Par Franck Essi

NB : Ce texte est à lire à tête reposée. Il n’est d’aucune utilité pour ceux et celles qui se refusent à ralentir, réfléchir et mettre en perspective.
Il y a des moments où l’Histoire semble s’accélérer. Des pouvoirs s’effondrent, des peuples se soulèvent, des récits s’entrechoquent. L’Afrique, comme le reste du monde, traverse aujourd’hui un de ces carrefours de vérité où les passions politiques s’enflamment : entre coups d’État militaires présentés comme des « révolutions », réformes constitutionnelles contestées, soulèvements populaires portés par des jeunesses exaspérées, et replis autoritaires déguisés en stabilité. Tout semble bouger, et pourtant rien ne garantit que nous avançons vraiment.
Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, des militaires ont pris le pouvoir au nom de la souveraineté populaire. Au Sénégal, des mobilisations massives ont réussi à faire plier un pouvoir tenté par un troisième mandat. En Tunisie, en République centrafricaine, au Tchad, les Constitutions sont taillées, retaillées, puis enterrées sous les bottes ou les intrigues. Dans ces dynamiques, il y a des colères légitimes, des aspirations sincères, des tentatives courageuses. Mais il y a aussi des aveuglements, des récupérations, des impasses.
Dans le tumulte actuel, l’exigence de transformation est plus que jamais légitime. Mais elle ne saurait être portée avec efficacité sans une triade essentielle et trop souvent négligée : la nuance, la lucidité et la rigueur. Car là où la colère seule guide, les tyrans changent de visage, pas de nature. Là où la simplification domine, les erreurs d’hier ressuscitent sous des habits neufs.
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La nuance : résister aux slogans, embrasser la complexité
La nuance, d’abord, n’est pas faiblesse mais courage. Elle refuse les jugements hâtifs, les discours binaires, les logiques de tribu. Elle nous oblige à écouter ce qui dérange, à reconnaître les complexités de chaque situation, à ne pas enfermer le réel dans nos fantasmes idéologiques. Elle nous interdit de confondre rejet d’un ordre injuste et adoration aveugle de tout ce qui le conteste.
Ainsi, face à un coup d’État, la question n’est pas seulement : « est-il contre l’ancien régime ? », mais : « que propose-t-il ? avec qui ? et pour quoi faire ? » Face à un président qui renonce à la tentation autoritaire, la question n’est pas seulement : « est-ce une victoire ? », mais aussi : « quelles garanties pour l’avenir ? quelle reconstruction du pacte civique ? »
Dans un monde survolté par les réseaux sociaux, dévoré par les narratifs viraux, la nuance est résistance. Elle nous rappelle que toute société se construit peut – être, beaucoup plus, dans les zones grises, et certainement moins dans les slogans.
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La lucidité : regarder aussi nos propres angles morts
La lucidité, ensuite, est cette capacité à regarder en face, sans filtre ni fétichisme. Lucidité sur nos adversaires, certes, mais aussi sur nos propres limites, contradictions et angles morts. Être lucide, c’est comprendre que tous les régimes qui tombent ne laissent pas forcément place à la liberté. Que toutes les “ruptures” ne sont pas des progrès. Que l’homme providentiel d’aujourd’hui peut devenir le despote de demain.
C’est aussi savoir que l’émancipation ne viendra pas seulement du rejet du « système », mais de la construction patiente d’un projet collectif, d’une nouvelle culture politique, d’une capacité populaire à se gouverner au-delà de l’indignation. Car l’expérience africaine regorge d’exemples de peuples trahis par ceux-là mêmes qu’ils avaient portés aux nues.
La lucidité n’est pas du cynisme. C’est une hygiène mentale, une exigence éthique, un devoir de clarté dans un monde troublé. Elle évite de faire de chaque soulèvement une révolution, et de chaque critique une trahison.
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La rigueur : poser les fondations du changement durable
La rigueur, enfin, est la discipline de ceux qui veulent durer. Ce n’est pas le contraire de la passion, mais sa mise en forme. La rigueur, c’est vérifier, lire, confronter, organiser. C’est fonder nos positions sur des faits, pas sur des impressions. C’est préférer le long travail d’éducation populaire aux raccourcis viraux. C’est refuser de flatter nos bases en trahissant nos principes.
Il ne suffit pas de dénoncer. Il faut proposer. Il ne suffit pas de mobiliser. Il faut structurer. Il ne suffit pas d’exister sur les réseaux. Il faut exister dans les quartiers, les syndicats, les conseils municipaux, les écoles, les tribunaux, les assemblées où se retrouvent les africains.
La rigueur, c’est aussi refuser le culte des gourous, même quand ils parlent bien. Car les peuples africains n’ont pas besoin de nouveaux prophètes médiatiques, mais de bâtisseurs de pensée, d’action et de mémoire.
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Entre urgence et patience : agir sans précipitation, penser sans paresse
Certains diront : « mais il y a urgence ! On ne peut pas attendre que tout soit parfait pour se lever. » Ils ont raison. Mais il faut distinguer deux choses : agir dans l’urgence n’implique pas penser dans la précipitation. Le discernement n’est pas un luxe, c’est une condition de survie.
Il ne s’agit pas de dire aux peuples en lutte : attendez. Il s’agit de leur dire : avancez, mais sachez où vous allez. Luttez, mais sachez pourquoi vous luttez. Refusez l’injustice, mais n’ouvrez pas les portes à de nouvelles dominations sous prétexte qu’elles ont changé d’uniforme.
La radicalité, la vraie, n’est pas dans les effets d’annonce. Elle est dans la cohérence. Dans la fidélité aux principes. Dans la capacité à allier aspiration populaire et exigence de justice, enthousiasme et méthode.
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Pour une transformation consciente et cohérente
À l’heure où certains célèbrent des coups de force militaires comme des renaissances populaires, où d’autres sacralisent des institutions mortes comme des garantes de stabilité, il nous faut choisir un autre chemin. Un chemin plus exigeant, moins spectaculaire, mais profondément radical : celui de la transformation lucide, fondée sur le respect des libertés, la justice sociale et la souveraineté populaire véritable.
Une transformation qui ne confond pas bruit et changement, colère et vision, vitesse et profondeur. Une transformation qui ne se contente pas de remplacer des élites, mais qui transforme les règles du jeu, les rapports de pouvoir, les imaginaires collectifs.
L’Afrique n’a pas seulement besoin d’être en mouvement. Elle a besoin d’un cap. Ce cap ne sera pas donné par les injonctions de la rue seules, ni par les incantations des intellectuels isolés, mais par une alliance exigeante entre les masses mobilisées, les forces organisées et les intelligences engagées.
Et cette alliance ne tiendra que si elle est portée par des femmes et des hommes rigoureux, lucides, nuancés — et farouchement engagés.
Franck Essi
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