CAMEROUN : DÉTRUIRE L’AUTRE POUR NE PAS AVANCER – L’EMPIRE DE L’ESPRIT DE CRABE

Par Franck Essi

Quand un seul crabe essaie de sortir du panier, il y parvient. Mais dès qu’il y a plusieurs, ils s’agrippent entre eux et aucun ne sort.

Il existe au Cameroun un mal insidieux, rarement nommé mais largement vécu : l’esprit de crabe. Il ne se manifeste pas dans les grands discours, mais dans les gestes quotidiens, dans les micro-choix, dans les silences, les soupçons, les rivalités non dites. Il désigne cette propension à tirer vers le bas celui qui essaie de s’élever, à saboter ce qui ne vient pas de soi, à préférer l’échec collectif à la réussite partagée. Il explique en grande partie pourquoi tant de projets portés par des Camerounais talentueux finissent par échouer — non par manque d’intelligence, mais par excès d’individualisme, de méfiance et d’orgueil.

Une nation riche en talents, pauvre en coopérations durables

Les Camerounais ne manquent ni de créativité, ni de compétences. Qu’il s’agisse de jeunes ingénieurs, d’artistes, d’universitaires, de militants ou d’entrepreneurs, les initiatives ne cessent de surgir dans tous les secteurs. Pourtant, ces talents isolés peinent à générer des dynamiques collectives durables. Non pas faute de moyens ou d’idées, mais faute de ce lien invisible mais essentiel qu’est la capacité à faire bloc, à co-construire, à défendre ensemble un intérêt supérieur.

Le réflexe dominant est celui de l’isolement stratégique : chacun pour soi, chacun dans sa chapelle, chacun dans son « petit projet » qu’il contrôle seul. On préfère être chef d’un micro-dispositif instable plutôt que partenaire d’un dispositif solide mais partagé. On préfère créer son propre journal, même fragile, que de mutualiser les ressources pour bâtir un média réellement influent.

Derrière cette logique, une peur persistante : celle de disparaître si l’on ne domine pas.

La logique mortifère du jeu à somme nulle

L’esprit de crabe s’appuie sur une représentation faussée de la vie sociale et politique : l’idée selon laquelle toute réussite est une menace pour les autres. Pour que je gagne, il faut que tu perdes. Pour que tu t’élèves, je dois m’effacer. Ce qui devrait susciter la fierté ou l’émulation suscite au contraire l’hostilité. On ne supporte pas que l’autre brille, non parce qu’il est injuste, mais parce qu’il est visible. L’élévation d’un pair devient insupportable, non parce qu’elle est imméritée, mais parce qu’elle rappelle cruellement ce que nous aurions pu être, si nous avions osé.

C’est ainsi que de nombreux mouvements citoyens, initiatives économiques ou fronts politiques échouent. Ce n’est pas la répression extérieure qui en vient à bout — elle agit souvent en second temps — mais bien la désintégration interne, la lutte pour la visibilité, la guerre des egos, le soupçon permanent. Dès qu’un projet prend de l’ampleur, il devient suspect. Dès qu’un acteur émerge, il doit être abattu ou neutralisé. Résultat : nous restons dans le panier, à nous accrocher les uns aux autres, incapables de sortir ensemble.

Une haine de soi maquillée en lucidité

Ce comportement ne relève pas seulement de la stratégie ou du cynisme. Il traduit aussi une forme aiguë de haine de soi, intériorisée, cultivée, parfois même sacralisée. Nous doutons profondément de notre valeur collective. Nous avons peur de l’échec mais encore plus de la réussite, car celle-ci suppose de nous engager, de nous exposer, de coopérer sans dominer.

Cette haine de soi se double d’une hostilité profonde envers l’autre — non pas en tant qu’ennemi idéologique, mais en tant que rival de reconnaissance. Celui qui réussit sans nous est vécu comme un traître. Celui qui ose sans demander notre aval devient un problème. Ainsi, le réflexe est moins de comprendre, d’embrasser ou d’amplifier l’action de l’autre, que de la freiner, la discréditer, voire la torpiller.

Le prix silencieux de la fragmentation

L’esprit de crabe a un coût. Il freine les transitions politiques, paralyse les dynamiques sociales, bloque les innovations collectives. Il tue les coalitions, épuise les leaders, décourage les bonnes volontés. Il installe durablement la méfiance comme mode de fonctionnement. Il détruit le tissu social à force de divisions subtiles mais tenaces. Il ruine les possibilités de co-création dans les affaires, dans l’éducation, dans les luttes, dans les médias.

Ce coût est d’autant plus lourd qu’il est souvent invisibilisé. On ne dit pas que tel projet a échoué à cause des jalousies internes. On n’ose pas expliquer que tel mouvement a implosé à cause des querelles d’ego. On préfère invoquer la conjoncture, les “conditions difficiles”, le manque de moyens ou la fatalité. Mais ce sont des faux-fuyants. Le mal est plus profond : nous ne savons pas encore faire nation, faire mouvement, faire communauté dans la durée.

Ubuntu : un remède venu de nos propres traditions

Pour sortir de cette impasse, il ne suffit pas de prescrire des techniques de management ou des théories importées. Il faut aussi revenir à nos propres sources. L’Afrique ne manque pas de traditions de solidarité, de co-construction, d’éthique collective. Parmi elles, la philosophie de l’Ubuntu offre un repère puissant.

 « Je suis parce que nous sommes. »

Ubuntu n’est pas seulement un idéal moral. C’est une manière d’organiser la société, de penser le pouvoir, de vivre les relations. Elle repose sur l’idée que la réussite de l’autre ne m’éteint pas, elle me prolonge ; que la dignité de chacun dépend de la reconnaissance de tous. Cette sagesse communautaire est aux antipodes de l’esprit de crabe. Là où celui-ci divise, l’Ubuntu relie. Là où l’un détruit, l’autre construit.

Nous en sommes convaincus, il est plus que jamais temps d’opérer un retour stratégique à cette boussole africaine — pas pour fantasmer un âge d’or, mais pour réarmer notre imagination politique et sociale.

Dix chantiers pour reconstruire la solidarité stratégique

Briser l’emprise de l’esprit de crabe demande un travail de fond. Il ne suffit pas de décrier, il faut reconstruire. Voici dix chantiers essentiels pour remettre la coopération au cœur de notre devenir collectif.

1. Décoloniser nos imaginaires du pouvoir

Sortir de l’obsession de l’homme fort, du chef charismatique omnipotent. Revaloriser les formes de leadership partagé, horizontal, rotatif. Cesser d’assimiler autorité à domination.

2. Célébrer les réussites collectives

Faire émerger dans l’espace public des histoires de coopération réussie, de coalitions qui ont tenu, de groupes qui ont bâti ensemble. Ces récits doivent devenir aussi fréquents que ceux des “échecs personnels”.

3. Construire des structures d’alliance solides

Instituer des mécanismes de gouvernance partagée dans les organisations, les entreprises, les mouvements. Penser des formes juridiques et fonctionnelles qui favorisent la coresponsabilité et limitent l’hyperpersonnalisation.

4. Ancrer Ubuntu dans nos pratiques

Faire de cette philosophie un cadre de référence pour la vie organisationnelle : dans les règles de fonctionnement, les critères de sélection, la gestion des conflits. Ubuntu doit structurer, pas seulement inspirer.

5. Instituer la médiation comme norme

Apprendre à gérer les désaccords sans rupture. Créer des espaces de négociation, des comités d’éthique, des règles de sortie honorable. Mettre fin à la culture du clash et de l’humiliation.

6. Valoriser la loyauté et la continuité

Faire de la fidélité aux engagements un critère de reconnaissance. Célébrer la constance, la présence dans les épreuves, le soutien silencieux. Déconstruire la figure du militant météore, brillant mais instable.

7. Encourager les leaderships pluriels

Mettre en place des directions collégiales, des binômes ou trinômes à responsabilité. Multiplier les visages sans diluer le message. Créer des espaces de visibilité partagée

8. Tirer les leçons de nos échecs

Analyser publiquement les expériences de division, d’implosion, de scission. Non pour accuser, mais pour comprendre et transmettre. Construire une mémoire politique de l’échec.

9. Enseigner la coopération dès l’école

Intégrer dans les cursus scolaires des modules sur le travail en équipe, la gestion de conflit, la communication non violente. Bâtir une pédagogie de la solidarité, pas seulement de la performance individuelle.

10. Transformer nos récits médiatiques

Favoriser la production de contenus qui mettent en scène l’action collective, la fraternité, l’émulation. Remplacer le mythe du “self made man” par celui du “self made community”.

Sortir du panier. Ensemble.

Il ne suffit pas d’avoir des idées. Il faut savoir les porter ensemble. Il ne suffit pas de vouloir le changement. Il faut apprendre à le construire collectivement, malgré les désaccords, les tensions, les différences. L’esprit de crabe n’est pas une fatalité. Il peut être désappris. À condition de cultiver une autre logique : celle du lien, de la loyauté, de l’engagement au service d’un “nous”.

Il est temps de cesser de tirer vers le bas ceux qui tentent de se hisser. Il est temps de comprendre que nous ne nous relèverons qu’ensemble. Ou pas du tout.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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