Par Franck Essi

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À la veille d’un nouveau cycle électoral au Cameroun, alors que le régime prépare minutieusement la reproduction d’un pouvoir décrédibilisé, verrouillé et improductif, une idée ressurgit avec force : le changement ne viendra pas d’une alternance fabriquée, mais d’une refondation en profondeur.
C’est dans cette perspective que la distinction entre vote et élection, proposée depuis deux décennies par le penseur français Étienne Chouard, trouve toute son actualité. Derrière ce qui pourrait sembler une subtilité sémantique se cache un enjeu fondamental : passer d’un acte symbolique à un exercice réel du pouvoir, d’un électeur passif à un citoyen actif, d’un État capturé à un État refondé par et pour le peuple.
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Qui est Étienne Chouard ?
Étienne Chouard est un enseignant français, aujourd’hui retraité, qui s’est imposé dans l’espace public à partir de 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen. Refusant les discours formatés des élites politiques, il plaide pour une démocratie réelle, dans laquelle le peuple n’est pas seulement consulté à intervalles réguliers, mais écrit lui-même les règles du pouvoir.
Chouard se définit comme un “chercheur en cause des causes”. Pour lui, les injustices politiques, économiques ou sociales ne sont pas des accidents isolés, mais les conséquences logiques d’institutions conçues pour organiser l’impuissance populaire. Il s’inscrit dans la tradition des penseurs radicaux de la démocratie, qui refusent de confondre gouvernance électorale et souveraineté populaire.
Son combat central tient en une phrase :
“Le problème, ce n’est pas les élus. C’est le processus qui les désigne.”
D’où sa distinction fondatrice entre vote et élection, et son appel à revoir de fond en comble la manière dont nous concevons et pratiquons la démocratie.

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L’élection n’est pas le vote
Pour Chouard, élire, ce n’est pas voter. L’élection est un processus de sélection parmi des candidats — souvent issus des mêmes cercles sociaux, économiques et médiatiques. Elle favorise la compétition, la mise en scène, le marketing politique. Elle donne le pouvoir à ceux qui savent le conquérir — et souvent le confisquer.
Le vote, en revanche, désigne l’acte de participation directe à une décision. Il suppose que chacun ait un pouvoir égal dans la définition des lois, des politiques, des règles communes. C’est l’acte fondateur d’un peuple souverain.
En démocratie représentative, l’élection désigne des représentants. Mais quand ceux-ci ne sont ni redevables, ni révocables, ni contrôlés, alors le système cesse d’être démocratique pour devenir aristocratique.
L’histoire nous rappelle qu’à Athènes — souvent présentée comme la première démocratie — les magistrats n’étaient pas élus, mais tirés au sort. L’élection, disait Aristote, est le propre des aristocraties ; le tirage au sort, celui des démocraties véritables.
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Pourquoi l’élection n’est pas (ou plus) démocratique ?
Dans les systèmes représentatifs actuels — et plus encore dans les régimes autoritaires masqués comme celui du Cameroun — l’élection fonctionne comme un leurre. Chouard en démontre les limites, que l’expérience camerounaise confirme tristement :
- Le pouvoir est délégué sans contre-pouvoirs.
Une fois élus, les représentants gouvernent sans contrôle. Ils ne consultent plus, ne rendent pas compte, et bénéficient d’une impunité quasi absolue. - Le choix est faussé d’avance.
Les candidatures sont filtrées, les dés sont pipés. Les indépendants sont écartés, les opposants bâillonnés, les véritables débats interdits. - Le citoyen devient un figurant.
Il vote, mais ne décide rien. Il n’a pas la main sur les lois, sur la Constitution, sur les règles du jeu. - Les règles sont écrites par les dominants.
La Constitution camerounaise, comme dans bien des régimes autoritaires, est une œuvre des gouvernants pour se maintenir. Elle n’est ni discutée, ni validée par le peuple. - Les élections sont des opérations de communication.
Elles privilégient les slogans, les promesses sans lendemain, le clientélisme, l’achat de conscience. La vérité y est marginalisée.
Dans un tel contexte, appeler simplement à “aller voter” devient insuffisant, voire complice du statu quo. Il faut refuser le piège électoral et ouvrir le chantier démocratique.
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Le vote : un acte de souveraineté, pas un rituel creux
Pour Étienne Chouard, un véritable vote doit être un acte de décision collective. Pas un chèque en blanc donné à des représentants. Dans une démocratie réelle, le peuple :
- Écrit la Constitution à travers une assemblée constituante populaire,
- Participe régulièrement à la délibération publique,
- Dispose d’un droit de révocation des élus,
- Peut proposer lui-même des lois (initiative populaire),
- Et décide, par référendum, des orientations majeures.
Dans ce modèle, le citoyen n’est pas un spectateur. Il est co-auteur du projet collectif.
C’est cette forme de vote que le Cameroun doit désormais viser.
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Le tirage au sort : une voie complémentaire pour briser l’oligarchie
L’idée peut sembler étrange : confier certaines fonctions publiques à des citoyens tirés au sort. Pourtant, elle est ancienne — et d’une efficacité redoutable pour casser les logiques de carrière politique, éviter la professionnalisation du pouvoir, réintroduire l’égalité réelle.
Des expériences récentes dans plusieurs pays (France, Irlande, Canada, Allemagne) ont montré qu’il est possible d’impliquer des citoyens ordinaires dans la délibération et le contrôle démocratique, à condition de les former, de les encadrer, et de limiter leurs mandats.
Ce modèle n’a pas vocation à tout remplacer. Mais il peut constituer une réponse concrète à la crise de légitimité des systèmes représentatifs, y compris au Cameroun, en ouvrant la démocratie à ceux qu’elle exclut systématiquement.
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Et le Cameroun dans tout ça ? De la veille électorale à la refondation de l’État
Le Cameroun s’apprête, une fois encore, à organiser des élections dans un cadre politique verrouillé, une justice inféodée, une commission électorale contestée, un climat d’indifférence ou de résignation. Mais cette fois-ci, le peuple doit changer de posture.
Il ne suffit plus de participer au jeu. Il faut changer les règles.
Il ne s’agit pas seulement de choisir un autre président. Il s’agit de refonder l’État.
Car au-delà des élections, c’est toute l’architecture institutionnelle qui est malade :
- Une Constitution écrite sans le peuple,
- Des lois votées sans débat,
- Des institutions déconnectées de la vie réelle,
- Une administration instrumentalisée,
- Une société civile marginalisée.
Refonder l’État commence par refonder la démocratie. Et refonder la démocratie commence par reprendre en main le pouvoir constituant.
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Nous devons évoluer du citoyen spectateur – électeur au citoyen debout – refondateur
La distinction entre vote et élection nous oblige à sortir de la paresse démocratique. Elle nous rappelle que le pouvoir ne se donne pas. Il se prend. Il se construit. Il s’arrache par l’action collective et la lucidité politique.
Dans le Cameroun d’aujourd’hui, la souveraineté populaire est à reconquérir.
Et cette reconquête ne se fera pas uniquement dans les bureaux de vote. Elle se fera :
- Dans les quartiers, par la création d’assemblées citoyennes,
- Dans les esprits, par l’éducation populaire et la conscientisation,
- Dans les luttes, par la pression sur les institutions, la désobéissance civique, l’occupation des espaces symboliques.
Voter n’est pas élire. Élire n’est pas décider. Décider, c’est entrer dans l’histoire par la grande porte, en redevenant les auteurs de notre destin collectif.
Le Cameroun n’a pas besoin d’un nouvel homme providentiel. Il a besoin d’un peuple refondateur. Un peuple debout !
Pour en savoir plus sur Etienne Chouard :
- https://www.chouard.org
- https://www.chouard.org/articles/
- https://www.chouard.org/videos/
- https://www.dailymotion.com/video/xslkxs
- https://www.thinkerview.com/etienne-chouard/
- https://www.librairie-gallimard.com/listeliv.php?form_recherche_avancee=ok&auteurs=Etienne+Chouard
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