CAMEROUN : COMPRENDRE LA SERVITUDE VOLONTAIRE POUR REPRENDRE EN MAIN NOTRE DESTIN

Par Franck Essi

Le Cameroun est en crise. Il est en polycrises.

Notre pays traverse une situation critique. Et ce n’est pas une crise passagère, ni un simple moment difficile. C’est une polycrise : une accumulation de blocages, de contradictions, de violences et de dysfonctionnements qui se renforcent mutuellement.
Crise politique avec un pouvoir illégitime qui s’éternise. Crise économique avec une dette extérieure galopante, une pauvreté chronique et un chômage massif, notamment chez les jeunes. Crise sociale avec l’effondrement des services publics, une santé et une éducation à plusieurs vitesses. Crise sécuritaire avec des foyers de guerre dans l’Extrême-Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Crise morale avec la banalisation du mensonge, de la corruption et de la trahison.

Le Cameroun est aujourd’hui une curiosité planétaire : 43 ans au pouvoir, 92 ans d’âge, un huitième mandat présidentiel entamé malgré tout.
Un pays où des personnes âgées, déconnectées de la société actuelle, contrôlent les leviers essentiels du pouvoir, pendant qu’une population jeune — plus de 75 % des Camerounais ont moins de 35 ans — assiste, souvent impuissante, à cette stagnation dramatique.

Nous sommes un peuple réputé brillant, instruit, lucide, capable de décrypter avec finesse les situations politiques dans d’autres pays, mais incapable de s’organiser collectivement pour mettre fin à sa propre impuissance.
Pourquoi ? Comment expliquer cette résignation, cette paralysie collective face à un régime aussi visiblement nocif et usé ?
Et si une des clés résidait dans la notion de servitude volontaire ?

La servitude volontaire : de quoi parle-t-on ?

La servitude volontaire est un concept forgé au XVIe siècle par Étienne de La Boétie, dans un texte visionnaire intitulé Discours de la servitude volontaire.
À la question : « Comment une minorité peut-elle dominer une majorité ? », La Boétie répond : les tyrans ne sont puissants que parce que les peuples acceptent de les servir.
Ils ne tiennent que par notre obéissance, notre soumission, notre passivité.

Le pouvoir des despotes repose moins sur la force brute que sur l’acceptation implicite ou explicite de ceux qu’ils gouvernent.
Le tyran règne parce qu’il est servi, applaudi, justifié… par ses propres victimes.
La servitude est donc souvent volontaire : un enchaînement accepté, parfois même désiré, par habitude, par peur, par intérêt ou par paresse morale.

Comment se manifeste-t-elle dans le Cameroun d’hier et d’aujourd’hui ?

Historiquement
La colonisation fut une servitude imposée, mais entretenue par la collaboration de chefs locaux et de fonctionnaires africains qui y ont trouvé leur intérêt.
Puis, l’indépendance formelle est venue, sans rupture réelle : le système colonial a simplement changé de visage.
Les « administrateurs coloniaux » d’hier ont été remplacés par des « chefs d’État indigènes », souvent plus préoccupés de plaire aux anciens maîtres et de se maintenir au pouvoir que de transformer la société.
La majorité silencieuse a choisi la survie plutôt que la résistance, la stabilité apparente plutôt que la liberté réelle.

Dans les années récentes
La servitude volontaire se manifeste aujourd’hui par :
Le culte de la personnalité autour du chef de l’État, même chez les diplômés et professionnels aguerris ;
La justification permanente de l’inaction : « On ne peut rien faire », « Le pouvoir est trop fort », « Ce n’est pas le moment », « Il faut être prudent… » ;
La loyauté achetée par les petits privilèges : nominations, per diem, marchés publics, postes fictifs ;
L’obsession du confort personnel au détriment du bien commun ;
L’indifférence face aux injustices subies par d’autres : « Ce n’est pas mon problème », « Il n’avait qu’à se taire » ;
L’attente permanente d’un “sauveur” venu d’ailleurs : communauté internationale, opposant providentiel, armée, etc.

Ce climat général alimente un cercle vicieux : plus les citoyens se taisent, plus le régime se sent autorisé à piétiner les libertés ; plus les injustices s’accumulent, plus la peur s’installe.

Aujourd’hui, la servitude volontaire prend également des formes multiples :
Des intellectuels qui justifient l’injustifiable pour conserver leurs privilèges ;
Des journalistes qui se taisent ou détournent l’attention du public ;
Des agents de sécurité qui frappent et arrêtent ceux qui se battent pour leur propre avenir ;
Des jeunes fascinés par les bourreaux de la République plutôt que mobilisés pour la liberté ;
Des fonctionnaires qui dénoncent le système dans les bars mais exécutent fidèlement les ordres absurdes dans leurs bureaux ;
Des citoyens qui se plaignent du régime mais refusent d’agir : manifester, voter autrement, ou soutenir ceux qui s’engagent.

Cette servitude moderne n’est pas toujours visible, mais elle est bien réelle. C’est une adaptation à l’anormal. Une routine d’impuissance.

Quels sont les mécanismes de cette servitude volontaire ?

  1. La peur : perdre un emploi, être exclu, arrêté, torturé, exilé, tué. Le régime a su construire un climat de terreur subtile où beaucoup préfèrent la prudence à la dignité.
  2. L’habitude : quand on vit longtemps sous la dictature, on finit par trouver cela normal. La résignation devient une culture.
  3. La division : le pouvoir exploite les fractures ethniques, linguistiques, religieuses ou sociales pour empêcher l’unité du peuple.
  4. Les récompenses : une élite profite du système ; une servitude bien récompensée est souvent plus stable qu’une domination par la force.
  5. La désinformation : propagande, contrôle médiatique, diversion — un peuple mal informé devient manipulable.
  6. La distraction : football, scandales, rumeurs, réseaux sociaux saturés de futilités pendant que l’État s’effondre en silence.
  7. La fatalité religieuse ou culturelle : croire que « Dieu décidera » ou que « les Africains ne sont pas faits pour la démocratie. »

Ces mécanismes forment une toile d’araignée dans laquelle le citoyen s’enferme lui-même, oubliant qu’il a le pouvoir de se libérer.

En finir avec la servitude volontaire : comment ?

Il n’y a pas de baguette magique. Mais il y a un chemin. Et ce chemin commence par la conscience.
La servitude volontaire n’est pas une fatalité. Elle se déconstruit, se combat et se dépasse.
Ce combat ne demande ni miracle ni magie, mais une démarche de conscience, de courage et d’organisation.
C’est un chemin exigeant, mais à la portée de chacun — un chemin qui commence par la lucidité et s’accomplit dans l’action collective.

1. Réveiller la conscience critique

La première libération est intérieure. Tant qu’un peuple ne comprend pas les mécanismes de sa domination, il en reste prisonnier.
Lire, comprendre, analyser la société, sortir de la pensée magique, de la résignation et de la peur apprise. Nommer les choses, c’est déjà résister.
Cette conscience s’entretient dans les cercles d’éducation populaire, les universités, les lieux de culte, les réseaux citoyens où l’on s’éveille ensemble.

2. Connaître le système pour mieux le combattre

On ne renverse pas ce qu’on ne comprend pas.
Étudier le pouvoir, ses institutions, ses relais, ses méthodes de manipulation, c’est percer à jour la mécanique de la servitude.
La connaissance est une arme, et la vérité, un acte de résistance.

3. Briser les chaînes mentales

La domination la plus solide n’est pas physique, mais psychologique.
Tant que les citoyens croient que rien ne peut changer, le tyran n’a pas besoin de soldats.
Chaque fois que nous disons “On ne peut rien faire”, nous renforçons sa puissance.
Briser ces chaînes mentales, c’est oser croire en la possibilité du changement, retrouver la confiance en soi et en la force du collectif.

4. Pratiquer la désobéissance lucide

Résister ne signifie pas forcément prendre les armes.
C’est refuser d’obéir à l’injustice, de collaborer, de corrompre ou d’être corrompu.
C’est dire non à la peur, à la propagande et à la manipulation.
C’est résister pacifiquement : par la parole, le silence, l’humour, l’art, l’exemple.
Chaque geste de dignité est un acte de libération.

5. Créer des solidarités actives

Aucun individu ne peut se libérer seul.
La servitude est collective ; la liberté doit l’être aussi.
S’entraider, soutenir les victimes de répression, organiser des réseaux d’alerte.
La solidarité, c’est le ciment des peuples libres. Elle transforme la peur en courage partagé.

6. S’unir et s’organiser

Aucun changement durable ne naît du désordre.
La liberté exige discipline, stratégie et unité.
C’est dans l’organisation que les colères deviennent des forces politiques et les rêves, des projets réalisables.

7. Dénoncer les faux prophètes et les imposteurs

La lutte pour la liberté est souvent détournée par ceux qui pactisent avec le pouvoir.
La vigilance politique est une forme de désobéissance à la manipulation.

8. Soutenir les résistants

Ceux et celles qui prennent des risques pour la vérité ne doivent jamais être seuls.
Les défendre, c’est défendre notre propre humanité.
Les dictatures s’effritent quand la peur change de camp.

9. Construire une alternative

Résister ne suffit pas ; il faut aussi proposer.
Penser et porter un projet fondé sur la justice, la dignité et la souveraineté populaire, voilà le vrai antidote à la servitude.
Incarner dès aujourd’hui les valeurs du monde que nous voulons bâtir.

Ma conviction : Quand le peuple se lève, les choses changent.

Aucune dictature n’est éternelle.
Le changement ne se donne pas : il s’arrache.
Il commence dans les esprits avant de descendre dans les rues.
Camerounais, Camerounaises, il est temps de sortir de la servitude volontaire, de rallumer notre intelligence collective, de reconstruire notre espérance et de reprendre en main notre destin.
Nous n’avons pas à attendre un sauveur. Nous sommes ceux que nous attendons.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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