Par Franck Essi, 14 juillet 2025

Ce 13 juillet 2025, Paul Biya, âgé d’au moins 92 ans, a annoncé sa candidature à la présidence de la République du Cameroun pour un nouveau mandat de sept ans. Il l’a fait, de manière presque surréaliste, sur les réseaux sociaux, au lendemain de la convocation du corps électoral. Ce qui était prévisible devient désormais officiel : l’homme qui incarne l’un des plus longs règnes présidentiels au monde compte s’accrocher jusqu’au bout — ou jusqu’à la rupture.
Cette annonce n’est pas simplement absurde : elle est tragique. Tragique pour un peuple prisonnier d’un régime qui, après avoir tout usé, s’use lui-même. Tragique pour un pays empêché de respirer, de se renouveler, d’espérer.
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I. Un parcours institutionnel à rallonge, sans transformation réelle
Nul ne conteste que Paul Biya est un acteur majeur de l’histoire politico-administrative du Cameroun. Entré dans la haute administration dans les années 1960, il a gravi tous les échelons du pouvoir : chargé de mission à la présidence (1962-1965), directeur de cabinet et secrétaire général au ministère de l’Éducation nationale, directeur de cabinet civil, ministre secrétaire général de la présidence (1968-1975), Premier ministre (1975-1982), puis Président de la République depuis le 6 novembre 1982.
Quarante-deux ans à la tête de l’État. Cinquante ans de présence ininterrompue au sommet de l’appareil étatique. Mais cette longévité, loin de rimer avec solidité ou stabilité, a tourné le dos au progrès.
L’énergie que l’on met à durer est souvent une énergie qu’on ne met plus à faire. À conduire les réformes attendues. À impulser les transformations nécessaires. À construire des institutions solides, inclusives, adaptables. Le Cameroun, en quarante-deux ans de présidence Biya, n’a pas changé de logiciel. Il a juste changé de façade.
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II. Une longévité sans vision : immobilisme, crises et déliquescence
Cette longévité s’est transformée en verrou. Elle est devenue synonyme de confiscation du pouvoir. Une captation d’État par une oligarchie dont l’unique souci est de se maintenir, coûte que coûte.
Elle n’a produit ni prospérité partagée ni transformation structurelle. L’économie camerounaise reste extravertie, dépendante des exportations de matières premières brutes. L’industrialisation n’a jamais été engagée. L’agriculture paysanne est négligée. Le chômage des jeunes atteint des sommets. Les inégalités sociales se creusent.
Cette longévité a aussi enfanté des crises majeures, dont certaines demeurent non résolues à ce jour :
- La guerre contre Boko Haram dans l’Extrême-Nord, mal anticipée, mal gérée.
- La crise anglophone, transformée en conflit armé à cause du refus d’un dialogue sincère.
- La désintégration des institutions locales, gangrenées par la corruption et l’inertie.
Ces crises ont causé des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés internes et des dégâts économiques et sociaux immenses. Elles sont les symptômes d’un système qui ne se réforme pas parce qu’il ne le peut plus.
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III. Le règne d’un Président absent : dysfonctionnements et opacité
À mesure que le président vieillit, sa présence publique se raréfie. Il est devenu invisible, inaudible, inaccessible. Il ne se rend plus sur le terrain. Il ne console pas les familles endeuillées. Il ne visite pas les zones en crise. Il ne rend aucun hommage national aux soldats tombés. Il ne participe plus aux grands rendez-vous internationaux.
Cette absence physique et symbolique est un affront à la fonction présidentielle. Elle est aussi un gaspillage de son poids institutionnel et diplomatique. Pire : elle encourage la délégation excessive du pouvoir à des acteurs non élus, non responsables devant le peuple.
Depuis des années, le Cameroun fonctionne sous le régime opaque des « hautes instructions ». Un système de gouvernement à distance, où l’opacité règne, les décisions se contredisent, les clans s’affrontent, et la cohésion gouvernementale est inexistante.
Le Président ne gouverne plus, mais il empêche de gouverner.
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IV. Un système verrouillé : guerre contre l’innovation, stagnation des élites
La longévité de Paul Biya au pouvoir s’est accompagnée d’un refus systématique de l’innovation. Toute initiative nouvelle est vue comme une menace. Tout visage neuf est suspect. Toute réforme est redoutée. La peur du changement est devenue doctrine d’État.
Le système refuse de se renouveler. Il recycle les mêmes profils, perpétue les mêmes méthodes, reconduit les mêmes logiques. Les Conseils de Ministre ne se tiennent presque plus. Le Conseil Supérieur de la Magistrature n’est pas réuni à fréquence légale. Le Conseil de l’Enseignement Supérieur n’a pas été convoqué depuis les années 1980 !
La pensée, elle aussi, est figée. Le régime s’emploie à tuer toute forme d’imagination politique. Il étouffe les contre-pouvoirs. Il criminalise la critique. Il dépolitise la jeunesse. Il infantilise la société.
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V. Une longévité encouragée par une minorité, subie par la majorité
Pourquoi alors ce maintien obstiné ? Parce qu’une infime minorité en tire profit. Cette longévité n’est pas le fruit d’un consensus national, mais d’une conspiration d’intérêts. Elle est entretenue par ceux qui craignent la justice, refusent l’alternance, et préparent leur propre ascension par des voies non démocratiques.
Ceux qui soutiennent encore Paul Biya ne le font ni par conviction ni par espoir, mais par intérêt, par peur ou par cynisme. Ils préparent, dans l’ombre, une succession sans rupture, un changement dans la continuité, un transfert de pouvoir sans débat.
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VI. Une comparaison utile : les leçons du cas algérien
Le Cameroun n’est pas une exception. Il partage avec d’autres pays africains les symptômes d’une fin de règne bloquée : oligarchie figée, Président âgé et déconnecté, système verrouillé. L’Algérie de Bouteflika offrait les mêmes traits. C’est le Hirak, mobilisation populaire massive, qui a imposé la rupture.
Mais la leçon algérienne est claire : sans une pression populaire organisée, structurée, pacifique mais tenace, aucune transition réelle ne s’opère. L’oligarchie organise elle-même la suite, sans réforme, sans démocratie, sans justice.
Au Cameroun, le défi est immense mais incontournable : faire émerger une force citoyenne capable de peser sur l’histoire.
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VII. Que faire ? Refonder, reconstruire, replacer le peuple au centre
La longévité au pouvoir de Paul Biya, telle qu’elle se manifeste, est une impasse. Elle est incompatible avec l’efficacité, la démocratie, la justice sociale. Elle est devenue une source d’humiliation nationale. Il est temps de clore ce cycle infernal.
Ce dont le Cameroun a besoin, c’est d’une refondation démocratique. Une refondation qui :
- Renforce la souveraineté populaire et redonne sens au suffrage universel.
- Réhabilite les institutions et les place sous le contrôle des citoyens.
- Assure une rotation régulière des élites par des élections sincères.
Redonne espoir à la jeunesse, en valorisant la compétence, l’intégrité, l’audace.
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VIII. Le rôle de la jeunesse : éclairer, s’engager, agir
La jeunesse camerounaise est la grande oubliée du régime Biya. Pourtant, elle constitue la majorité démographique du pays. Elle doit devenir la majorité politique. Elle doit s’organiser, s’éduquer, se lever.
Il ne s’agit plus de subir. Il s’agit de changer le scénario, de devenir les auteurs de l’histoire à venir. Qu’on soit étudiant, commerçant, agriculteur, artiste, fonctionnaire ou militant, chacun peut prendre part à cette œuvre de refondation. Le changement ne viendra pas d’en haut. Il viendra d’en bas, s’il est massivement voulu, assumé, porté.
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Notre devoir : rallumer la flamme nationale et tourner la page du régime de Biya
Le règne de Paul Biya touche à son épuisement biologique et politique. Mais il ne s’éteindra pas de lui-même. C’est au peuple camerounais de l’interrompre pacifiquement, lucidement, résolument. Pour rouvrir l’horizon. Pour reconstruire la République. Pour libérer les énergies.
Réfléchissons. Engageons – nous. Mettons en œuvre notre puissance collective.
Quand le Peuple se lève, les choses changent !
Franck Essi
14 juillet 2025
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