La foi aveugle du militant politique : entre loyauté, illusion et servitude

Par Franck Essi

Il y a, dans la vie politique camerounaise comme dans tant d’autres contrées, un phénomène étrange et dévastateur : celui de la foi aveugle du militant. Une foi qui dépasse la raison, défie les faits et finit par dévorer tout esprit critique. Elle transforme l’engagement politique, au départ noble et porteur d’espérance, en une forme de dévotion servile à des hommes et des structures qui ne méritent souvent ni confiance ni admiration. Cette foi aveugle n’est pas un simple excès d’enthousiasme : c’est l’un des piliers invisibles du maintien de l’ordre politique le plus injuste.

1. Quand la politique devient religion

Le militant politique camerounais bascule trop souvent dans une forme de religiosité. Il ne croit plus seulement en des idées, il croit en un « chef », en un « messie », en une « mission ». Le parti devient l’Église, le leader devient le prophète, et la ligne du parti devient l’Évangile. Dans cet univers clos, penser devient trahir. Poser une question devient un crime d’hérésie.
L’engagement devient alors une liturgie vide : on se réunit, on acclame, on croit, mais on ne comprend plus. On ne cherche plus à transformer la réalité, on se contente de la supporter.

2. La peur de penser autrement

Au cœur de la foi aveugle du militant se trouve la peur : peur d’être exclu, peur de perdre l’appartenance, peur d’être accusé de trahison.
Dans un pays où la loyauté est souvent confondue avec la soumission, le militant préfère se taire plutôt que de risquer le bannissement.
Il accepte l’arbitraire des dirigeants, les contradictions flagrantes du discours, les alliances honteuses, les compromissions inavouées.
On reproduit ainsi le schéma même qu’on prétend combattre : l’infantilisation du peuple et la déresponsabilisation du citoyen.
Le militant ne devient pas acteur, mais spectateur enthousiaste de la pièce dont il espère la victoire finale.

3. Le confort de la servitude volontaire

La foi aveugle est confortable. Elle dispense de penser, de douter, de choisir.
Elle rassure. Dans une société marquée par la peur, croire aveuglément en un leader offre un sentiment d’appartenance et de sécurité.
C’est ce que La Boétie appelait la servitude volontaire : un phénomène où les peuples participent eux-mêmes à leur domination.
La tyrannie ne tient pas seulement par la force, mais par le consentement enthousiaste de ceux qui y sont soumis.
La foi aveugle devient alors l’autre nom de la paresse intellectuelle et du confort moral.

4. La trahison des idéaux

Le plus tragique, c’est que cette foi aveugle finit toujours par trahir les idéaux mêmes qui avaient inspiré le militantisme.
On entre en politique pour défendre la vérité, la justice, la liberté.
Mais à force de défendre un chef, on finit par défendre ses erreurs, ses mensonges, ses échecs.
On devient complice de ce qu’on voulait détruire.
Dans bien des mouvements au Cameroun, les causes justes ont été dévorées par les egos et les querelles de leadership.
On n’appartient plus à une cause, on appartient à un camp.
Et dans cette logique de camps, la vérité n’a plus de valeur, seule compte la loyauté.

5. La foi lucide : un autre militantisme

L’engagement politique n’a de sens que s’il repose sur une foi lucide, une foi qui interroge, qui doute, qui cherche à comprendre.
Être loyal n’implique pas d’être soumis.
Le militant lucide est celui qui soutient sans adorer, qui critique sans haïr, qui reste capable de dire « non » même à son propre camp lorsque celui-ci s’égare.
La démocratie ne se construit pas avec des fidèles, mais avec des citoyens éveillés.
Il ne confond pas la discipline avec la servitude, ni la loyauté avec la cécité.
C’est ce courage-là qui fonde la maturité politique d’un peuple.
Sans lui, nous ne faisons que reproduire les chaînes que nous prétendons briser.

6. Refaire le militant camerounais

Refaire le militant camerounais, c’est peut-être le chantier politique le plus urgent de notre temps.
Car sans militants libres, il n’y aura jamais de leaders libres.
La transformation du pays ne viendra pas seulement d’un changement de tête, mais d’un changement d’esprit.
Il faut réhabiliter la pensée critique dans les mouvements politiques, encourager le débat interne, valoriser la contradiction fraternelle.
Un militant qui ne questionne pas son camp devient un danger pour sa cause.
Il n’y a pas de libération durable sans libération intérieure.
Et la première de toutes les libérations, c’est celle de l’esprit.

Mon intime conviction : croire sans s’aveugler

La foi du militant n’est pas en soi une faiblesse : c’est une force lorsqu’elle est éclairée par la conscience, nourrie par la réflexion et guidée par la vérité.
Mais lorsqu’elle devient aveugle, elle se retourne contre elle-même.
Le Cameroun n’a pas besoin de croyants politiques, mais de citoyens éveillés.
Des hommes et des femmes capables de suivre un idéal sans se soumettre à une idole. De croire sans idolâtrer. D’espérer sans se mentir.
Car une foi qui ne doute pas n’est plus foi : c’est servitude. Et une révolution sans lucidité n’est qu’un mirage.

— Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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