Certains s’en servent pour liquider des adversaires politiques, professionnels ou idéologiques. On fabrique un scandale, on active des relais numériques, on alimente la colère populaire… et l’accusé est discrédité, parfois détruit, avant même d’avoir pu se défendre.
Dans un contexte comme celui du Cameroun — où la défiance envers les institutions judiciaires est élevée — cette justice parallèle semble parfois plus efficace et plus rapide. Mais elle est aussi plus arbitraire et plus injuste. Elle ne libère pas la société, elle la radicalise. Elle ne construit pas la vérité, elle impose un récit.
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Un affaiblissement collectif de la culture de justice
La normalisation de la vindicte populaire affaiblit dangereusement la culture de justice dans nos sociétés. Elle brouille les repères. On ne sait plus ce qui relève du fait, de la rumeur, de la diffamation ou de la critique légitime. Cette confusion sape les fondements mêmes de l’esprit critique.
Pire encore : elle installe une peur généralisée. La peur d’être accusé à tort, humilié publiquement, exclu socialement. Cette peur crée une société de surveillance mutuelle, où chacun craint de parler, de penser ou même d’exister en dehors du courant dominant du moment.
Dans ce climat, les droits fondamentaux — liberté d’expression, droit à la défense, protection de la vie privée — deviennent secondaires. Et la démocratie s’érode lentement, mais sûrement.
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Ce que nous risquons collectivement
Si nous ne réagissons pas, nous risquons de glisser vers une société où l’accusation publique vaut sentence. Où l’image vaut vérité. Où la viralité vaut preuve. Dans une telle société, il n’y a plus de recours, plus de réparation possible pour l’innocent. Il n’y a que la peur, le silence ou la servilité.
Cette logique de dénonciation permanente n’est pas un progrès. Elle n’est pas un éveil démocratique. Elle est une pathologie de la société connectée. Elle produit des monstres en prétendant les combattre. Elle ne remplace pas l’injustice institutionnelle : elle la double.
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Pour une éthique de la prudence et la reconquête du débat
Il ne s’agit pas de nier les abus, les crimes ou les fautes commises par certaines personnalités. Il ne s’agit pas de protéger les puissants contre la critique. Il s’agit de défendre une certaine idée de la justice, fondée sur la vérité, le contradictoire, la mesure.
Enfin, nous devons revendiquer un usage responsable des réseaux sociaux : non pour lyncher, mais pour éveiller ; non pour diffamer, mais pour questionner ; non pour détruire, mais pour construire.
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Ma conviction : Il y a urgence à réapprendre la justice, ensemble
La justice ne sera jamais parfaite. Mais elle doit rester un horizon. Et nous devons refuser que la violence numérique prenne sa place. Le progrès de nos sociétés ne viendra ni des cris collectifs, ni des chasses à l’homme numériques, mais d’un effort constant de discernement, de respect et de courage moral.
Dans un monde qui confond viralité et vérité, indignation et justice, il est urgent de rappeler que la dignité humaine — même celle d’un présumé coupable — ne doit jamais être jetée en pâture. Refuser la vindicte populaire, c’est défendre non pas les coupables, mais l’idée même d’une société juste.
Franck Essi
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