Refonder la Nation commence par réécrire ensemble l’histoire qui nous lie
Par Franck Essi
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Un pays sans récit est un peuple sans boussole
Il n’y a pas de peuple fort sans un récit fort. Il n’y a pas d’unité sans mémoire partagée. Il n’y a pas de projet national sans une histoire dans laquelle chacun peut se reconnaître.
Un récit national n’est pas un luxe réservé aux grandes puissances ou aux élites cultivées. C’est le socle invisible mais fondamental de toute vie collective stable, juste et durable. Il donne au peuple une conscience de lui-même, une orientation dans le temps, un langage commun, un horizon d’action. Il permet de répondre collectivement à une question essentielle : « Qui sommes-nous et où allons-nous ensemble ? »
Un tel récit ne se réduit pas à des dates, des héros officiels ou des slogans institutionnels. Il inclut les douleurs du passé, les luttes ignorées, les erreurs assumées et les espoirs partagés. C’est une matière vivante, évolutive, qui relie les générations, éclaire les responsabilités, et engage chacun dans une aventure commune.
Dans toutes les grandes nations, ce récit a joué un rôle décisif.
- Aux États-Unis, la figure d’Abraham Lincoln et le combat pour l’union et l’abolition de l’esclavage structurent encore l’imaginaire démocratique, malgré les fractures raciales persistantes.
- En Afrique du Sud, la Commission Vérité et Réconciliation a permis à la société post-apartheid de nommer les crimes du passé, d’en reconnaître les victimes, et de bâtir un nouveau contrat moral, à travers la métaphore mobilisatrice de la « Nation Arc-en-Ciel ».
- Au Rwanda, après le génocide de 1994, un travail rigoureux de refondation narrative a permis d’instaurer une mémoire officielle qui évite les récits de vengeance, responsabilise les citoyens, et recentre la Nation sur l’unité, la dignité, la résilience.
Ces récits ne sont pas des mythes figés. Ce sont des boussoles collectives, souvent contestées, mais toujours structurantes. Sans eux, les peuples errent, se divisent, et deviennent vulnérables aux manipulations identitaires, aux conflits internes et à l’impuissance politique.
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Le Cameroun : une nation sans récit assumé
Le Cameroun souffre d’un vide narratif profond. Ce pays, riche de cultures, d’histoires, de résistances et de rencontres, n’a jamais élaboré un récit national authentique, assumé et mobilisateur.
Depuis l’indépendance, le pouvoir a confisqué l’histoire pour imposer une version officielle, étroite et sélective. Il a glorifié l’unité nationale tout en ethnicisant le pouvoir, célébré la paix tout en organisant la répression, et occulté les figures de lutte qui auraient pu incarner une fierté commune.
Les héros de l’émancipation anticoloniale ont été effacés ou diabolisés. Les massacres de l’unification, les tragédies de l’Ouest, les révoltes silencieuses du Grand Nord, les frustrations des régions anglophones, n’ont jamais été intégrés dans une mémoire nationale honnête.
Résultat :
- L’école transmet une histoire édulcorée, biaisée, parfois mensongère.
- Les médias publics chantent les louanges du pouvoir, pas celles du peuple.
- Les fêtes nationales deviennent des mises en scène déconnectées du vécu populaire.
Dans ce vide de sens, ce sont les récits fragmentés qui s’imposent : récits ethniques, religieux, régionaux, communautaires, diasporiques… Des récits de repli, de ressentiment ou de revanche, souvent instrumentalisés par les élites pour asseoir leur pouvoir ou justifier leurs privilèges.
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Quand les slogans remplacent l’histoire
À défaut d’un véritable récit collectif, des slogans sont venus occuper la place du vide. On les répète comme des mantras :
« Le Cameroun est l’Afrique en miniature. »
« Nous sommes le continent ! »
« Notre diversité est notre richesse. »
« Le Cameroun est un et indivisible. »
« Unis dans la paix et le progrès. »
Mais ces phrases ne sont que des substituts de récit, des récits par défaut. Elles sonnent bien, mais ne racontent rien. Elles ne disent rien des drames fondateurs, des conflits non résolus, des exclus du système, des douleurs enfouies. Elles enrobent la réalité sans la transformer. Elles donnent l’illusion d’une cohésion nationale, alors que celle-ci est minée de l’intérieur.
En vérité, ces slogans sont des anesthésiants collectifs. Ils flattent l’image que nous voulons donner de nous-mêmes sans nous obliger à faire l’effort de construire un vrai « vivre-ensemble ». Ils paralysent la pensée critique et empêchent d’inventer un avenir plus juste.
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Pourquoi avons-nous besoin d’un vrai récit national ?
Parce qu’on ne bâtit pas une Nation sur le silence, l’oubli et la complaisance.
Un vrai récit national est une œuvre de vérité, de justice et de projection collective. Il sert à :
- Guérir les mémoires blessées, en reconnaissant les injustices, les crimes d’État, les oppressions passées et présentes.
- Construire une appartenance inclusive, où chacun, quelle que soit son origine, trouve sa place dans le récit commun.
- Donner du sens à l’engagement citoyen, en reliant les droits, les institutions et les responsabilités à une mémoire collective vivante.
- Désamorcer les tensions identitaires, en remplaçant les oppositions tribales par la reconnaissance des interdépendances.
Le récit national ne doit pas fuir les douleurs du passé. Il doit les affronter, les intégrer, et en faire des fondations pour un avenir meilleur.
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Ce que n’est pas un récit national
Un récit national n’est pas une campagne de communication. Ce n’est pas une publicité pour le patriotisme. Ce n’est pas une fable où tout le monde est heureux, uni, solidaire par nature.
Ce n’est pas dire « Nous sommes le continent » sans interroger nos dépendances, nos contradictions, notre impuissance organisée.
Ce n’est pas répéter « Le Cameroun est l’Afrique en miniature » sans reconnaître que ce « condensé » est aussi celui des fractures, des injustices et des impunités.
Ce n’est pas proclamer « Notre diversité est notre richesse » quand cette diversité est instrumentalisée pour diviser et dominer.
Ces récits de façade nous empêchent de penser le réel. Ils nous maintiennent dans l’entre-soi, dans le confort symbolique, dans la répétition stérile. Il faut les remplacer par un récit lucide, courageux, transformateur.
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Ce que doit être un récit national refondateur
Un récit refondateur est un récit pluriel, né de la confrontation des mémoires, pas de leur effacement. Il ne cherche pas à unifier par la force, mais à relier par le sens. Il ne simplifie pas, mais met en dialogue les complexités.
Il doit intégrer :
- Les langues nationales et l’oralité.
- Les luttes anticoloniales et les résistances modernes.
- Les figures féminines, diasporiques, paysannes, populaires.
- Les traumatismes collectifs et les victoires invisibilisées.
Ce récit n’est pas une nostalgie. C’est une dynamique de refondation. Il doit s’écrire dans les écoles, les rues, les livres, les films, les musées, les réseaux sociaux. Il doit être porté par tous et pour tous.
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Une mémoire partagée pour un avenir commun
Ce récit, pour être fécond, doit être ancré dans la pluralité camerounaise. Il doit refléter la réalité d’un pays à la fois richement divers et dangereusement fragmenté.
Il s’agit de :
- Passer d’un État-nation imposé d’en haut à une Nation-État construite d’en bas.
- Faire de la mémoire un levier de citoyenneté.
- Transformer la diversité en force politique réelle, et non en prétexte de domination.
Ce chantier est aussi culturel : il faut créer de nouvelles œuvres, valoriser les récits oubliés, reconstruire nos références communes, et surtout, ouvrir les espaces d’imagination collective.
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Comment construire ce récit ? Qui doit l’écrire ?
Un récit national ne peut être dicté par un gouvernement. Il doit être co-construit par l’ensemble du corps social dans un processus assumé de refondation.
Les acteurs :
- Les historiens, pour documenter, restituer les silences et restituer une vérité plurielle.
- Les artistes, cinéastes, musiciens, écrivains, pour incarner la mémoire dans l’émotion et l’imaginaire.
- Les enseignants, pour transmettre sans trahir une histoire assumée.
- Les mouvements citoyens, pour porter les voix oubliées et les voix enfouies.
- Les institutions, une fois refondées, pour inscrire ce récit dans les pratiques publiques et ce faisant, ritualiser « les communs ».
- Les jeunes, pour en être les co-auteurs, les relais vivants et assurer ainsi la relève pour le futur.
Les étapes clés de la construction de ce récit national commun peuvent s’articuler autour des points suivants :
- Faire la vérité historique : sur les guerres oubliées, les répressions, les fractures dans le but de reconnaitre ce qui a été nié.
- Donner une place à chaque mémoire : du Nord à l’Extrême-Nord, de Douala à Buea, du Sud aux diasporas.
- Créer des symboles partagés : monuments, commémorations, œuvres collectives.
- Institutionnaliser la mémoire : dans l’école, dans les programmes, dans les rites civiques, dans les lois et les fêtes nationales.
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Ce que cela changerait concrètement
Un vrai récit national permettrait :
- De transformer le citoyen passif en acteur historique conscient.
- De réhabiliter les institutions en les reconnectant au peuple.
- D’apaiser les tensions identitaires en créant du commun.
- De donner envie de servir le Cameroun, pas seulement de l’utiliser.
En somme, il nous permettrait de passer du statut de population administrée à celui de peuple souverain, auteur de son propre destin.
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Mon intime conviction : Nous devons passer du slogan au récit, du confort d’un statu quo anesthésiant à la dure vérité qui libère !
Nous devons sortir de la paresse narrative.
« Nous sommes le continent » ne veut rien dire si nous ne savons pas où nous allons.
« Le Cameroun est un et indivisible » ne suffit pas si nous refusons d’entendre ceux qui se sentent rejetés.
« Notre diversité est notre richesse » est un mensonge si elle continue de nourrir les injustices.
Il est temps d’écrire un récit plus fort que nos divisions.
Un récit qui nomme les douleurs, reconnaît les exclus, honore les justes, unit les volontés, mobilise les énergies.
Refaire Nation, c’est réapprendre à raconter ce que signifie “être Camerounais”. Ce récit-là, c’est à nous de l’écrire. Maintenant.
— Franck Essi
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