Par Franck Essi

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Une année charnière, un enjeu historique
L’année 2025 n’est pas une année comme les autres au Cameroun. C’est une année de bascule. Une année où se conjuguent échéances électorales cruciales et signes de plus en plus manifestes d’une fin de règne. Fin de règne d’un homme, Paul Biya, dont le vieillissement biologique s’ajoute à l’usure politique d’un pouvoir de plus de quatre décennies. Fin de règne également d’un régime fragilisé par des guerres internes, des défections silencieuses ou bruyantes au sein de l’oligarchie, l’effondrement généralisé des institutions et, surtout, l’exaspération croissante d’un peuple trahi, appauvri, méprisé.
Dans un tel contexte, espérer une simple alternance relève de la naïveté ou de la complicité. Le Cameroun ne peut plus se permettre le luxe des replâtrages. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une rupture systémique. D’une refondation. D’un véritable changement de système.
Mais justement, que veut-on dire exactement par-là ? Que signifie, concrètement, cette formule aujourd’hui reprise dans toutes les bouches ? Qu’entendons-nous, en tant que mouvement citoyen, en tant qu’acteurs du changement, en tant que patriotes sincères, par « changement de système » ?
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Le système : une structure, une logique, une culture
Le mot « système » désigne, en science politique, l’ensemble des structures, règles, acteurs et pratiques qui organisent l’exercice du pouvoir dans une société donnée. Il s’agit donc à la fois d’une architecture institutionnelle, d’un mode de gouvernance et d’un imaginaire collectif. En économie politique, le système renvoie aussi aux logiques d’allocation des ressources, de distribution des richesses, de contrôle de la production.
Au Cameroun, dans le langage populaire, le mot « système » est souvent synonyme de « la chose », ce réseau opaque de pouvoirs, de combines, de complicités, de violences et de mensonges qui verrouille tout : élections, marchés publics, carrières, justice, libertés, avenir.
Le système de Paul Biya, aujourd’hui, n’est pas seulement le résultat de ses choix. Il est aussi l’héritier d’une longue lignée : une continuité perverse du système colonial français, transmise à travers le régime autoritaire d’Ahmadou Ahidjo, puis « rénovée » par Biya sous les habits de la démocratie pluraliste. Ce système repose sur des constantes : centralisme excessif, personnalisation du pouvoir, méfiance envers la société civile, usage sélectif de la violence, népotisme, prédation économique et mise en scène de l’unité nationale comme couverture de l’uniformisation autoritaire.
Ce système a évolué, s’est sophistiqué, s’est numérisé parfois, mais il est resté le même dans sa logique fondamentale : un pouvoir pour le pouvoir, une élite pour elle-même, une population abandonnée à elle-même.
Et surtout, ce système a contaminé la société entière. Il ne se limite pas aux sommets de l’État. Il s’est infiltré partout, y compris dans certains partis politiques dits d’opposition et des organisations de la société civile dite critique. Il a façonné des mentalités. Il a produit une culture du faux, du vol, du mépris, du court terme, de la trahison. Il a fait du mensonge un art de gouverner, de l’échec une habitude, et de la résignation une vertu.
Ce que nous appelons le Biyaisme, contrairement à un certain discours, n’est pas un idéal politique. Ce n’est pas une idéologie. C’est une manière d’être, une manière de faire, une pathologie nationale. C’est le règne des apparences, la valorisation du titre au détriment du mérite, la fuite devant la responsabilité collective, la quête effrénée de privilèges, l’instrumentalisation des traditions, l’obsession de l’accumulation – d’argent, de pouvoir, de reconnaissance – sans aucun souci du bien commun.
En définitive, le système Biya ou Biyaisme, c’est une organisation du mensonge comme méthode de gouvernance. Une confusion entre loyauté et servilité. Une quête d’accumulation déconnectée de toute finalité collective. Un rapport à la République vidé de sa substance, fondé sur la mise en scène, le clientélisme et l’évitement du réel. Une pratique d’accaparement, de flatterie, de courtisanerie, de tribalisme, de consommation sans production, de domination sans vision.
C’est une forme de cannibalisme politique et social.
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Ce que le changement de système n’est pas
Dans ce contexte, il importe de clarifier ce que changer de système ne signifie pas.
Changer de système, ce n’est pas :
- Se limiter à un changement de Président, aussi attendu soit-il ;
- Substituer une élite dirigeante par une autre, sans transformer les fondements de l’exercice du pouvoir ;
- Maintenir les mêmes logiques administratives, économiques, sociales et culturelles, en les maquillant d’un vernis de réforme ou de modernité ;
- Reproduire les mêmes structures de domination, de prédation et d’opacité, sous d’autres figures ou d’autres sigles.
Ce serait une illusion dangereuse de croire qu’un simple jeu de chaises musicales, ou une alternance à minima, suffirait à répondre à la profondeur de la crise actuelle. Car le problème n’est pas seulement celui de qui gouverne. C’est celui de la manière de gouverner, des finalités du pouvoir, et du rapport entre gouvernés et gouvernants.
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Ce que le changement de système implique
Le véritable changement de système doit être une refondation globale, affectant toutes les dimensions de la vie nationale. C’est une transformation radicale des règles du jeu, des pratiques de pouvoir, des imaginaires sociaux. C’est un processus de refondation qui touche toutes les dimensions de notre vie collective.
Il suppose :
- Une transformation éthique : L’action publique doit être réorientée vers le service, l’intérêt général, la vérité et la justice. Il faut restaurer la notion de responsabilité politique et morale. La banalisation du vol, du mensonge, du népotisme et de l’abus de pouvoir doit cesser d’être tolérée ou imitée.
- Une transformation cognitive et symbolique : Le changement de système appelle une reconquête de l’autonomie intellectuelle. Il s’agit de libérer la pensée, de briser les conditionnements mentaux, de valoriser les savoirs endogènes et critiques, de rompre avec la pensée unique et la logique de dépolitisation.
- Une transformation démocratique : Il faut substituer à la logique de domination verticale un nouvel équilibre basé sur la participation citoyenne, la délibération, la pluralité des opinions et la régulation transparente du pouvoir. Cela implique la fin de l’impunité, la protection des libertés fondamentales et la consolidation d’institutions capables de résister à l’arbitraire.
- Une transformation de la gouvernance : La gouvernance ne peut plus être conçue comme un privilège mais comme une responsabilité. Elle doit être planifiée, évaluée, rendue transparente et fondée sur des critères clairs de performance, d’inclusion et de proximité.
- Une transformation civilisationnelle : Le pays doit sortir de l’obsession de la survie et entrer dans une dynamique d’élévation collective. Il s’agit de redonner un horizon à la jeunesse, de bâtir une culture de l’excellence, de restaurer l’estime nationale, de nourrir une ambition commune fondée sur la dignité, la créativité et la solidarité.
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Les conditions de possibilité d’un changement de système
Un tel basculement ne peut advenir par décret. Il suppose des conditions historiques, politiques et sociales réunies et activement construites.
Sans être exhaustif, on peut citer à minima :
- La constitution d’une masse critique de citoyens éveillés et organisés : Il ne peut y avoir de transformation sans l’irruption consciente du peuple dans l’histoire. La société doit se réapproprier la politique, investir l’espace public, refuser la fatalité. Les contre-sociétés citoyennes doivent se multiplier et se structurer.
- La conquête du pouvoir comme acte de rupture : Il ne suffit pas d’attendre la chute du régime. Il faut construire un rapport de force qui permette aux forces du changement authentique d’accéder au pouvoir. Non pour gérer l’existant, mais pour ouvrir une nouvelle ère. Cela requiert stratégie, unité, endurance et clarté de cap.
- L’exercice du pouvoir au service de la transformation : La fidélité au mandat de rupture doit guider l’action. Il s’agit de résister aux tentations de la cooptation, de la compromission, de l’oubli. Il faut gouverner avec rigueur, audace, vérité et cohérence.
- La diffusion d’une nouvelle culture politique : Le système actuel résistera même après sa chute formelle. Il faudra donc diffuser la nouvelle éthique, les nouvelles pratiques et les nouvelles normes dans tous les espaces : écoles, administrations, partis, familles, entreprises, lieux de culte. La transformation doit devenir un mouvement culturel profond.
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Ma conviction : Ne pas changer de système, c’est condamner le Cameroun à l’effondrement et à un chaos certains !
Le Cameroun vit un moment de vérité. Face à la faillite d’un modèle, l’histoire nous donne l’opportunité de réinventer notre destin collectif. Mais ce rendez-vous ne se gagnera ni dans l’improvisation ni dans le confort du « moindre mal ». Il exige de penser, d’agir et de vouloir une rupture totale avec le système actuel, ses acteurs, ses logiques, ses illusions.
Changer de système, c’est renoncer à la peur, au cynisme, au repli. C’est s’ouvrir à la rigueur, à la responsabilité, à la grandeur. C’est reconstruire la Nation sur des fondations saines, solides, humaines.
Ne pas le faire, c’est se condamner à l’agonie répétée.
Franck Essi
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