Les Flux Illicites de Capitaux en Afrique : Mécanismes, Circuits et Défis Persistants

Par Franck Essi, Consultant Senior, STRATEGIES !

Le premier article de cette série a permis de dresser le constat implacable : l’Afrique perd chaque année entre 60 et 90 milliards de dollars du fait des flux illicites de capitaux (FIC). Ces pertes dépassent l’aide publique au développement (APD) que le continent reçoit, et affaiblissent sa souveraineté économique. Mais au-delà de ce chiffre, une question essentielle demeure : par quels mécanismes précis ces capitaux s’échappent-ils ?

Cet article propose d’entrer au cœur des circuits d’évasion et des failles structurelles qui permettent aux flux illicites de prospérer. Il met également en lumière les défis persistants qui compliquent les efforts de lutte.

I. Les mécanismes dominants des flux illicites

Les FIC reposent sur une architecture complexe qui combine fraudes commerciales, évasion fiscale, réseaux criminels, corruption et innovations technologiques. Sept grands mécanismes se distinguent.

1. La fausse facturation commerciale
La fausse facturation consiste à manipuler volontairement les valeurs déclarées des exportations et des importations. La sous-facturation des exportations permet de transférer une partie des revenus hors du continent, tandis que la surfacturation des importations réduit artificiellement les bénéfices locaux et donc l’impôt dû. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED ou UNCTAD en anglais), ce mécanisme entraîne pour l’Afrique entre 30 et 52 milliards de dollars de pertes annuelles¹.

2. Les prix de transfert et l’évasion fiscale des multinationales
Les multinationales manipulent les prix des transactions internes à leurs groupes – appelés prix de transfert – afin de transférer artificiellement leurs bénéfices vers des filiales situées dans des pays à faible fiscalité. Ce phénomène, connu sous le nom d’érosion de la base fiscale et transfert de bénéfices (BEPS pour Base Erosion and Profit Shifting), est identifié par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) comme l’une des principales causes de pertes fiscales en Afrique².

3. Les circuits informels de transfert
Les flux passent aussi par des réseaux parallèles, comme le système dit de hawala. La hawala est un mécanisme traditionnel de transfert de fonds, particulièrement répandu en Afrique de l’Est et dans certaines zones sahéliennes. Il repose sur la confiance entre intermédiaires : une personne remet de l’argent à un agent local, qui ordonne à un agent partenaire dans un autre pays de remettre l’équivalent au bénéficiaire. Ces flux ne passent pas par les banques et échappent à toute régulation officielle. Dans des économies où le secteur informel représente plus de 40 % du PIB, ces pratiques sont fréquentes³.

4. Les paradis fiscaux et les sociétés écrans
Les paradis fiscaux jouent un rôle central. Ils offrent un cadre légal permettant l’anonymat des propriétaires de sociétés, via des sociétés écrans (entreprises créées uniquement pour dissimuler l’identité de leurs bénéficiaires) et des trusts (structures juridiques où les véritables détenteurs de capitaux sont masqués). En l’absence de registres fiables des bénéficiaires effectifs en Afrique, il est quasiment impossible de remonter aux véritables détenteurs des fonds⁴.

5. Le secteur extractif et les ressources naturelles
Les industries extractives (pétrole, gaz, minerais) sont particulièrement exposées aux FIC. L’Afrique perd environ 40 milliards de dollars par an à travers des contrats opaques, des redevances sous-déclarées et des manipulations de prix entre filiales⁵. À cela s’ajoutent la pêche illégale et l’exploitation forestière clandestine, qui privent les États de recettes essentielles.

6. La criminalité organisée et la corruption
La criminalité organisée génère des revenus considérables via le narcotrafic, la contrebande de minerais ou encore la traite des êtres humains. Ces revenus sont ensuite blanchis par le biais de circuits financiers opaques. La corruption, quant à elle, facilite et renforce ces flux : pots-de-vin, détournements de fonds publics et collusion entre élites et acteurs privés créent un environnement favorable à l’impunité⁶.

7. Les nouvelles technologies financières : fintechs et crypto-actifs
Enfin, l’essor des fintechs (entreprises innovantes de services financiers numériques) et des crypto-monnaies ouvre un nouveau front. Si ces technologies favorisent l’inclusion financière, elles sont aussi utilisées pour transférer des fonds de manière anonyme et quasi instantanée. La régulation étant souvent en retard sur l’innovation, elles représentent une zone grise où prospèrent les flux illicites⁷.

II. Les circuits typiques des flux illicites

Les mécanismes décrits se combinent dans des circuits sophistiqués :

  • La chaîne commerciale : une entreprise exporte à prix sous-évalué, transfère ses profits à une filiale offshore, puis rapatrie ces fonds sous forme de dette ou de frais de services gonflés.
  • La chaîne informelle : des transactions en espèces sont envoyées via la hawala ; les intermédiaires compensent les montants entre pays et blanchissent progressivement l’argent.
  • La chaîne extractive : un contrat opaque minimise les redevances versées à l’État ; les profits sont transférés à une société écran située dans un paradis fiscal, puis recyclés via des investissements immobiliers ou financiers.

Ces circuits démontrent que les flux illicites sont à la fois locaux et globaux, mêlant faiblesses institutionnelles africaines et complicités internationales.

III. Les défis persistants dans la lutte

Malgré les initiatives, plusieurs obstacles freinent les résultats.

1. Des vides juridiques
Plusieurs pays africains ne disposent pas encore de législations complètes contre les crimes financiers. Par exemple, certains délits comme la manipulation de marché ou le délit d’initié ne sont pas encore considérés comme des infractions pénales en Côte d’Ivoire⁸.

2. Des institutions sous-dotées
Les administrations fiscales et douanières ainsi que les cellules de renseignement financier (CRF) manquent de ressources humaines spécialisées et d’outils numériques performants. Elles peinent à auditer les multinationales ou à traiter les déclarations d’opérations suspectes⁹.

3. Une coopération internationale incomplète
Seuls 24 pays africains appliquent réellement l’échange automatique d’informations fiscales, mécanisme promu par l’OCDE. Cela laisse d’importantes zones d’ombre. Par ailleurs, les processus de restitution des avoirs volés restent longs, complexes et rarement aboutis¹⁰.

4. Une régulation dépassée par l’innovation
La législation peine à suivre la rapidité avec laquelle évoluent les crypto-actifs et les services financiers numériques. Ce décalage réglementaire est exploité par les acteurs illicites¹¹.

5. Un manque de volonté politique
Dans plusieurs pays, certaines élites politiques et économiques bénéficient directement des FIC. Ce conflit d’intérêt explique la faiblesse de l’application des lois et l’absence de sanctions exemplaires. Parallèlement, la dépendance croissante à l’endettement rend chaque perte encore plus dramatique pour les finances publiques¹².

Fermer les vannes pour financer l’avenir

Les flux illicites de capitaux représentent plus qu’une perte financière : ils constituent une menace structurelle contre la souveraineté économique de l’Afrique. Ils exploitent à la fois les fragilités internes des États et les complicités d’un système financier mondial permissif.

La lutte ne peut pas se limiter à la mesure des pertes : il faut fermer les vannes, en comblant les vides juridiques, en renforçant les institutions, en harmonisant les régulations africaines, en imposant la transparence aux multinationales et en anticipant les menaces liées aux nouvelles technologies. Sans ces mesures, les milliards qui s’évaporent chaque année continueront d’hypothéquer l’éducation, la santé et l’avenir du continent.

Cet article est le deuxième volet d’une série consacrée aux flux illicites de capitaux en Afrique. Le prochain texte portera sur les réponses institutionnelles et les stratégies de riposte nécessaires pour inverser cette tendance.

Article initialement publié ici :  https://strategiesconsultingfirm.com/fr/les-flux-illicites-de-capitaux-en-afrique-mecanismes-circuits-et-defis-persistants/

Notes et références

  1. UNCTAD – Trade Misinvoicing in Africa, 2020.
  2. OECD – Tax Transparency in Africa 2025.
  3. Africa24TV – Flux financiers illicites : plus de 60 milliards perdus chaque année, 2025.
  4. Transparency International – Risks of Illicit Financial Flows in Africa, 2024.
  5. UNECA – Tackling Illicit Financial Flows: Africa’s Path to Reparatory Justice, 2023.
  6. Interpol & AfDB – Cooperation Against Financial Crime, 2025.
  7. Carnegie Endowment – Illicit Financial Flows in Africa: Tax and Governance, 2024.
  8. APA News – La Côte d’Ivoire à la peine face aux flux financiers illicites, 2024.
  9. African Development Bank – Impact of Illicit Flows on Education and Health in Africa, 2024.
  10. OECD – Automatic Exchange of Information in Africa, 2025.
  11. UNODC – Organised Crime and Illicit Flows in Africa, 2023.
  12. Ecomatin – La BAD estime à 1 000 milliards FCFA les pertes du Cameroun liées aux FIC, 2025.
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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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