Désobéissance civile salutaire ou obéissance servile mortifère ?

Par Franck Essi

« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. »
— Étienne de La Boétie

Au Cameroun, le vent de la résignation souffle depuis si longtemps qu’il semble avoir pris les traits d’un climat. L’architecture autoritaire, bâtie depuis quatre décennies, a su désactiver les ressorts les plus élémentaires de l’indignation collective. Pourtant, sous cette apparente léthargie nationale, quelque chose frémit. Depuis la mascarade électorale d’octobre 2025, une nouvelle phase de crise a été enclenchée : celle d’une rupture de plus en plus irréversible entre la société et le régime en place. Cette fracture n’est pas née en 2025 — elle s’enracine dans un continuum de mépris, d’injustice et de brutalités. Mais elle s’exacerbe, elle se généralise, elle atteint des seuils critiques. C’est dans ce contexte qu’il devient urgent de reposer une question fondamentale : peut-on encore obéir sans trahir ?

Dans les régimes autoritaires, la soumission est souvent peinte comme vertu. Or, dans certaines configurations politiques, l’obéissance devient un crime social, et la désobéissance, un impératif éthique. Le débat n’oppose donc pas ordre et chaos, légalité et délinquance, mais servitude et liberté, dignité et résignation, mort civique et sursaut démocratique. Face à la confiscation du politique, à la généralisation de l’arbitraire, et à l’institutionnalisation de la peur, il n’existe pas de voie de sortie sans désobéissance civile structurée, assumée et assumable.

Obéir à l’injustice, c’est la servir

La tyrannie contemporaine ne porte plus d’uniforme. Elle a muté : elle n’a plus besoin de déclarations de guerre ni de chars dans les rues. Elle se love dans les rouages du quotidien, elle se banalise. Au Cameroun, elle se camoufle derrière les slogans de paix, les discours d’unité, les procès du « désordre », les appels au calme.
Pourtant, la réalité est nue : un système verrouillé, des opposants muselés, une justice asservie, des médias domestiqués, un peuple infantilisé.

Dans ce contexte, obéir n’est plus un geste neutre. Cela devient une participation active à la perpétuation d’un ordre inique. Lorsque des agents publics falsifient des résultats électoraux sur instruction ; lorsque des magistrats valident des simulacres de procès ; lorsque des journalistes recyclent les éléments de langage du régime au mépris des faits ; lorsque des citoyens dénoncent leurs voisins pour avoir porté du noir ou manifesté pacifiquement — c’est l’obéissance elle-même qui devient l’outil du mal.

La philosophe Hannah Arendt, analysant le procès d’Adolf Eichmann, théorisa la notion de banalité du mal : ce n’est pas la monstruosité de certains qui rend possible l’horreur, mais la capacité de l’individu ordinaire à se réfugier derrière la règle, la procédure, l’ordre reçu, sans jamais se confronter à sa propre conscience. Cette logique est à l’œuvre dans toutes les sociétés où la légalité prime sur la légitimité, et où la discipline l’emporte sur la justice.

Désobéir, c’est vivre debout

À l’opposé de cette servitude intériorisée, la désobéissance civile émerge comme une éthique de responsabilité. Elle ne consiste pas à brûler, casser ou détruire. Elle consiste à refuser de coopérer avec ce qui opprime, à se soustraire activement à la mécanique du mensonge, à poser des actes non-violents de résistance qui rappellent à chacun que la citoyenneté ne se limite pas à l’obéissance passive.

Thoreau, en refusant de payer l’impôt finançant la guerre contre le Mexique et l’esclavage, lança la première pierre de cette tradition politique. Gandhi, en transgressant le monopole du sel britannique, fit basculer un empire. Martin Luther King, en désobéissant à la ségrégation raciale, redonna souffle à l’idée de justice. Mandela, en appelant à la lutte contre l’apartheid, choisit la prison plutôt que la compromission.

Leur force ne tenait pas à leur colère, mais à la cohérence entre leur conscience et leurs actes. La désobéissance civile est un outil de transformation silencieuse, un refus radical mais non violent, une manière de dire : « Je suis humain, donc je ne peux pas participer à votre inhumanité. »

Au Cameroun, la soumission est devenue une culture d’État

Depuis des décennies, la société camerounaise est formée à obéir. À l’école, on apprend à se taire. À l’université, on récompense les plagiats dociles plutôt que les pensées critiques. Dans l’administration, on promeut ceux qui appliquent les ordres, même absurdes. Dans les partis politiques, on étouffe les voix dissidentes. Dans les Églises, on prêche la soumission comme vertu.

Résultat : un peuple fracturé, tétanisé, culpabilisé, qui confond stabilité et stagnation, loyauté et servilité, silence et sagesse. Toute remise en cause est perçue comme une faute, toute contestation comme une menace.
Et pourtant, les faits sont là :
– Les élections sont truquées, et tout le monde le sait.
– Les institutions sont décrédibilisées, et tout le monde le reconnaît.
– Les services publics sont en ruine, et chacun en souffre.
– La misère s’étend, pendant que l’oligarchie prospère.
Mais, dans un étrange retournement, ceux qui dénoncent sont accusés de semer le désordre, tandis que ceux qui obéissent sont décorés du mérite national.

La paix sans justice n’est qu’un couvercle sur un volcan

Le régime camerounais a fait de la « paix » son dogme suprême. On l’oppose à toute forme de mobilisation, on la brandit comme talisman contre la colère populaire. Mais de quelle paix s’agit-il ? Une paix militaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ? Une paix du cimetière dans le septentrion ? Une paix fondée sur la peur, le chômage, l’autocensure et l’exil des jeunes talents ?

La paix n’est pas l’absence de bruit. C’est la présence de justice. Et là où la justice recule, la paix est factice.
Derrière le discours officiel, la société camerounaise est une cocotte-minute : les frustrations s’accumulent, les humiliations s’enchaînent, les colères grondent, les espoirs se brisent.
La seule chose qui tient encore debout, c’est le réflexe d’obéissance : un automatisme collectif forgé par l’habitude, le traumatisme, la peur du pire.

Mais à force d’obéir pour survivre, on finit par ne plus vivre du tout.

La désobéissance civile comme réarmement moral

La désobéissance civile ne sera pas la panacée. Mais elle est un passage obligé pour rompre le cycle de la servitude volontaire. Elle peut prendre mille formes :
– Refuser de participer à des élections truquées.
– Refuser de se corrompre, même sous pression.
– Refuser de relayer les mensonges du pouvoir.
– Refuser de normaliser la violence d’État.
– Refuser de trahir sa conscience.

Désobéir, ce n’est pas brûler un drapeau ni rejeter la République. C’est refuser de se soumettre à sa parodie.
C’est rappeler que le droit ne peut jamais justifier l’injustice, et que la légalité ne vaut que si elle protège l’humanité.

Repolitiser l’obéissance : du zèle à la conscience

Il faut désormais politiser l’obéissance elle-même. Que signifie « obéir » à un régime qui viole la Constitution, qui piétine les droits, qui tue l’alternance ? Que vaut une obéissance qui consiste à renforcer l’impunité, à normaliser la violence, à étouffer la pensée ?
L’obéissance, dans de tels contextes, n’est plus neutre. Elle est idéologique. Elle est politique. Elle est destructrice.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la renaissance d’une conscience collective, qui sache distinguer entre l’ordre et le juste, entre la peur et la prudence, entre le respect des formes et l’exigence de fond.

Ma conviction : Il est urgent de désobéir pour refonder

Face à la décomposition du politique, la désobéissance civile représente une tentative de réinstitution du sens. Elle est une brèche dans le mur du cynisme, une lumière dans la nuit du renoncement. Elle dit que la société n’est pas totalement morte, que les consciences ne sont pas toutes éteintes, que l’avenir n’est pas définitivement confisqué.

Désobéir, c’est refuser l’inacceptable, c’est refuser d’être l’instrument de sa propre oppression, c’est reprendre pied dans l’histoire.

Le Cameroun ne sera sauvé ni par les illusions électoralistes, ni par les marchandages entre élites fatiguées. Il le sera par une mobilisation citoyenne courageuse, lucide, non violente, qui assumera de désobéir pour mieux reconstruire.

Car dans les régimes où l’injustice est loi, la désobéissance est un acte de fidélité à la Nation.
Et dans les temps de confusion morale, obéir aveuglément, c’est mourir lentement.

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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