Par Franck Essi

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Le tribalisme comme pollution de notre vivre-ensemble
Le tribalisme est devenu au Cameroun une langue souterraine, une grille de lecture toxique, un brouillard épais qui empêche la société de voir clair et d’agir ensemble.
Par tribalisme, il faut entendre cette tendance à survaloriser son groupe d’origine – ethnique, régional ou culturel – au point de justifier la préférence, la méfiance ou l’exclusion des autres groupes. Ce n’est pas l’amour de ses racines qui est en cause, mais leur instrumentalisation au détriment du lien commun.
Comme un poison lent, il infuse les discussions politiques, infecte les commentaires sur les réseaux sociaux, parasite les recrutements, dénature les mobilisations collectives, fragilise les institutions.
Ce tribalisme est devenu une forme dominante de pollution de l’espace public. Et, comme pour toute pollution, il ne sert à rien de ne blâmer que les usines visibles ou les courants dominants : nous contribuons toutes et tous, souvent sans le vouloir, à cette contamination collective.
La première écologie à reconstruire est intérieure. Dépolluer l’espace public de ce poison identitaire commence par un travail intime, rigoureux et constant sur nos biais, nos réflexes, nos langages, nos silences, nos loyautés invisibles. Le chantier est personnel, éthique et politique à la fois.
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Le tribalisme n’est pas que dans les institutions : il vit dans nos têtes
On s’imagine souvent que le tribalisme est le fait des politiciens, des chefs de clans ou des élites corrompues. C’est partiellement vrai. Mais ce que nous négligeons trop souvent, c’est que le tribalisme est d’abord un état mental, une culture implicite, une manière d’être au monde. Il est ce que l’on pense sans le dire, ce que l’on ressent sans se l’avouer, ce que l’on transmet sans en avoir conscience.
Quand un citoyen évalue la compétence d’un fonctionnaire en fonction de son nom de famille,
Quand une étudiante sent qu’elle doit « cacher ses origines » pour éviter d’être stigmatisée,
Quand un commentaire banal sur Facebook dégénère en clash communautaire,
Quand une rumeur infondée devient virale parce qu’elle correspond à un vieux stéréotype…
C’est bien la preuve que le tribalisme n’est pas un accident extérieur. C’est un système de croyances partagé. Et donc, un chantier de conscience à ouvrir en chacun.
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Le miroir intérieur : se désintoxiquer de ses propres biais
Dépolluer commence par s’interroger :
• Quelles sont mes peurs vis-à-vis des autres communautés ?
• Quels stéréotypes ai-je hérités de ma famille, de mon entourage, de l’école ?
• Ai-je déjà jugé, exclu ou rabaissé quelqu’un à cause de son groupe d’origine ?
• Est-ce que je m’autorise à entendre des récits différents du mien, sans me sentir attaqué ?
Ce retour à soi n’est pas de l’autoflagellation. C’est un acte d’honnêteté intellectuelle et de responsabilité morale. Il s’agit de désapprendre ce que la société nous a parfois appris : la suspicion, la compétition identitaire, la méfiance réflexe. Ce travail est d’autant plus urgent qu’à défaut, nos biais deviennent des bombes à retardement. Ils sabotent les alliances, minent les luttes sociales, éclatent les solidarités.
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Une éducation à la complexité contre les simplismes identitaires
L’esprit tribaliste repose sur une réduction : on réduit l’autre à une seule dimension. Il est « bamiléké », « bassa », « nordiste », « anglophone », comme s’il ne pouvait être en même temps musicien, père de famille, intellectuel, citoyen du monde.
Il faut donc rééduquer nos regards. Apprendre la complexité des appartenances. Reconnaître que l’identité n’est jamais unidimensionnelle, qu’elle est toujours hybride, mouvante, composée. Comme l’écrit Amin Maalouf, les identités meurtrières naissent de la réduction, de la crispation, de la peur de l’altérité.
Dépolluer l’espace public, c’est donc aussi militer pour une pédagogie de l’identité plurielle. Dans les écoles, les médias, les familles, les partis politiques. C’est redonner aux Camerounais le goût de l’universel enraciné : une citoyenneté camerounaise ouverte, digne, active.
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Des actes symboliques aux pratiques transformatrices
Le travail sur soi ne doit pas rester abstrait. Il s’exprime dans des gestes concrets :
• Nommer et déconstruire les discours tribalistes, même lorsqu’ils sont masqués par l’humour ou la tradition.
• Refuser les coalitions fondées sur l’ethnie, surtout lorsqu’elles prétendent représenter une cause juste.
• Créer des espaces de coopération intercommunautaires, sur des projets économiques, sociaux, culturels.
• Encourager les récits croisés, les expériences partagées, les histoires de solidarité entre groupes.
Chaque fois que nous faisons un pas vers l’autre, sans préjugé, sans calcul, nous neutralisons une molécule de poison tribaliste dans l’air collectif.
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Un engagement à renouveler chaque jour
Ce combat n’est ni héroïque ni spectaculaire. Il est quotidien, discret, tenace. Il se mène dans la patience, l’humilité, l’écoute. Il suppose d’accepter d’être corrigé, interpellé, déstabilisé. Il exige de remettre en cause ses réflexes communautaires sans se renier, mais pour élargir le cercle de l’appartenance.
Car on ne combat pas le tribalisme en niant les identités, mais en les inscrivant dans un projet commun plus grand, plus juste, plus porteur d’avenir. Et ce projet, c’est celui d’un Cameroun où le mérite vaut plus que le nom, où la solidarité pèse plus que les frontières héritées, où l’État protège au lieu de diviser, où les citoyens se sentent responsables du climat moral collectif.
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Mon intime conviction : Le changement commence en nous
Il ne peut y avoir de dépollution sincère de l’espace public si nous ne commençons pas par transformer notre propre langage, nos intentions, nos imaginaires. Le tribalisme, avant d’être un système, est un climat intérieur. Et comme pour toute atmosphère, chacun respire ce que tous produisent.
Le Cameroun ne guérira pas du tribalisme par des lois seules, ni par des discours incantatoires. Il guérira lorsque chaque citoyen fera de cette lutte une affaire personnelle. Un chantier éthique. Un exercice spirituel. Une exigence démocratique.
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