Et si l’État Fonctionnel était la solution durable contre les flux illicites de capitaux en Afrique ?

Par Franck Essi, Consultant Senior, STRATEGIES !

L’urgence de changer de paradigme

Depuis des décennies, l’Afrique perd chaque année entre 60 et 90 milliards USD à travers les flux illicites de capitaux (FIC). Cette hémorragie économique compromet la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD), affaiblit les institutions et accroît la dépendance extérieure. Malgré la multiplication des initiatives, les résultats demeurent insuffisants : les causes structurelles persistent et les mécanismes de lutte restent fragmentés.

Au fil de cette série, nous avons montré :

  • L’ampleur et les causes des FIC ;
  • Les circuits et mécanismes qui les alimentent ;
  • Les initiatives déjà engagées et leurs limites ;
  • Les stratégies prioritaires pour inverser la tendance.

Mais une question fondamentale s’impose : ces réformes peuvent-elles réussir durablement sans un socle étatique robuste et fonctionnel ? La réponse est non. C’est ici qu’intervient le concept d’État Fonctionnel, horizon proposé par STRATEGIES! comme clé de voûte d’un développement africain souverain et durable.

Qu’est-ce qu’un État Fonctionnel ?

L’État Fonctionnel, tel que conceptualisé par STRATEGIES!, est un État qui assure effectivement ses missions fondamentales sur l’ensemble de son territoire et pour l’ensemble de ses citoyens. Il repose sur trois piliers essentiels :

  1. La Présence de l’État : garantir l’accès universel aux services essentiels (éducation, santé, énergie, sécurité, infrastructures) et assurer le contrôle du territoire, y compris dans ses zones périphériques.
  2. La Sûreté et la Durabilité : bâtir des institutions solides qui protègent les citoyens, garantissent l’État de droit, assurent la stabilité et renforcent la confiance entre gouvernants et gouvernés.
  3. L’Espoir : offrir des perspectives économiques, sociales et culturelles qui permettent l’innovation, l’emploi décent et la valorisation de la jeunesse.

L’État Fonctionnel est donc un État qui fonctionne réellement pour ses citoyens et qui, ce faisant, devient le meilleur rempart contre les FIC.

Relier l’État Fonctionnel aux FIC

La lutte contre les flux illicites de capitaux ne peut être gagnée par des réformes isolées ou des projets ponctuels. Elle exige un État capable de :

  • Appliquer la loi partout grâce à une présence effective de ses administrations fiscales et douanières sur tout le territoire ;
  • Sanctionner la corruption et les détournements par une justice indépendante et crédible ;
  • Créer un climat de confiance et d’opportunités qui incite les capitaux à rester et à être investis localement.

Ainsi, chacun des cinq piliers stratégiques de lutte contre les FIC — cadre légal, institutions, transparence, coopération internationale, inclusion technologique — trouve sa pleine efficacité uniquement dans le cadre d’un État Fonctionnel.

Quelles conditions pour construire un État Fonctionnel ?

La construction d’États Fonctionnels ne relève pas du slogan : elle suppose la réunion de conditions politiques, institutionnelles et sociales précises :

  1. Une volonté politique ferme : sans leadership engagé et cohérent, les réformes demeurent cosmétiques.
  2. Des réformes institutionnelles profondes : autonomie de la justice, professionnalisation des administrations fiscales et douanières, lutte contre l’impunité.
  3. Un contrat social renouvelé : qui mette la citoyenneté, l’équité et la redevabilité au cœur de la gouvernance.
  4. Une mobilisation citoyenne constante : car un État Fonctionnel ne se construit pas seulement par le haut ; il se nourrit d’une pression civique et démocratique.
  5. Des partenariats internationaux alignés : les bailleurs et partenaires doivent cesser de tolérer la complaisance vis-à-vis des régimes prédateurs et conditionner leur soutien à la construction d’États réellement fonctionnels.

Ce que ce concept doit changer dans les approches des acteurs

Adopter l’État Fonctionnel comme horizon oblige tous les acteurs à revoir leurs priorités :

  • Pour les gouvernements africains : il ne suffit plus d’adopter des lois ou de signer des conventions ; il faut bâtir des administrations présentes, transparentes et crédibles. La lutte contre les FIC devient ainsi indissociable du renforcement de l’État.
  • Pour les partenaires internationaux : l’approche doit dépasser la logique de projets fragmentés. La priorité doit être le soutien aux institutions locales, à la justice, aux systèmes fiscaux, plutôt qu’aux dispositifs parallèles.
  • Pour les multinationales et institutions financières : le respect des obligations de transparence et de redevabilité doit être appliqué dans les pays africains avec la même rigueur que dans les pays d’origine.
  • Pour la société civile et les citoyens : l’État Fonctionnel ne sera pas offert d’en haut. Il devra être exigé, contrôlé et co-construit par les forces sociales, associatives et citoyennes.

L’État Fonctionnel, horizon commun

Les flux illicites de capitaux sont le symptôme d’un problème plus profond : l’insuffisante fonctionnalité des États africains. Tant que ces derniers resteront partiellement présents, faiblement régulateurs et incapables d’inspirer confiance, les FIC continueront de prospérer.

La solution durable n’est donc pas seulement de perfectionner les mécanismes techniques, mais de bâtir des États Fonctionnels : présents, sûrs et porteurs d’espoir. C’est cette transformation structurelle qui permettra à l’Afrique non seulement de stopper l’hémorragie des FIC, mais aussi de bâtir un avenir souverain, prospère et inclusif.

Ce cinquième article clôt notre série sur les flux illicites de capitaux. Mais il ouvre surtout une réflexion stratégique plus vaste : faire de l’État Fonctionnel l’horizon partagé des gouvernements, des citoyens, des entreprises et des partenaires internationaux qui aspirent à une Afrique libérée des FIC et maîtresse de son destin.

Article initialement publié ici :  https://strategiesconsultingfirm.com/fr/et-si-letat-fonctionnel-etait-la-solution-durable-contre-les-flux-illicites-de-capitaux-en-afrique/

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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