Par Franck Essi

On ne bâtit pas une société juste seulement avec des lois. On la construit d’abord avec une culture de la justice, c’est-à-dire avec des femmes et des hommes profondément attachés à l’équité, à la vérité, au respect du droit, à la dignité humaine.
Au Cameroun, l’absence d’un esprit de justice dans les comportements quotidiens, dans les rapports sociaux, dans la manière d’exercer le pouvoir ou de gérer les conflits, est l’un des plus grands freins à la transformation du pays.
Développer cet esprit, ce n’est pas seulement réclamer des réformes institutionnelles. C’est déclencher un élan intérieur et collectif qui place la justice comme valeur cardinale, dans chaque espace de vie, de décision et d’organisation. Voici ce que cela implique à différents niveaux.
1. Au niveau individuel : oser la justice au quotidien
Tout commence en soi. Développer l’esprit de justice, c’est refuser l’injustice, même quand elle nous avantage. Refuser de tricher à l’école, de soudoyer un agent, de profiter d’un passe-droit. C’est aussi avoir le courage de dire non à l’inacceptable, même quand cela ne nous concerne pas directement.
Un esprit juste, c’est une conscience éveillée. C’est savoir interroger ses propres privilèges, reconnaître les injustices que l’on ne subit pas, refuser les silences complices.
C’est poser des questions simples, mais radicales :
Est-ce équitable ? Est-ce vrai ? Est-ce bon pour tous ?
Ce sont ces réflexes personnels, répétés, qui nourrissent une culture civique forte.
2. Dans les associations : pratiquer la justice en interne
Trop d’associations, même celles qui luttent pour les droits humains, reproduisent les logiques d’injustice qu’elles dénoncent ailleurs : clientélisme, sexisme, autoritarisme, favoritisme.
Développer l’esprit de justice dans une organisation, c’est :
- Garantir la transparence financière ;
- Prendre les décisions de manière inclusive ;
- Assurer l’égalité des voix, des chances et des responsabilités ;
- Lutter activement contre les discriminations internes.
L’association est une école de citoyenneté. Si elle n’est pas juste dans sa gouvernance, elle perd toute légitimité à réclamer un changement dans la société.
3. Dans les partis politiques : rompre avec la logique de chef et d’impunité
La majorité des partis au Cameroun fonctionnent comme des propriétés privées ou des cercles de loyauté, où la justice est remplacée par l’allégeance.
Mais comment incarner le changement national, si l’on reproduit l’injustice en interne ?
Pour se préparer à faire autrement, en plus et en mieux, dans les partis politiques, il est nécessaire de :
- Mettre fin à la personnalisation du pouvoir ;
- Organiser des débats internes francs et démocratiques ;
- Exiger une reddition de comptes sur la gestion des ressources et les choix politiques ;
- Protéger les minorités d’opinion, garantir des procédures de recours et de médiation.
Un parti politique juste ne cherche pas seulement à conquérir le pouvoir, il cherche à l’incarner autrement.
4. Dans les communautés locales : construire la justice à la base
Les quartiers, les villages, les églises, les chefferies, les tontines, les syndicats sont les premiers lieux où se forge l’expérience du juste et de l’injuste.
Mais trop souvent, ces espaces perpétuent :
- L’exclusion des femmes,
- Le mépris des jeunes,
- L’arbitraire dans la prise de décision,
- Le silence face aux abus.
Développer l’esprit de justice dans les communautés dans ce contexte, c’est :
- Créer de véritables espaces de dialogue ;
- Assurer des médiations accessibles et crédibles ;
- Valoriser la parole de chacun, surtout des plus vulnérables ;
- Exiger la redevabilité des autorités locales, qu’elles soient religieuses, traditionnelles ou politiques.
Une communauté juste, c’est une communauté qui répare, qui protège, qui écoute, qui élève.
5. Au niveau des institutions : faire de la justice une priorité d’État
Sans justice, aucune paix ne dure, aucun développement ne tient.
La justice ne peut plus être un ministère parmi d’autres. Elle doit devenir le socle vivant de la République, la base de toutes les politiques publiques.
Cela passe par :
- Une réforme profonde de l’appareil judiciaire ;
- La fin de l’instrumentalisation politique des magistrats ;
- L’accès réel et gratuit à l’assistance judiciaire pour les plus pauvres ;
- Une justice réparatrice, équitable, humaine ;
- Une justice de proximité, enracinée dans les langues et les réalités locales.
Mais cela ne suffit pas. L’exigence de justice doit traverser tout l’État :
- Dans l’attribution des bourses,
- La gestion des concours,
- Les marchés publics,
- L’exploitation des ressources naturelles,
- Les politiques sociales.
- Etc
Ce n’est pas d’une gouvernance technocratique que nous avons besoin, mais d’une gouvernance juste.
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Ma conviction : Plus qu’un système, la justice est une culture dans un pays qui marche bien
On peut avoir des lois exemplaires et un peuple résigné. Des institutions solides et une société sans boussole morale.
Le vrai changement vient de l’intérieur : du désir collectif de vivre dans une société où l’on ne gagne pas par la tricherie, où l’on ne gouverne pas par la peur, où l’on ne réussit pas en écrasant les autres.
Développer l’esprit de justice, c’est former une nation plus digne, plus forte, plus humaine.
C’est bâtir une République non pas de privilèges, mais de principes.
C’est créer un peuple qui ne demande pas seulement :
« Que fait l’État pour moi ? »
Mais aussi :
« Que faisons-nous ensemble pour la justice ? »
Franck Essi
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