Par Franck Essi

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Depuis plusieurs années, une idée dangereuse gagne du terrain dans le débat public africain : celle selon laquelle la démocratie serait inadaptée à nos réalités, voire responsable de nos crises et de notre sous-développement. Dans les rues, les plateaux télévisés, les réseaux sociaux, on entend des voix affirmer que « la démocratie ne nourrit pas son homme », qu’elle serait un luxe pour des pays encore en quête de stabilité.
Ce discours, souvent relayé par les tenants du pouvoir ou par ceux qui rêvent d’un ordre fort et vertical, repose pourtant sur un malentendu fondamental. Ce n’est pas la démocratie qui est le problème. C’est l’absence de démocratie réelle.
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Ce que la démocratie signifie vraiment
La démocratie n’est pas qu’un mot à brandir lors des discours officiels. Elle est un système politique fondé sur quelques principes simples mais exigeants : la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression, la pluralité politique, la régularité et la transparence des élections, la participation citoyenne, l’alternance pacifique, et la redevabilité des dirigeants.
Une démocratie effective repose donc sur des institutions solides, une presse libre, une société civile autonome, un pouvoir judiciaire indépendant, des citoyens informés et impliqués.
Elle ne se réduit pas à l’organisation périodique d’élections formelles – surtout lorsque ces élections sont truquées, verrouillées ou vidées de tout enjeu.
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Les standards africains en matière de démocratie
Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, l’Afrique ne manque pas de références normatives en matière de démocratie. Plusieurs instruments ont été adoptés au niveau continental et régional. La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, adoptée en 2007 par l’Union africaine, établit clairement les principes fondamentaux d’un ordre démocratique africain : respect des droits humains, alternance au pouvoir, transparence, lutte contre la corruption, égalité devant la loi, inclusion sociale et politique.
Cette charte n’est pas un texte occidental plaqué sur l’Afrique. Elle est le fruit d’un consensus continental, fondé sur les aspirations profondes des peuples africains. Elle affirme que le développement, la stabilité et la paix durable ne peuvent exister sans un ancrage démocratique réel.
Le problème n’est pas l’absence de normes. Le problème est le non-respect des engagements pris.
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Ce que la démocratie n’est pas
La démocratie n’est pas le désordre, ni l’ingérence étrangère, ni l’impunité, ni la faiblesse de l’État. Ce ne sont pas les principes démocratiques qui engendrent les conflits post-électoraux, les violences politiques ou la mauvaise gouvernance. Ce sont les manipulations des principes démocratiques, leur instrumentalisation, leur trahison.
Quand une élection est organisée sans transparence, sans pluralisme, sans débat libre, sans organe indépendant, on ne peut pas parler de démocratie. Quand les opposants sont emprisonnés, que la presse est muselée, que la justice est inféodée au pouvoir, on ne peut pas parler de démocratie. Quand les peuples sont appelés à voter mais n’ont jamais le droit de choisir, on ne peut pas parler de démocratie.
La démocratie est en revanche un processus permanent de correction collective, où le pouvoir doit écouter, s’adapter, rendre compte, et parfois s’effacer. Elle exige des citoyens actifs, des contre-pouvoirs vivants, une justice qui dit le droit sans attendre des ordres.
Dans de nombreux États africains, ce que l’on présente comme de la démocratie n’est en réalité qu’un autoritarisme électoral, une façade destinée à rassurer les bailleurs de fonds ou à maintenir une élite au pouvoir.
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Les vraies causes de nos crises
Il est trop facile d’accuser la démocratie de tous les maux quand les racines de nos crises sont ailleurs. Ce sont les systèmes patrimoniaux, la corruption, la dépendance économique, le clientélisme, l’appropriation clanique de l’État, l’impunité chronique, la marginalisation des populations, qui minent nos sociétés. Ce sont les régimes qui refusent de se réformer, les prétendues élites qui ne rendent de compte à personne, les logiques de prédation qui étranglent les ressources publiques.
Ce n’est pas la démocratie qui a affaibli l’État, c’est le refus de construire des institutions républicaines. Ce n’est pas la démocratie qui a provoqué les conflits, c’est la répression des différences et la négation des droits. Ce n’est pas la démocratie qui a causé le sous-développement, c’est la confiscation des richesses nationales au profit d’une minorité protégée par un appareil de violence politique.
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Un plaidoyer pour une démocratie enracinée dans nos réalités
Il est temps de faire un pas de côté et de cesser de caricaturer la démocratie. L’Afrique a besoin d’une démocratie réelle, active, enracinée, non pas copiée mais assumée. Une démocratie fondée sur nos valeurs de vérité, de solidarité, de respect de la dignité humaine et de recherche du bien commun. Une démocratie qui s’inspire de nos traditions de palabres, de délibération collective, de responsabilité devant la communauté. Une démocratie qui protège les plus vulnérables, valorise les talents, garantit l’équité et permet à chacun de vivre dignement.
Les peuples africains aspirent à la liberté, à la justice, à la participation. Ce sont des besoins fondamentaux, pas des luxes importés. Notre continent ne pourra ni se développer, ni se stabiliser durablement sans garantir ces droits. Renoncer à la démocratie, c’est renoncer à notre souveraineté. C’est faire le choix de la soumission, de l’injustice, et de la résignation.
La démocratie n’est pas un problème. Elle est une solution. Elle est notre meilleur outil pour faire coïncider autorité et légitimité, pouvoir et responsabilité, État et société.
Ce n’est pas la démocratie qui est le problème. C’est l’illusion de la démocratie sans institutions, sans citoyens et sans volonté.
À nous de la rendre réelle, vivante, transformatrice.
Ma conviction : restaurer le sens de la démocratie, c’est restaurer notre dignité collective.
Franck Essi
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