Par Franck Essi

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Quand l’identité devient prison
Dans toutes les sociétés, les tensions collectives se cristallisent souvent autour de l’identité. Au Rwanda hier, en Côte d’Ivoire au tournant des années 2000, dans l’ex-Yougoslavie, au Liban ou en Syrie : partout, les appartenances ethniques, religieuses ou linguistiques ont servi de détonateurs à des guerres fratricides.
Au Cameroun, la question est lancinante. Dans les discussions ordinaires, dans les nominations de fonctionnaires, dans les choix électoraux ou dans les lectures politiques, l’étiquette ethnique s’impose. Elle pèse comme une hypothèque sur l’avenir national.
C’est ce piège qu’Amin Maalouf a décrit avec une rare lucidité dans son ouvrage Identités meurtrières. Il y démontre que l’identité humaine est plurielle, riche de multiples appartenances, mais que cette richesse est souvent mutilée lorsqu’un pouvoir ou une idéologie réduit un individu à une seule dimension. C’est alors que l’identité devient exclusive, violente, meurtrière.
Le Cameroun illustre tragiquement cette dérive. Une mosaïque de peuples, de langues et de cultures pourrait y constituer une formidable richesse civilisationnelle. Elle est pourtant devenue une source de division, de suspicion et d’instrumentalisation.
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Les identités meurtrières : la leçon de Maalouf
L’identité plurielle comme richesse
Maalouf insiste sur un point fondamental : aucun être humain n’est réductible à une seule appartenance. Nous sommes tous héritiers d’une pluralité : notre famille, notre langue, notre culture, notre religion ou notre incroyance, notre métier, nos choix de vie, nos passions, nos engagements.
Cette pluralité n’est pas un fardeau mais une richesse. Elle fait de chacun de nous un être singulier. Un Camerounais peut être à la fois Bassa d’origine, citoyen camerounais, chrétien ou musulman, francophone, ingénieur, amateur de jazz et militant associatif. Toute tentative de réduire cette complexité à une seule étiquette — « tu es Bassa », « tu es Anglophone », « tu es Beti » — est une mutilation.
« Réduire un individu à une seule identité, c’est l’amputer de ce qui fait sa richesse et sa liberté.»
— Amin Maalouf
Quand la pluralité se transforme en exclusion
Dans les moments de crise, cette pluralité est niée. L’individu est ramené à une appartenance unique : on ne voit plus en lui qu’un « Anglophone », un « Bamileké », un « Nordiste ». Dès lors, toute atteinte à ce groupe devient une menace vitale pour lui. Il est sommé de défendre son camp, même contre ses voisins ou ses compatriotes.
C’est cette réduction qui fait basculer l’identité dans la violence. Les guerres civiles au Liban, les massacres au Rwanda, la guerre en ex-Yougoslavie, illustrent ce processus. L’identité devient « meurtrière » non par essence, mais parce qu’elle est mobilisée comme une arme.
La fabrication politique des identités meurtrières
Pour Maalouf, le danger ne réside pas dans la diversité en elle-même, mais dans son instrumentalisation. Les identités exclusives sont fabriquées : par des idéologies, des pouvoirs ou des systèmes de domination qui y trouvent leur compte. L’histoire du colonialisme en Afrique l’a largement démontré. Les colonisateurs ont cristallisé des catégories ethniques pour mieux administrer, diviser et régner.
Au Cameroun, ce legs colonial n’a jamais été dépassé. Au contraire, il a été recyclé et amplifié par les régimes successifs.
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Le Cameroun, une mosaïque piégée
Une diversité porteuse d’ambivalence
Avec plus de 250 langues et groupes culturels, le Cameroun est parfois surnommé « l’Afrique en miniature ». Cette diversité pourrait être une force, un terreau de créativité et de complémentarité. Mais elle est vécue comme une menace. Elle ne produit pas un enrichissement, mais une compétition permanente.
Chaque Camerounais apprend très tôt à être identifié par son origine régionale. Dans les concours administratifs, les nominations, les recrutements, les mariages, la grille de lecture ethnique est omniprésente. Elle structure la société de manière souterraine et persistante.
Le tribalisme comme quotidien
Les exemples abondent :
- Lorsqu’un ministre est nommé, la conversation se concentre moins sur ses compétences que sur « son ethnie ».
- Lorsqu’un fonctionnaire corrompu est dénoncé, ses soutiens invoquent « une attaque contre notre communauté ».
- Lorsqu’un citoyen réussit dans les affaires, on soupçonne l’appui de « son groupe ».
Ainsi, les Camerounais sont constamment assignés à leur appartenance ethnique, réduits à une étiquette qui les précède et les enferme.
La question anglophone : d’une revendication citoyenne à une fracture identitaire
La crise qui ravage le Nord-Ouest et le Sud-Ouest est emblématique. À l’origine, les avocats et enseignants anglophones réclamaient le respect de la Common Law et du système éducatif spécifique. Ces revendications étaient légitimes, citoyennes, politiques.
Mais le régime a choisi de réduire ces demandes à une opposition identitaire : « les Anglophones contre les Francophones ». Ce cadrage a radicalisé les positions. Les violences de l’armée, les exactions des groupes séparatistes et la polarisation des opinions ont transformé une revendication citoyenne en guerre identitaire.
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Les identités meurtrières comme instrument du pouvoir
La politique du « diviser pour régner »
Depuis Ahmadou Ahidjo, puis Paul Biya, le pouvoir camerounais a fait du tribalisme un instrument de gestion. La « géopolitique » nationale repose sur un partage implicite : chaque région ou groupe doit avoir « sa part » dans l’armée, l’administration, les ministères.
Ce système crée une illusion d’équilibre, mais nourrit en réalité rivalités et frustrations. Chaque nomination est scrutée comme un gain ou une perte pour une communauté. L’unité nationale est constamment fragilisée par ce jeu d’équilibrisme.
L’ethnicisation des échecs de l’État
Lorsque l’État échoue à fournir des services publics de qualité, la responsabilité est reportée sur des groupes. Le mauvais état des routes serait « la faute de tel ministre originaire de telle région ». La faillite des hôpitaux serait « parce que ceux qui dirigent viennent de telle communauté ».
Cette ethnicisation de l’échec détourne la colère des citoyens de sa véritable cible : la mauvaise gouvernance, la corruption, la confiscation des ressources.
Une démocratie confisquée
Le tribalisme est aussi un poison pour la démocratie. Car lorsqu’on vote pour « l’homme de son village » plutôt que pour un programme, la politique se réduit à une foire de clientèles. Le scrutin cesse d’être une confrontation d’idées pour devenir une guerre de parts de marché entre groupes.
Ainsi, le tribalisme verrouille le système en place. Les régimes autoritaires savent qu’ils peuvent toujours jouer sur la peur de l’autre pour neutraliser les revendications de changement.
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Les dangers d’une société piégée par le tribalisme
La suspicion généralisée
Dans un pays miné par les identités meurtrières, la méfiance est partout. Chaque réussite est suspectée, chaque échec est interprété comme une revanche d’un groupe sur un autre. L’autre n’est plus un compatriote mais un rival.
La paralysie de l’État
Un État dominé par le tribalisme devient inopérant. Les nominations ne répondent pas à des critères de compétence, mais à un fragile équilibre géopolitique. L’efficacité administrative est sacrifiée sur l’autel du clientélisme.
Le spectre de la guerre civile
L’histoire africaine regorge d’avertissements. Le Rwanda en 1994, la Côte d’Ivoire au début des années 2000, le Liberia dans les années 1990 : dans chacun de ces pays, le tribalisme a servi de carburant à des guerres meurtrières. Le Cameroun, s’il ne dépasse pas cette logique, n’est pas à l’abri d’un embrasement similaire.
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Dépasser les identités meurtrières au Cameroun
Revaloriser la citoyenneté
La première étape consiste à affirmer que l’identité fondamentale de chaque Camerounais est sa citoyenneté. Être Camerounais doit primer sur toutes les autres appartenances. Cela suppose un État impartial, garantissant à chacun des droits égaux, sans favoritisme.
Concrètement, cela passe par la fin des quotas ethniques déguisés, la garantie de l’égalité devant la loi, et l’instauration d’un mérite véritable dans les concours, les recrutements et les nominations.
Éduquer aux identités plurielles
L’école doit enseigner aux enfants que chacun est porteur de multiples appartenances. Les programmes éducatifs doivent déconstruire les stéréotypes, valoriser la diversité culturelle et insister sur la citoyenneté comme socle commun.
Les médias ont aussi un rôle crucial : sortir des caricatures régionales, éviter les généralisations ethniques, et mettre en valeur des récits qui unissent au lieu de diviser.
Démasquer la manipulation politique
Les citoyens doivent être formés à identifier les stratégies de division. Chaque fois qu’un dirigeant instrumentalise l’ethnie pour expliquer un problème, il faut le dénoncer comme une diversion.
La vraie fracture au Cameroun n’est pas ethnique mais sociale et politique : entre une élite qui confisque le pouvoir et les ressources, et une majorité qui subit pauvreté, exclusion et insécurité.
Construire des solidarités transcommunautaires
Les associations, syndicats, mouvements citoyens doivent rassembler au-delà des clivages ethniques. Les expériences de mobilisation autour des causes communes montrent qu’il est possible de créer des espaces communs.
Ces solidarités concrètes sont le meilleur antidote au tribalisme.
Refonder l’imaginaire national
Enfin, il faut un récit national qui rassemble. Une mémoire commune, qui assume la diversité sans en faire une fracture. La culture, la littérature, l’histoire, doivent être mobilisées pour écrire cette mémoire partagée.
Le Cameroun doit réhabiliter les figures qui ont lutté pour la liberté et l’unité, plutôt que de nourrir des récits claniques.
Penser une transition politique refondatrice
La lutte contre le tribalisme ne peut être une simple exhortation morale. Elle exige une véritable transition politique.
Celle-ci doit s’attaquer aux racines structurelles du problème :
- Instaurer des institutions indépendantes et inclusives,
- Garantir des élections transparentes,
- Mettre fin au clientélisme,
- Assurer une justice sociale et une répartition équitable des richesses.
Tant que les citoyens auront le sentiment que leur survie dépend de leur appartenance ethnique, ils resteront prisonniers de ce piège.
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Refaire Nation
Le Cameroun est à la croisée des chemins. Soit il continue à s’enfoncer dans les identités meurtrières, au risque de l’implosion ; soit il assume la pluralité de ses citoyens et refonde son vivre-ensemble.
Comme le rappelle Maalouf, « chaque individu doit assumer ses appartenances multiples. C’est à cette condition que nous échapperons aux identités meurtrières ».
Le tribalisme n’est pas une fatalité culturelle. C’est une construction politique. Le dépasser suppose d’accepter la complexité des identités, de revaloriser la citoyenneté, de bâtir un État impartial et d’inventer un récit national inclusif.
Le choix est clair : rester prisonniers des appartenances exclusives et courir vers l’implosion, ou embrasser la pluralité pour enfin refaire Nation.
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