Biais cognitifs, bulles algorithmiques et expansion du tribalisme

Par Franck Essi

Une machine invisible, mais puissante

Le tribalisme n’est pas seulement une affaire de discours identitaires ou de politique communautaire. Il est aussi et surtout une construction mentale, un système de perception déformée du réel, qui s’enracine dans les failles naturelles de notre cerveau. À l’ère des réseaux sociaux et de la surexposition médiatique, cette mécanique psychologique s’est vue renforcée par une architecture numérique conçue pour enfermer chacun dans sa propre vision du monde.

Derrière les affrontements verbaux, les replis identitaires et les divisions politiques camouflées en tensions communautaires, opèrent deux moteurs silencieux mais redoutablement efficaces : les biais cognitifs et les bulles algorithmiques. Ce sont eux qui nourrissent, diffusent et amplifient le tribalisme contemporain.

Ce que sont les biais cognitifs

Les biais cognitifs sont des raccourcis mentaux que notre cerveau utilise pour prendre des décisions rapides. Ils simplifient notre rapport au monde, mais introduisent des erreurs de raisonnement systématiques. Ils ne sont ni un défaut moral, ni une pathologie : ce sont des mécanismes universels, présents chez chacun de nous. Mais dans un contexte de méfiance, de compétition ou de crise, ils deviennent des armes de fragmentation massive.

Parmi les plus influents dans la construction du tribalisme :

  • Le biais de confirmation : nous sélectionnons les informations qui confirment ce que nous croyons déjà, et ignorons celles qui nous contredisent.
  • Le biais d’homogénéité de l’exogroupe : nous percevons les membres d’un groupe extérieur comme tous semblables, interchangeables, alors que nous voyons notre propre groupe comme divers, nuancé.
  • Le biais d’attribution : nous excusons les erreurs de notre groupe en les attribuant à des circonstances, mais voyons les fautes des autres comme des preuves de leur nature.
  • Le biais de négativité : nous retenons plus facilement les faits négatifs que positifs, surtout lorsqu’ils concernent un groupe perçu comme menaçant.

Quand la psychologie nourrit le tribalisme

Appliqués au champ identitaire, ces biais cognitifs deviennent des catalyseurs puissants du tribalisme :

  • Un incident isolé impliquant un membre d’une communauté devient une preuve collective de malveillance.
  • Un succès économique d’un groupe minoritaire est interprété comme un plan de domination.
  • Une nomination politique est perçue non comme le résultat d’un parcours individuel, mais comme le signe d’un favoritisme tribal.

Ces mécanismes ne produisent pas seulement des malentendus : ils structurent des récits, forgent des convictions, justifient des exclusions. Ils permettent de transformer des situations complexes en grilles d’interprétation simplistes, où le « nous » est toujours victime ou menacé, et le « eux » toujours complice ou prédateur.

Le tribalisme prospère ainsi dans l’économie mentale du soupçon, alimentée par des perceptions biaisées, entretenues par la répétition, figées par l’émotion.

Les réseaux sociaux : catalyseurs numériques des biais

L’arrivée des réseaux sociaux a fait passer cette mécanique d’un processus individuel à un système collectif auto-renforçant. Les plateformes comme Facebook, X (anciennement Twitter), TikTok ou WhatsApp fonctionnent sur des algorithmes qui privilégient l’engagement émotionnel : ce qui choque, ce qui divise, ce qui renforce nos croyances.

Autrement dit, les réseaux sociaux ne nous montrent pas le monde tel qu’il est, mais le monde tel que nous avons envie de le voir. Ce phénomène porte un nom : la bulle algorithmique.

Dans une bulle algorithmique :

  • Si vous cliquez souvent sur des contenus anti-Beti, l’algorithme vous en montrera davantage.
  • Si vous partagez des messages dénonçant une « hégémonie bamiléké », vous serez exposé à d’autres contenus similaires.
  • Si vous likez des discours identitaires du Nord, vous verrez apparaître des fils entiers qui vous conforteront dans cette perspective.

Ces bulles créent des chambres d’écho où chacun est enfermé dans ses convictions, exposé à des messages qui les renforcent, protégé de toute contradiction. La contradiction n’apparaît plus comme une opportunité de débat, mais comme une attaque. La nuance devient suspecte. L’ennemi, toujours plus flou, toujours plus collectif, devient omniprésent.

L’effet combiné : radicalisation des esprits, normalisation du tribalisme

Quand les biais cognitifs personnels rencontrent les logiques algorithmiques, le tribalisme devient viral.

  • Une rumeur infondée est interprétée comme une vérité confirmée par d’autres témoignages biaisés.
  • Un discours haineux devient « tendance », non pas parce qu’il est vrai, mais parce qu’il provoque une forte réaction émotionnelle.
  • Une caricature partagée mille fois devient une vérité collective, résistante à toute enquête.

Ainsi, une mécanique de radicalisation douce s’installe. Les discours tribalistes se banalisent. Les blagues deviennent des slogans. Les insultes deviennent des positions politiques. Et bientôt, l’idée même d’un vivre-ensemble équitable paraît naïve, voire dangereuse.

Au Cameroun, les élections comme accélérateur

Dans le contexte camerounais, cette dynamique est exacerbée à chaque échéance électorale. L’absence d’un État impartial, la personnalisation extrême du pouvoir, la saturation des partis politiques par des logiques clientélistes et le verrouillage du débat institutionnel laissent le champ libre aux logiques identitaires.

Dans ce vide démocratique, les biais cognitifs et les bulles numériques remplacent le débat par le soupçon, l’argumentation par la stigmatisation. Chaque discours politique est analysé à travers l’ethnie supposée de son auteur. Chaque projet est perçu comme un plan d’accaparement. L’ethnie devient la seule carte lisible.

Dans ces conditions, l’élection n’est plus l’expression d’une volonté collective, mais un rituel de repli, une compétition entre communautés imaginées, où le gagnant est perçu comme l’oppresseur des perdants.

Comment résister ?

Briser ce cycle demande un effort profond, tant individuel que collectif.

  1. Éducation aux biais cognitifs : apprendre à identifier nos erreurs de jugement, à chercher des faits contradictoires, à cultiver l’humilité intellectuelle.
  2. Diversification des sources d’information : sortir de sa bulle numérique, confronter les points de vue, refuser les évidences faciles.
  3. Régulation des plateformes : les réseaux sociaux ne sont pas neutres. Ils doivent être soumis à des obligations de transparence, de modération, et de protection contre les discours haineux.
  4. Reconstruction du politique : seule une démocratie réelle, participative, fondée sur l’égalité des droits et des chances, pourra court-circuiter les logiques de peur et de repli.

Ma conviction : penser contre soi pour penser ensemble

Le plus grand danger du tribalisme contemporain n’est pas seulement qu’il divise. C’est qu’il donne l’illusion d’une lucidité, alors qu’il repose sur des perceptions faussées, confortées par des machines qui exploitent nos faiblesses cognitives.

Résister au tribalisme aujourd’hui, ce n’est pas seulement proclamer son attachement à l’unité nationale. C’est faire l’effort douloureux de penser contre soi, de remettre en question ses réflexes, de dialoguer avec ce qui dérange.

Dans une époque où les biais cognitifs sont industrialisés par des algorithmes, où la vérité devient un produit d’engagement, penser par soi-même devient un acte politique majeur.

C’est dans cette vigilance critique que commence la déconstruction du tribalisme – et la reconstruction d’un vivre-ensemble digne de ce nom.

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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