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Le Cameroun ne manque ni d’intelligences, ni de discours sur le changement.
Ce qui lui manque, plus profondément, c’est une chose plus inconfortable à reconnaître : le sens réel de l’intérêt général — et la volonté de s’y soumettre lorsqu’il contrarie nos intérêts immédiats.
Soyons honnêtes.
La plupart d’entre nous savent très bien dénoncer l’injustice, la corruption ou l’égoïsme… tant que cela concerne les autres.
Mais lorsque la règle gêne notre avantage personnel, lorsque le passe-droit se présente, lorsque le système peut être contourné sans risque immédiat, notre indignation se tait souvent.
L’intérêt général, au sens le plus simple, c’est ce qui améliore durablement la vie du plus grand nombre, même si cela exige de chacun des renoncements individuels.
C’est accepter que tout ce qui est possible n’est pas forcément légitime.
C’est comprendre qu’un pays ne se construit pas avec des citoyens « malins », mais avec des citoyens responsables.
Or, dans notre imaginaire collectif, l’intelligence reste trop souvent associée à la débrouillardise, à la ruse, à la capacité de tirer son épingle du jeu.
Celui qui respecte la règle est parfois perçu comme naïf.
Celui qui la contourne est admiré.
Cette confusion est l’un des poisons les plus silencieux — et les plus destructeurs — de notre développement.
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Le verdict des données
Les recherches sur le développement sont pourtant sans ambiguïté.
Les pays qui progressent durablement sont ceux où les règles communes sont majoritairement respectées, où les ressources publiques sont orientées vers le bien commun, et où les intérêts particuliers ne capturent pas l’État.
Les Indicateurs mondiaux de gouvernance de la Banque mondiale le montrent depuis des décennies : les pays obtenant les meilleurs scores en efficacité de l’État, en État de droit et en contrôle de la corruption sont aussi ceux qui affichent les niveaux de revenu par habitant les plus élevés et les reculs les plus significatifs de la pauvreté.
À l’inverse, lorsque l’intérêt général est méprisé, les mêmes mécanismes se répètent partout :
services publics dégradés, corruption systémique, inégalités explosives, conflits larvés, défiance généralisée.
Au Cameroun, cette capture de l’intérêt général par des intérêts particuliers n’est pas une abstraction.
En 2024, le pays obtient un score de 26 sur 100 à l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, se classant 140ᵉ sur 180 pays, après près de trois décennies passées dans la zone 20–27/100.
Cette stagnation révèle une corruption structurelle, et non conjoncturelle.
Ce n’est pas une opinion.
C’est un constat étayé par des décennies de travaux empiriques en économie institutionnelle et en sciences de la gouvernance.
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La complicité silencieuse
Mais le plus dérangeant n’est pas là.
Le plus dérangeant, c’est que ce système ne tient pas uniquement par le sommet.
Il tient aussi par des millions de petits accommodements quotidiens.
Par des choix individuels répétés.
Par des renoncements silencieux à l’exigence collective.
Les économistes parlent de « capture de l’État » pour décrire ces situations où le pouvoir public est utilisé de manière systémique au profit d’intérêts privés — depuis les petites faveurs administratives jusqu’aux grandes rentes politiques.
Les indicateurs internationaux de gouvernance intègrent précisément cette dimension lorsqu’ils évaluent le contrôle de la corruption et la qualité de l’État de droit.
Nous dénonçons l’inefficacité de l’État, mais nous acceptons de le contourner dès que cela nous arrange.
Nous réclamons la justice, mais cherchons l’intervention lorsqu’un dossier nous concerne personnellement.
Nous appelons au mérite, mais applaudissons la combine réussie.
Dans ces conditions, de quel intérêt général parlons-nous vraiment ?
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La fragmentation comme stratégie d’évitement
Le mépris de l’intérêt général se manifeste aussi dans la fragmentation permanente du débat public.
Des problèmes structurels — pauvreté, éducation, santé, justice sociale — sont ramenés à des logiques régionales, communautaires ou identitaires.
Ce qui devrait unir est instrumentalisé pour diviser.
Ce qui pourrait fonder un projet commun est dissous dans la concurrence des intérêts particuliers.
Les analyses du PNUD montrent qu’une société dotée d’un espace public ouvert et inclusif gère beaucoup mieux ses tensions sociales que celle où le débat est fragmenté en bulles identitaires et communautaires.
Là où chacun ne défend que « son groupe », l’intérêt général devient introuvable.
Aucun pays ne s’est développé durablement sur cette base.
Aucun.
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La question qui teste notre maturité
Tant que nous ne serons pas capables de définir clairement ce qui relève de l’intérêt général, de le défendre même lorsqu’il nous coûte, et de l’appliquer dans nos comportements ordinaires, nous continuerons à produire un pays fragile, conflictuel et injuste — quels que soient les discours officiels sur le changement.
La vraie question n’est donc pas :
Qu’est-ce que je gagne ?
Ni même :
Qu’est-ce que mon groupe gagne ?
La seule question qui vaille est celle-ci :
Qu’est-ce qui serait acceptable si tout le monde faisait comme moi ?
C’est à cette question que se mesure la maturité d’un citoyen.
Et c’est à cette maturité collective que se mesure la possibilité même du développement.
Le développement ne commence pas par de grands projets.
Il commence par une discipline morale partagée.
Tout le reste n’est que discours.
Franck Essi
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