Par Franck Essi

Les préjugés tribaux : une construction sociale aux effets dévastateurs
Les préjugés tribaux ne tombent pas du ciel. Ils ne sont ni naturels, ni immuables, ni neutres. Ils sont produits, appris, intériorisés, reproduits. Ce sont des représentations déformées, souvent caricaturales, d’un groupe ethnique, d’une communauté linguistique, d’un territoire ou d’un mode de vie. Ils assignent l’Autre à une essence figée : cupide, dominateur, paresseux, rusé, dangereux, envahisseur… autant de qualificatifs qui, par répétition, finissent par paraître vrais.
Au Cameroun comme ailleurs, ces préjugés sont la sédimentation de récits partiels, de traumatismes collectifs, d’injustices passées ou présentes, mais aussi de manipulations politiques. Le tribalisme, ce n’est pas d’abord la haine de l’Autre, c’est l’ignorance de sa complexité. C’est la paresse intellectuelle qui réduit un individu à son origine. C’est l’oubli de notre humanité partagée.
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Une triple fabrique : famille, médias et pouvoir
Dès l’enfance, les préjugés tribaux se forment dans les cercles de confiance. Dans certaines familles, on apprend implicitement à se méfier de « ceux-là » : « Ils ne sont pas comme nous », « Ils ne pensent qu’à l’argent », « Ils prennent tous les postes ». Ces phrases sont parfois dites sur le ton de l’humour, mais elles installent un poison lent. L’enfant absorbe. Il apprendra plus tard à le justifier, à le défendre, parfois à le transmettre.
Les médias ne sont pas en reste. Au lieu de déconstruire les stéréotypes, nombre d’émissions, de sketches, de chansons ou de posts viraux les renforcent. On rit d’un accent, d’un comportement attribué à tel groupe, d’une manière de danser ou de parler. Sous couvert de folklore, on essentialise.
Mais c’est dans le champ politique que les préjugés tribaux deviennent des armes. Depuis l’indépendance, le Cameroun a été gouverné par des élites qui ont compris comment utiliser la fibre ethnique pour asseoir leur pouvoir. Les nominations, les redistributions de ressources, les campagnes électorales ou les alliances de circonstance sont souvent habillées du vernis d’un « équilibre régional », mais reposent en réalité sur une logique clientéliste et divisante. Dans ce jeu cynique, le tribalisme devient une stratégie de gouvernement.
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Des bulles algorithmiques à la confirmation des biais
À l’ère des réseaux sociaux, le tribalisme a trouvé de nouveaux vecteurs de diffusion. Les algorithmes nous enferment dans des bulles de confort identitaire, où l’on ne voit que ce qui conforte nos préjugés. Une vidéo virale d’une altercation, une fake news malveillante, un commentaire haineux, et voilà qu’une communauté entière est stigmatisée. Les émotions circulent plus vite que la raison.
Les biais cognitifs jouent ici un rôle central. Le biais de confirmation, par exemple, nous pousse à retenir uniquement les informations qui valident nos opinions existantes. Le biais d’ancrage fait qu’une première impression – même fausse – pèse plus que mille démentis. Le biais de groupe nous fait préférer ceux qui nous ressemblent, et suspecter ceux qui diffèrent.
En somme, notre cerveau est programmé pour simplifier la réalité. Et dans une société inégalitaire, fracturée, sans narration collective commune, ces simplifications prennent la forme de stéréotypes ethniques.
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Sortir de la spirale : une exigence individuelle
Démanteler les préjugés tribaux commence par un travail personnel. Il faut désapprendre ce que l’on croit savoir. Cela suppose une éthique de la lucidité, une discipline de la remise en question.
Voici quelques pratiques concrètes :
- Identifier ses propres biais : Cela commence par l’écoute intérieure. Quelles émotions surgissent quand on parle d’un groupe ? Quelles généralisations faisons-nous automatiquement ? Quels jugements portons-nous sans preuve ?
- Fréquenter l’altérité : On ne peut dépasser les préjugés qu’en allant vers l’Autre, en établissant des relations authentiques, au-delà des discours et des distances imposées. Vivre, travailler, débattre, coopérer avec des personnes d’autres origines déconstruit les représentations.
- Consommer de manière critique : Être vigilant face aux contenus médiatiques, humoristiques ou politiques qui propagent des clichés. Les dénoncer. Les éviter. Les remplacer par des contenus qui valorisent la diversité.
- Éduquer autrement : En tant que parent, enseignant, mentor, influenceur, il est impératif de transmettre une conscience critique des préjugés. Raconter d’autres histoires. Donner d’autres références. Montrer des exemples de solidarité intercommunautaire.
- Accepter d’être corrigé : Personne n’est au-dessus du tribalisme. Même les plus progressistes peuvent véhiculer, sans le vouloir, des réflexes discriminants. L’important est de rester ouvert à la critique et de chercher à progresser.
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Une stratégie collective : bâtir un récit national inclusif
L’individu seul ne peut tout. Le combat contre les préjugés tribaux est aussi une bataille culturelle, institutionnelle et politique. Il faut une mobilisation collective sur plusieurs fronts :
- Réformer les institutions éducatives : Introduire une éducation civique sincère, axée sur la pluralité, l’histoire des peuples du Cameroun, les luttes communes, les figures d’unité. Faire de l’école un espace de déconstruction des stéréotypes, pas de reproduction.
- Réinventer le récit national : Nous manquons d’un mythe fédérateur. Il faut écrire ensemble une histoire qui ne nie pas les blessures passées, mais qui valorise les solidarités oubliées, les convergences enfouies, les luttes partagées. Une mémoire commune qui inclut toutes les régions, toutes les langues, toutes les cultures.
- Réguler les discours publics : Les partis politiques, les leaders religieux ou communautaires, les influenceurs doivent être tenus à une responsabilité. Les propos incitant à la haine ou aux stéréotypes ne peuvent être tolérés dans une démocratie en construction.
- Créer des espaces de dialogue intercommunautaire : Forums citoyens, plateformes numériques, projets artistiques, initiatives associatives… tout doit être mis en œuvre pour favoriser la connaissance mutuelle et la collaboration concrète entre groupes.
- Assainir la gouvernance : Tant que la distribution des ressources, des postes et des faveurs sera perçue comme biaisée, les identités resteront instrumentalisées. Une gouvernance juste, équitable, transparente est la condition première d’une unité sincère.
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Refonder le vivre-ensemble : un impératif politique
Le tribalisme est le symptôme d’un État faible, partial, captif d’intérêts claniques. Le combattre, ce n’est pas seulement prôner la tolérance. C’est refonder le contrat social. C’est reconstruire l’État pour qu’il protège tous, serve tous, rassemble tous.
Dans un Cameroun en crise, où les fractures s’approfondissent à l’approche d’un nouveau cycle électoral, il est plus que jamais urgent de faire barrage à la haine ordinaire. Le tribalisme n’est pas une fatalité. C’est un système. Et tout système peut être défait.
Il appartient à chacun d’allumer sa conscience, de refuser les chemins faciles de la haine, et de prendre part à cette œuvre lente mais vitale : faire de nos différences une richesse, non une arme.
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