Par Franck Essi

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Une neutralité impossible à justifier dans un contexte d’effondrement
Depuis plus de deux décennies, le Cameroun connaît un affaissement progressif, mais désormais manifeste, de ses fondations républicaines. À mesure que les crises se multiplient – politiques, sécuritaires, sociales, institutionnelles – l’État de droit s’érode, les institutions se délitent, la justice perd sa fonction protectrice et devient, dans bien des cas, un instrument de domination ou de destruction.
Dans ce contexte, un acteur essentiel du système judiciaire ne peut plus se retrancher derrière une posture d’abstention prudente ou de réserve institutionnelle : l’Ordre des Avocats du Cameroun. Car le silence de ceux qui sont garants de la défense est devenu, à ce stade, une faute professionnelle, déontologique, patriotique et historique.
Ce que le pays traverse ne relève plus de l’anecdote. Il s’agit d’un état d’exception non déclaré, dans lequel les principes de droit sont quotidiennement violés, les procédures systématiquement contournées, et les libertés fondamentales méthodiquement piétinées.
Face à cela, l’Ordre des Avocats ne peut plus éviter d’entrer en guerre – une guerre non violente, mais déterminée, juridique, morale, institutionnelle et citoyenne – contre les fossoyeurs de l’État de droit.
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I. L’état d’exception rampant : une violation généralisée des garanties fondamentales
Des dizaines de milliers de Camerounaises et Camerounais peuvent aujourd’hui témoigner d’une expérience traumatique avec le système judiciaire ou sécuritaire : interpellations brutales, garde à vue prolongée sans motif valable, détention dans des lieux non habilités, refus d’accès à l’avocat, déni de soins, humiliation, torture physique ou psychologique.
Ces pratiques ne sont pas seulement illégales ; elles sont anticonstitutionnelles et en contradiction directe avec les instruments juridiques nationaux, régionaux et internationaux pourtant ratifiés par l’État camerounais :
- La Constitution garantit, dans son préambule, le droit à la sûreté, à l’intégrité physique, à la liberté individuelle, à un procès équitable, et à la protection contre les arrestations arbitraires.
- Le Code de procédure pénale (notamment ses articles 116, 119, 121 et 122) encadre strictement la garde à vue, impose la présence immédiate d’un avocat, limite les durées de détention, interdit la rétention dans des lieux non reconnus.
- La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (articles 5 à 7) garantit la dignité humaine, le droit de ne pas être soumis à la torture, le droit à un procès équitable et le droit de voir sa cause entendue.
- La Déclaration universelle des droits de l’homme (articles 5, 9, 10 et 11) interdit la torture, les détentions arbitraires, et garantit la présomption d’innocence.
- La Convention contre la torture, ratifiée par le Cameroun, impose aux États de prendre des mesures effectives pour empêcher tout acte de torture sur leur territoire.
- Les Règles Nelson Mandela encadrent strictement les conditions de détention et stipulent, notamment dans leurs règles 24 à 32, l’obligation d’un accès aux soins, de visites familiales et de respect de la dignité humaine.
Et pourtant, chaque jour, on observe des faits d’une gravité extrême :
- Des gardes à vue illégales prolongées au-delà des délais légaux, parfois sans aucun acte de procédure ;
- Des détentions dans des lieux secrets, sans accès aux avocats ni notification aux familles ;
- La confiscation des médicaments, même dans les cas de pathologies chroniques ;
- Le refus de transfert vers les hôpitaux, même dans des situations médicales critiques ;
- Des décès en détention, dans des circonstances non élucidées, sans autopsie indépendante, ni réponse institutionnelle ;
- Des femmes enceintes ou mineurs maintenus en détention, en violation flagrante des principes élémentaires de la justice pénale.
Ces faits ne sont pas exceptionnels. Ils sont documentés, répétés, systémiques. Chaque violation est un rappel que le pays vit désormais dans un état d’exception non déclaré.
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II. Les crises sécuritaires et post-électorales : un tournant dans la dérive
Les crises dans le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et l’Extrême-Nord ainsi que la crise post – électorale de 2018 ont installé une jurisprudence dangereuse : la sécurité sert de justification permanente à la suspension du droit.
La crise post-électorale de 2025 marque un autre virage :
- Arrestations massives de civils ;
- Détentions incommunicado ;
- Accusations montées de toutes pièces ;
- Confiscation des médicaments de personnes malades ;
- Entraves systématiques à l’accès à l’avocat ;
- Décès en détention faute de soins ou à cause de violences ;
- Dans certains cas, exécutions sommaires ou décès à la suite d’actes de tortures.
Ces faits violent de manière flagrante :
- L’article 65 du CPP sur le droit à la santé en détention ;
- La Convention contre la torture (art. 2 et 11) ratifiée par le Cameroun ;
- Les Règles Mandela de l’ONU (notamment règles 24 à 32 sur les soins médicaux).
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III. La justice comme instrument de violence sociale et politique
Au-delà des violations liées aux crises politiques ou sécuritaires, une tendance inquiétante s’est enracinée : l’instrumentalisation de la justice dans les conflits sociaux ordinaires. Lorsque des citoyens se retrouvent en désaccord avec un préfet, un maire, un haut fonctionnaire, un homme d’affaires bien introduit ou un leader local, la justice se retourne contre eux. Elle devient une arme, non plus une protection.
Des litiges fonciers aboutissent à des incarcérations arbitraires. Des citoyens qui dénoncent des actes de corruption sont poursuivis pour diffamation ou menacés par des plaintes pénales bâclées. Des commerçants ou des chefs traditionnels sont enfermés sur la base de dénonciations non vérifiées, parfois pour avoir simplement défendu leur communauté.
Les commissariats deviennent des chambres de représailles, les gendarmeries des instruments de pression, et les tribunaux eux-mêmes cèdent parfois à une logique d’obéissance hiérarchique au détriment de leur mission constitutionnelle. Les faibles sont sacrifiés, les puissants sont protégés.
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IV. Les attaques contre les avocats : une ligne rouge franchie
Lorsque ceux dont le rôle est précisément de défendre le droit sont eux-mêmes attaqués, c’est le signe que le système est totalement disloqué.
Les avocats camerounais ont subi ces dernières années :
- Des violences physiques, y compris dans les enceintes judiciaires ;
- Des menaces répétées pour avoir défendu certains dossiers jugés « sensibles » ;
- L’interdiction d’accéder à certains centres de détention, sans explication ;
- Des pressions directes sur leurs familles ou sur leurs cabinets ;
- Des obstacles administratifs utilisés comme moyens de pression indirecte.
- Etc
Or la profession d’avocat est protégée :
- Par la loi camerounaise, qui garantit l’indépendance de l’avocat dans l’exercice de sa mission (Loi n°90/059, articles 6, 7 et 28) ;
- Par les Principes fondamentaux relatifs au rôle du barreau, adoptés à La Havane, qui imposent aux États de garantir aux avocats un exercice libre, sans intimidation ni harcèlement ;
- Par leur serment professionnel, qui lie chaque avocat à la défense de la loi et des libertés.
Lorsqu’un avocat ne peut plus rencontrer son client, lorsqu’il est menacé pour avoir plaidé conformément à la loi, ce n’est pas seulement l’avocat qui est en danger. C’est le droit à la défense de toute la population qui s’effondre.

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V. Le mythe de la neutralité : ce que la loi impose à l’Ordre des Avocats
Face à cette situation, certains opposeront le principe de « neutralité » de l’Ordre : ne pas se mêler de politique, rester « équilibré », éviter les « affrontements » avec le pouvoir. Cette posture est non seulement moralement discutable, mais juridiquement intenable.
L’Ordre n’est pas un club privé de professionnels soucieux de préserver leurs privilèges. C’est une institution chargée d’une mission de service public :
- Organiser l’accès à la défense ;
- Protéger l’indépendance et la sécurité des avocats ;
- Veiller au respect des droits fondamentaux liés au procès équitable ;
- Alerter lorsque la justice est menacée.
Quand la Constitution garantit le droit à la défense, elle ne parle pas d’un principe abstrait. Elle confère une responsabilité concrète aux avocats et à l’Ordre qui les représente. Se taire, c’est donc :
- Trahir le serment ;
- Manquer à la déontologie ;
- Abandonner les justiciables ;
- Se rendre complice d’un système d’injustice.
L’Ordre ne peut pas se retrancher derrière une neutralité de façade pour esquiver un devoir qui est, à ce stade, juridique, déontologique et historique.
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VI. Une tradition de combat que l’histoire consacre
L’histoire, au Cameroun comme ailleurs, rappelle que les avocats sont souvent le dernier rempart quand tout vacille.
Au Cameroun, la profession a joué un rôle majeur dans :
– les mobilisations des années 1990 pour l’ouverture démocratique ;
– la défense des prisonniers d’opinion ;
– la contestation des tribunaux d’exception pour les civils ;
– les batailles pour les libertés publiques.
Des figures comme Me Yondo Mandengue Black (1938-2025), bâtonnier du Cameroun de 1982 à 1986 et premier avocat honoraire du pays, ont incarné cette tradition de résistance. Condamné en 1990 à trois ans d’emprisonnement pour son engagement démocratique, il a catalysé une large mobilisation en faveur des libertés publiques. Son principe qui a guidé toute sa vie : « Le droit n’est pas une arme entre les mains du plus fort, mais un bouclier pour protéger le plus faible. »
Disparu le 16 octobre 2025, précisément à la veille de la crise post-électorale, Me Yondo Black laisse un héritage que le Barreau camerounais ne peut ni ne doit trahir. Son exemple prouve que le barreau peut être une force historique – et qu’il doit l’être, particulièrement aux moments critiques.
En Afrique, les avocats ont été au cœur des combats :
– en Afrique du Sud contre l’apartheid ;
– en Tunisie, au Burkina Faso, au Sénégal, au Mali, lorsque les régimes tentaient de verrouiller ou de confisquer la justice ;
– dans plusieurs pays où les barreaux se sont opposés aux lois d’exception et aux révisions constitutionnelles abusives.
Dans le monde, les exemples se multiplient :
– en France, des barreaux mobilisés contre les lois liberticides ;
– aux États-Unis, des avocats organisés pour bloquer des mesures contraires aux droits fondamentaux ;
– en Inde, des mobilisations contre les dérives autoritaires.
Chaque fois, un constat s’impose : quand les avocats se lèvent, l’arbitraire recule. Quand ils se taisent, il prospère.
Ainsi, à chaque époque, les avocats ont été un contre-pouvoir. L’Ordre doit reprendre cette fonction historique.
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VII. Ce que signifie entrer en guerre : une stratégie à plusieurs fronts
Entrer en guerre, pour l’Ordre des Avocats, ne signifie ni s’exposer à l’arbitraire sans stratégie, ni verser dans la surenchère verbale. Cela signifie mobiliser tous les leviers juridiques, professionnels, médiatiques et symboliques dont dispose la profession pour affronter, de manière frontale et méthodique, l’effondrement de l’État de droit. Cela suppose une posture claire, des actes courageux, une vision assumée.
Voici ce que cela implique :
1. Entrer en guerre, c’est documenter systématiquement les violations
Aucune bataille ne peut être menée sans preuves. L’Ordre doit mettre sur pied ou renforcer un mécanisme permanent de veille et de documentation juridique, chargé de :
- Collecter les faits avérés de détentions arbitraires, de tortures, de déni de justice, d’obstacles à l’exercice de la profession d’avocat ;
- Classer ces faits par nature, lieu, acteurs impliqués, fréquence, gravité ;
- Publier des rapports réguliers sous forme de bulletins juridiques ou de veilles thématiques ;
- Produire des dossiers de référence pour les recours nationaux et internationaux.
Ce travail de documentation doit devenir une arme centrale dans le combat pour le droit. Il ne s’agit plus de réagir ponctuellement, mais de construire un corpus de preuves et d’arguments irréfutables, utilisables devant toutes les juridictions, dans tous les espaces de débat, et opposables au silence des institutions.
2. Entrer en guerre, c’est exiger l’accès total à tous les lieux de détention
Il ne peut y avoir de justice là où les lieux de détention deviennent des zones d’ombre.
L’Ordre doit :
- Exiger fermement l’accès de tous les avocats aux lieux de privation de liberté, y compris ceux qui ne sont pas officiellement reconnus (centres secrets, bases militaires, sous-sols des services de renseignement, etc.) ;
- Mettre en place des équipes de veille permanente dans les principales prisons du pays ;
- Intervenir dès le signalement d’une arrestation en mobilisant un pool d’avocats de garde ;
- Engager des actions contentieuses immédiates (référés, habeas corpus, dénonciation de détention arbitraire) pour tout refus d’accès ou toute violation manifeste.
Cette exigence doit être publique, assumée, non négociable. Elle doit être fondée sur le droit positif camerounais mais aussi sur les engagements internationaux contraignants du Cameroun.
3. Entrer en guerre, c’est défendre les avocats menacés comme des remparts de la République
Lorsqu’un avocat est attaqué, c’est le droit qui vacille. L’Ordre doit assumer une protection active, visible, solidaire et stratégique de ses membres. Cela passe par :
- Un soutien juridique immédiat (défense, recours, procédures urgentes) à tout avocat menacé, agressé ou poursuivi abusivement ;
- Une mobilisation collective, y compris sous forme de grève symbolique, lorsqu’un avocat est empêché dans l’exercice de sa mission ;
- Des prises de position publiques fortes, au nom de la profession, pour rappeler que l’attaque d’un avocat est une attaque contre la justice elle-même ;
- Un dispositif de surveillance et d’alerte rapide, activable dans chaque barreau régional ou local.
Le Barreau doit être plus que jamais un bouclier pour ses membres, non un observateur silencieux.
4. Entrer en guerre, c’est reprendre l’initiative dans le rapport de force juridique
Le droit n’est pas neutre. Il peut être défensif, mais il peut aussi devenir offensif.
L’Ordre doit :
- Déposer des recours systématiques devant les juridictions nationales, même lorsqu’il existe un risque d’inertie ou de refus d’instruire ;
- Mobiliser les juridictions régionales et internationales compétentes pour dénoncer les violations récurrentes des droits de la défense, les arrestations arbitraires, les entraves au métier ;
- Interpeller directement les institutions publiques nationales (Assemblée nationale, Sénat, Conseil constitutionnel) sur la base des dispositions légales en vigueur ;
- Assister les citoyens victimes de violations de leurs droits par des équipes d’avocats volontaires, structurées par région ou par juridiction.
Il s’agit de repolitiser le droit, dans le sens noble du terme : en faire un levier de transformation, de contestation, d’action.
5. Entrer en guerre, c’est mobiliser la force symbolique et citoyenne du Barreau
La justice est aussi une affaire d’opinion. Elle se construit dans les tribunaux, mais aussi dans l’espace public. Le Barreau doit sortir de ses couloirs et descendre dans la cité.
Cela suppose :
- D’organiser des marches symboliques en robe, silencieuses mais puissantes ;
- De tenir des conférences publiques de dénonciation des violations, avec retransmission en ligne ;
- De mener des campagnes d’éducation populaire au droit dans les quartiers, les écoles, les universités ;
- De lancer des appels solennels à la République, au peuple, aux élites, aux autres ordres professionnels, à la société civile.
Le Barreau doit assumer son rôle de conscience publique, de gardien moral de la justice. Il ne peut plus se contenter de réagir. Il doit impulser, provoquer, éveiller.
6. Entrer en guerre, c’est construire des alliances stratégiques durables
La défense de l’État de droit n’est pas le monopole des avocats. Elle doit s’appuyer sur des alliances solides avec d’autres corps de métier et d’autres forces sociales :
- Juristes, magistrats intègres, greffiers, professeurs de droit ;
- Syndicats engagés pour la justice sociale ;
- Journalistes spécialisés en justice et droits fondamentaux ;
- Leaders religieux ou communautaires conscients de la crise morale ;
- Collectifs de jeunes, de femmes, d’intellectuels.
L’Ordre doit devenir le catalyseur d’un front éthique élargi, au service de la République.
7. Entrer en guerre, c’est se préparer à durer
Ce combat ne sera ni court, ni facile. Il demandera :
- Une vision à long terme, ancrée dans des principes ;
- Une discipline professionnelle renforcée, pour résister aux pressions ;
- Un courage collectif, pour affronter l’adversité ;
- Une mémoire structurée, pour écrire l’histoire.
Le Barreau doit bâtir une résilience institutionnelle face à la répression. Il doit anticiper les représailles, renforcer sa solidarité interne, et préserver la dignité de la profession, même dans l’épreuve.
Mon intime conviction : la justice ne se défend pas toute seule
Le Cameroun traverse une période où la justice est menacée, les citoyens sont vulnérables, les avocats sont attaqués, la souveraineté populaire est piétinée. Lorsque tous ces signaux convergent, l’inaction devient trahison.
L’Ordre des Avocats doit faire un choix clair.
Soit il se lève, devient le rempart qu’attendent les citoyens, l’ultime rempart contre la dictature rampante.
Soit il se tait, et entre dans les pages sombres de l’histoire.
Entrer en guerre, dans ces conditions, n’est pas un choix politique.
C’est un choix professionnel.
Un choix éthique.
Un choix républicain.
Et l’Histoire, tôt ou tard, jugera.
