Flux illicites de capitaux en Afrique : Initiatives majeures, résultats obtenus et perspectives

Par Franck Essi, Consultant Senior, STRATEGIES !

Au cours des deux dernières décennies, les flux illicites de capitaux (FIC) ont cessé d’être une simple « anomalie comptable » pour devenir un enjeu politique majeur, au cœur des débats sur la souveraineté économique africaine. Leur ampleur a contraint gouvernements, institutions régionales et acteurs internationaux à réagir. Des initiatives ont vu le jour, parfois ambitieuses, parfois limitées, mais toujours révélatrices d’une prise de conscience croissante : sans une réponse collective et structurée, le continent restera prisonnier d’une hémorragie silencieuse.

Cet article explore les principales initiatives déjà mises en place, les résultats qu’elles ont permis d’obtenir, mais aussi les défis qui continuent de miner leur efficacité. Il ouvre enfin une réflexion sur les perspectives à renforcer, car l’avenir de cette lutte dépend de la capacité des États africains à consolider et prolonger ces acquis.

I. Les initiatives panafricaines : leadership de l’Union africaine et des CER

La première ligne de riposte aux FIC est venue des institutions africaines elles-mêmes. L’Union africaine (UA) et les Communautés économiques régionales (CER) ont pris conscience de la gravité de la situation et lancé des initiatives structurantes pour inscrire la lutte dans les priorités continentales.

Le Panel de haut niveau sur les FIC (2011–2015)

En 2011, l’UA et la Commission économique pour l’Afrique (CEA, ou UNECA en anglais) ont mis en place un Panel de haut niveau sur les flux financiers illicites, présidé par Thabo Mbeki. Son rapport de 2015 reste une référence : il a chiffré les pertes annuelles entre 50 et 88 milliards USD, attribuées principalement à la fraude commerciale (65 %), à la criminalité (30 %) et à la corruption (5 %)¹. Ses recommandations — registres de bénéficiaires effectifs, coopération judiciaire accrue, transparence dans les industries extractives — ont posé les bases d’un agenda continental.

L’Agenda 2063 et la planification stratégique

Dans le prolongement de ce travail, l’Agenda 2063 de l’UA, adopté en 2015, a inscrit la réduction des FIC parmi ses priorités. Ce cadre de planification à long terme souligne que les sorties illicites de capitaux constituent un frein majeur à la souveraineté et à l’intégration économique.

Le rôle des CER : réponses régionales adaptées

À l’échelle régionale, plusieurs CER ont développé des dispositifs spécifiques :

  • La CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) a mis en place dès 1999 le GIABA (Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest), couvrant 15 pays, pour coordonner la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.
  • La CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) a adopté en 2019 une réforme stricte de sa réglementation des changes afin de limiter les sorties illicites.
  • La SADC (Southern African Development Community) et l’EAC (East African Community) coopèrent sur l’harmonisation des politiques fiscales et douanières pour mieux contrôler les transactions transfrontalières.

Ainsi, un premier socle de riposte institutionnelle s’est mis en place, auquel se sont greffées des initiatives internationales plus globales.

II. Les initiatives internationales et sectorielles : une mobilisation globale

Au-delà des frontières africaines, la lutte contre les FIC s’est inscrite dans un mouvement mondial de régulation des flux financiers. Plusieurs initiatives visent à instaurer plus de transparence et à limiter l’érosion des bases fiscales.

BEPS et la réforme de la fiscalité mondiale

En 2013, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et le G20 ont lancé le plan BEPS (Base Erosion and Profit Shifting, érosion de la base fiscale et transfert de bénéfices). Plus de 140 pays, dont une quarantaine en Afrique, participent à ce programme². Le Pilier 2, adopté en 2021, prévoit un taux minimum d’imposition de 15 %. Mais ce dispositif reste contesté, car il profite surtout aux pays riches où sont domiciliées les multinationales.

Le Forum mondial et l’EAI

Créé en 2009, le Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements fiscaux compte 168 membres, dont 40 pays africains. Son mécanisme phare est l’EAI (Échange automatique d’informations financières), lancé en 2017, qui permet aux États de partager des données bancaires pour identifier les comptes offshore³. Une vingtaine de pays africains y participent déjà, renforçant leur capacité à détecter l’évasion fiscale.

L’EITI : la transparence extractive

Depuis 2003, l’EITI (Extractive Industries Transparency Initiative, Initiative pour la transparence dans les industries extractives) exige des gouvernements et des entreprises extractives la publication de leurs revenus et paiements. Vingt-six pays africains y participent. Les audits réalisés au Nigéria et en RDC ont révélé des écarts de plusieurs milliards USD⁴.

Le programme StAR : la récupération des avoirs volés

Le programme StAR (Stolen Asset Recovery Initiative), lancé en 2007 par la Banque mondiale et l’ONUDC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime), aide les pays à retrouver et rapatrier les avoirs volés. Le Nigéria a par exemple récupéré une partie des fonds détournés sous le régime Abacha⁵.

L’ATAF et l’Initiative Afrique

Enfin, le Forum des administrations fiscales africaines (ATAF), créé en 2009 et regroupant 40 pays, soutient la coopération fiscale. Avec l’Initiative Afrique, lancée en 2014 en partenariat avec l’OCDE et 37 pays africains, il accompagne la mise en œuvre de l’EAI et le développement de compétences en matière de prix de transfert⁶.

Ces initiatives internationales ont permis d’élargir le champ d’action, tout en complétant les efforts africains.

III. Résultats enregistrés

L’ensemble de ces dispositifs a produit des résultats mesurables, qui témoignent d’une mobilisation croissante.

  • Transparence accrue : mise en place de registres de bénéficiaires effectifs au Nigeria, au Ghana ou en Afrique du Sud.
  • Hausse des recettes fiscales : les pays africains membres de l’EAI ont constaté une augmentation moyenne de 20 % de leurs recettes issues des avoirs financiers⁷.
  • Capacités renforcées : des unités spécialisées dans le contrôle des prix de transfert ont vu le jour dans plusieurs administrations fiscales.
  • Mobilisation citoyenne : des ONG comme Tax Justice Network Africa (TJNA) et des réseaux parlementaires panafricains exercent une pression croissante pour plus de transparence.

Ces acquis constituent des avancées significatives, mais ne suffisent pas encore à inverser durablement la tendance.

IV. Limites persistantes : une lutte encore incomplète

En dépit des progrès réalisés, plusieurs obstacles majeurs freinent l’efficacité de la lutte contre les FIC.

  1. Capacités institutionnelles limitées : au Cameroun, l’ANIF (Agence nationale d’investigation financière) reste sous-dotée en personnel et en moyens technologiques⁸.
  2. Cadres internationaux défavorables : le taux minimum de 15 % prévu par le BEPS bénéficie davantage aux pays riches qu’aux pays africains producteurs de ressources⁹.
  3. Coopération judiciaire insuffisante : au Nigéria, sur plus de 5 milliards USD détournés par Abacha, seuls 3,6 milliards ont été rapatriés après de longues négociations¹⁰.
  4. Retard réglementaire : au Kenya, l’explosion des transactions en crypto-monnaies (20 milliards USD en 2022) échappe encore à une supervision efficace¹¹.
  5. Manque de données harmonisées : l’UA estime les pertes à 50 milliards USD par an, contre 88 milliards selon la CNUCED, rendant difficile une mesure uniforme¹².
  6. Volonté politique inégale : en RDC, les rapports EITI sur les revenus extractifs révèlent des milliards disparus sans suites judiciaires crédibles¹³.

Ces limites soulignent la nécessité de passer de la dénonciation et des premières réformes à un approfondissement cohérent des initiatives déjà en place.

V. Perspectives : prolonger et approfondir les initiatives

L’avenir de la lutte contre les FIC dépend moins de nouveaux instruments que du renforcement des dispositifs existants. Cinq priorités se dégagent clairement :

  • Renforcer la transparence (EITI, registres effectifs) : généraliser la déclaration des bénéficiaires effectifs et protéger les lanceurs d’alerte¹⁴.
  • Accélérer la digitalisation (ATAF, Initiative Afrique) : moderniser les administrations fiscales en s’appuyant sur la numérisation et l’analyse de données¹⁵.
  • Améliorer la coopération internationale (Forum mondial, StAR) : soutenir l’adoption d’une Convention fiscale mondiale sous l’égide de l’ONU, comme proposé en 2023¹⁶.
  • Réformer les règles fiscales mondiales (BEPS) : défendre un taux minimum d’imposition de 20 %, plus adapté aux réalités africaines¹⁷.
  • Mobiliser la société civile (TJNA, réseaux parlementaires) : renforcer la pression pour la publication systématique des rapports pays par pays¹⁸.

Ces priorités, qui prolongent directement les acquis existants, tracent un chemin clair vers une lutte plus efficace. Elles préparent aussi la réflexion stratégique indispensable pour transformer cette mobilisation en résultats durables.

Un combat pour la souveraineté économique

La lutte contre les FIC a franchi un cap grâce à l’action conjointe de l’UA, des CER et de la communauté internationale. Mais les avancées restent fragiles et incomplètes.

Ce combat dépasse les chiffres : il engage la souveraineté économique et politique du continent. Le prochain article de cette série présentera un aperçu des stratégies et recommandations concrètes pour rendre cette lutte réellement efficace et durable.

Article initialement publié ici :  https://strategiesconsultingfirm.com/fr/flux-illicites-de-capitaux-en-afrique-initiatives-majeures-resultats-obtenus-et-perspectives/

Notes et références

  1. UA & UNECA, Report of the High Level Panel on Illicit Financial Flows from Africa, 2015 – lien.
  2. OECD, Addressing Base Erosion and Profit Shifting (BEPS), 2013 – lien.
  3. OECD, Tax Transparency in Africa 2025lien.
  4. EITI, Global Annual Report, 2023 – lien.
  5. World Bank & UNODC, Stolen Asset Recovery (StAR) Initiative, 2007 – lien.
  6. ATAF, Africa Initiative Progress Report, 2023 – lien.
  7. TJNA, Policy Priorities on Illicit Financial Flows, 2024 – lien.
  8. ANIF Cameroun, Rapport annuel 2023, Yaoundé.
  9. OECD, Global Anti-Base Erosion (GloBE) Rules, 2021 – lien.
  10. Transparency International, Asset Recovery and the Abacha Case, 2021 – lien.
  11. Chainalysis, The 2022 Geography of Cryptocurrency Report, 2022 – lien.
  12. UNCTAD, Economic Development in Africa Report 2020, 2020 – lien.
  13. EITI-RDC, Rapport 2022, Kinshasa – lien.
  14. Open Ownership, Beneficial Ownership Transparency in Africa, 2024 – lien.
  15. ATAF–OCDE, Digital Taxation in Africa, 2024 – lien.
  16. Nations Unies, Resolution 77/244: International Tax Cooperation at the UN, 2023 – lien.
  17. ATAF, Position Paper on Global Minimum Taxation, 2023 – lien.
  18. Transparency International, Country-by-Country Reporting for Multinationals, 2024 – lien.
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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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