Lutte contre les flux illicites de capitaux en Afrique : Stratégies et recommandations pour une action efficace

Par Franck Essi, Consultant Senior, STRATEGIES !

Les flux illicites de capitaux (FIC) privent l’Afrique de ressources estimées entre 60 et 90 milliards USD chaque année, soit plus que l’aide publique au développement que reçoit le continent¹. Face à cette hémorragie, les initiatives existantes ont montré leurs limites, notamment en raison d’un déficit de mise en œuvre et d’un manque de coordination. Il est désormais urgent de bâtir une stratégie intégrée fondée sur cinq piliers essentiels, capables de transformer la lutte contre les FIC en véritable levier de souveraineté économique.

I. Pilier 1 – Renforcer les cadres juridiques et réglementaires

Un arsenal juridique solide est la première barrière contre les flux illicites. En l’absence de lois claires et harmonisées, les multinationales, les réseaux criminels et les élites corrompues exploitent les failles pour transférer illicitement les capitaux. Trois mesures apparaissent prioritaires :

  • Aligner les législations nationales avec les standards du Groupe d’action financière (GAFI). Le Maroc, en adaptant ses lois aux 40 recommandations du GAFI, a amélioré son évaluation et réduit de 25 % les transactions suspectes entre 2020 et 2022².
  • Instaurer des registres publics de bénéficiaires effectifs. Le Nigéria a mis en place en 2023 un registre qui a révélé plus de 500 sociétés impliquées dans des contrats publics frauduleux³.
  • Faciliter la confiscation et le gel des avoirs, y compris par des procédures civiles. L’Île Maurice, grâce à la confiscation civile, a récupéré près de 50 millions USD entre 2016 et 2020⁴.

Ces ajustements légaux sont indispensables : sans base normative robuste, les autres piliers de la lutte demeurent inefficaces.

II. Pilier 2 – Moderniser les institutions fiscales, douanières et financières

Même les meilleures lois ne suffisent pas sans institutions capables de les appliquer. Le déficit de capacités administratives est l’un des principaux obstacles à la lutte contre les FIC. Trois leviers d’action se distinguent :

  • Créer des unités spécialisées en prix de transfert et en fraude commerciale. L’Afrique du Sud a recouvré près de 500 millions USD entre 2018 et 2022 grâce à cette approche ciblée⁵.
  • Digitaliser les services fiscaux et douaniers. Le Rwanda, avec son système e-Tax, a accru ses recettes fiscales de 68 % en dix ans⁶.
  • Développer des systèmes intégrés de gestion des finances publiques. Le Ghana, via le GIFMIS (Ghana Integrated Financial Management Information System), a réduit de 20 % les détournements budgétaires⁷.

En renforçant la capacité d’action des administrations, les États se dotent des moyens concrets pour détecter, contrôler et sanctionner les flux illicites.

III. Pilier 3 – Accroître la transparence et la gouvernance publique

La transparence brise l’opacité qui alimente la corruption et fragilise la gouvernance. Elle est l’un des piliers les plus efficaces pour prévenir les flux illicites. Trois initiatives se révèlent particulièrement pertinentes :

  • Publier en ligne les budgets et contrats publics. Au Kenya, le portail Open Contracting a révélé 12 % d’irrégularités en 2021, économisant environ 200 millions USD⁸.
  • Imposer la déclaration pays par pays aux multinationales. En Afrique du Sud, cette mesure a mis en lumière d’importants écarts entre profits déclarés localement et transferts offshore⁹.
  • Protéger les lanceurs d’alerte. Au Sénégal, la loi de 2022 a conduit à plus de 300 signalements officiels auprès de l’OFNAC (Office national de lutte contre la fraude et la corruption)¹⁰.

Une transparence accrue renforce la responsabilité publique et favorise une culture de reddition de comptes.

IV. Pilier 4 – Intensifier la coopération internationale et le recouvrement des avoirs

Les FIC étant par nature transnationaux, aucun État africain ne peut les combattre seul. La coopération internationale est donc essentielle et repose sur trois axes :

  • Participer activement à l’échange automatique d’informations (EAI). Le Ghana a pu identifier 1,2 milliard USD détenus illégalement par ses ressortissants à l’étranger depuis son adhésion en 2019¹¹.
  • Renforcer la coopération judiciaire et policière régionale. Le GIABA, en Afrique de l’Ouest, a coordonné 42 enquêtes transfrontalières entre 2020 et 2023¹².
  • Exploiter les mécanismes de restitution d’avoirs, comme l’Initiative StAR (Stolen Asset Recovery). Le Nigéria a rapatrié 311 millions USD en 2020 dans le cadre des fonds Abacha¹³.

La coopération internationale offre donc un cadre indispensable pour contrer l’exfiltration des capitaux et restaurer la souveraineté économique des États africains.

V. Pilier 5 – Promouvoir l’inclusion financière et l’innovation technologique

Le dernier pilier touche au cœur structurel du problème : l’informalité et l’absence de mécanismes modernes de suivi. Pour réduire l’espace des flux illicites, plusieurs réformes sont nécessaires :

  • Développer l’accès au mobile money. Au Kenya, l’expansion de M-Pesa a réduit de 30 % les paiements informels dans les transactions locales¹⁴.
  • Simplifier les démarches fiscales et administratives. Au Bénin, la plateforme e-Impôt a permis à 100 000 petites entreprises de rejoindre le secteur formel depuis 2018¹⁵.
  • Régulariser l’orpaillage artisanal. Au Ghana, la certification « Responsible Mining » a accru de 20 % les recettes fiscales issues de l’or artisanal¹⁶.
  • Exploiter les innovations numériques (Blockchain, IA, identité numérique). En Sierra Leone, un projet blockchain a réduit de 15 % les ventes frauduleuses de diamants en 2021 ; en Éthiopie, le système Fayda vise à enregistrer 70 millions de citoyens d’ici 2025¹⁷.

L’inclusion financière et la technologie constituent donc un double levier : élargir la base fiscale tout en renforçant la surveillance des flux.

Un agenda de souveraineté

La lutte contre les FIC doit être envisagée comme un agenda de souveraineté. Les cinq piliers — droit, institutions, transparence, coopération internationale et inclusion technologique — ne sont pas des options, mais des nécessités. Leur mise en œuvre progressive et coordonnée permettra à l’Afrique de transformer une vulnérabilité historique en levier de développement.

Le prochain et dernier article de cette série sera consacré au concept d’État fonctionnel, en lien direct avec la nécessité de construire une lutte efficace et durable contre les flux illicites de capitaux.

Article initialement publié ici :  https://strategiesconsultingfirm.com/fr/lutte-contre-les-flux-illicites-de-capitaux-en-afrique-strategies-et-recommandations-pour-une-action-efficace/

Références et liens

  1. FMI, Lutte contre les flux financiers illicites, 2023
  2. GAFI, Rapport d’évaluation mutuelle du Maroc, 2022
  3. Open Ownership, Beneficial Ownership Transparency in Nigeria, 2023
  4. Transparency International, Asset Recovery Practices in Mauritius, 2021
  5. ATAF, Transfer Pricing Audits in Africa, 2022
  6. Banque mondiale, Rwanda Revenue Authority Digital Reforms, 2021
  7. FMI, Public Financial Management Reforms in Ghana (GIFMIS), 2022
  8. Open Contracting Partnership, Kenya Case Study, 2021
  9. Tax Justice Network Africa, Country-by-Country Reporting in South Africa, 2023
  10. OFNAC Sénégal, Rapport Annuel 2023
  11. OCDE, Automatic Exchange of Information: Ghana Report, 2020
  12. GIABA, Annual Report 2023
  13. Banque mondiale & ONUDC, StAR Initiative, 2020
  14. GSMA, Mobile Money and Financial Inclusion in Kenya, 2022
  15. Gouvernement du Bénin, Plateforme e-Impôt : Rapport 2021
  16. CNUCED, Formalizing Artisanal Gold Mining in Ghana, 2022
  17. Chainalysis, Crypto and Blockchain in Africa, 2022 ; Banque mondiale, Digital ID in Ethiopia (Fayda), 2023
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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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