OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT n°2 : L’incapacité à travailler ensemble — et dans la durée — pour défendre un intérêt commun

Quel que soit le domaine observé — politique, affaires, sport, médias, syndicats, associations, initiatives citoyennes — un constat s’impose avec une régularité troublante : les Camerounaises et les Camerounais peinent à faire bloc pour défendre durablement des intérêts communs.

Les talents existent. Les idées abondent. Les initiatives foisonnent.
Mais elles avancent, le plus souvent, en ordre dispersé — comme si la dispersion était notre mode d’organisation par défaut.

Le paradoxe du contrôle individuel

Tout se passe comme si beaucoup préféraient rester propriétaires exclusifs d’une petite entreprise qui rapporte 100 francs CFA, plutôt que de devenir actionnaires d’un projet collectif capable de générer — pour chacun — dix fois plus de valeur. Le contrôle individuel, même dérisoire, paraît plus rassurant que la réussite collective, pourtant plus prometteuse.

Cette logique n’est pas un simple “trait de caractère national”. Elle s’enracine dans des strates profondes de notre histoire et de nos structures sociales.

L’héritage colonial a codifié la division — géographique et politique — comme outil de domination. Après l’indépendance, la centralisation et la concentration du pouvoir ont renforcé une méfiance durable envers les structures collectives autonomes, souvent perçues comme des menaces potentielles. Et dans la matrice même de nos organisations sociales — réseaux de parenté, hiérarchies lignagères, systèmes de notabilité — demeure une tension ancienne entre l’intérêt du groupe et le prestige personnel du leader.

Résultat : au lieu d’assister à des rapprochements, à des fusions d’initiatives, à la construction patiente d’organisations solides et crédibles, on observe une fragmentation chronique. Les projets se scindent, les leaderships se concurrencent, les structures se démultiplient — toutes trop faibles, trop isolées, trop vulnérables face aux enjeux réels du moment.

L’illusion de l’excellence solitaire

Le paradoxe est cruel : nous sommes souvent individuellement brillants, mais collectivement inefficaces.

Nous produisons des leaders, mais rarement des équipes durables.
Des projets, mais peu d’institutions solides.
Des mobilisations ponctuelles, mais presque jamais des dynamiques de long terme.

C’est ainsi que nous peinons à bâtir de grands partis politiques enracinés, de grandes entreprises capables de structurer des filières, de grands médias influents, de grands festivals culturels ou sportifs à portée internationale. Et lorsque de telles expériences voient le jour — dans la société civile, dans l’entrepreneuriat ou dans la culture — elles souffrent souvent du même mal : leur caractère éphémère.

Les désaccords internes, les conflits d’ego, la méfiance réciproque, l’incapacité à gérer le temps long finissent par l’emporter sur la vision initiale. Ce qui devait durer se dissout. Ce qui devait grandir s’éteint. Même les contre-exemples — ces rares structures qui ont tenu — restent souvent fragiles, exposées aux chocs internes et aux pressions externes.

Les mécanismes qui entretiennent la fragmentation

Pour comprendre cette dynamique, il faut regarder au-delà de l’observation superficielle. Plusieurs mécanismes la perpétuent.

La méfiance institutionnalisée, d’abord, héritée de décennies de manipulation politique, fabrique un réflexe viscéral : celui qui cède du contrôle risque d’être spolié. Chacun mémorise les trahisons passées — coalitions effondrées, alliances rompues, promesses non tenues — et préfère construire son espace personnel plutôt que s’investir dans une structure collective où il craint d’être marginalisé ou instrumentalisé.

Le calcul rationnel en contexte d’insécurité, ensuite. Dans un environnement politiquement répressif, économiquement instable et institutionnellement fragile, les gains collectifs semblent incertains. L’individu sécurise donc son petit empire : le risque collectif paraît disproportionné face au coût potentiel de l’engagement.

La psychologie de la domination personnelle, enfin. Pour beaucoup, diriger signifie contrôler, décider seul, être l’unique référence. Partager le pouvoir est vécu comme une perte de statut — pas comme un investissement dans la solidité de l’ensemble.

Le contraste avec d’autres contextes

Le contraste est instructif si l’on regarde certains pays voisins — ou même nos diasporas.

On observe, ailleurs, des structures politiques plus durables, des organisations sociales plus consolidées, une gestion plus formalisée des conflits internes. Dans nos diasporas — en France, aux États-Unis, au Canada — des Camerounais parviennent à faire vivre des associations, des entreprises, des structures culturelles qui durent souvent davantage que celles construites au pays.

Pourquoi ? Parce que les conditions changent : risque politique moindre, institutions plus prévisibles, règles plus stables, ou simplement distance géographique imposant plus de dépendance mutuelle. Mais surtout parce que certains groupes développent volontairement une culture de la collaboration : règles explicites, procédures respectées, gestion transparente des désaccords, alternance ritualisée.

Autrement dit : la coopération durable n’est pas un miracle. C’est une discipline.

L’impératif stratégique

Pourtant, l’histoire — économique, politique, sociale — est sans équivoque :
aucune transformation majeure ne s’est jamais accomplie sans coopération durable.

L’union n’est pas un slogan naïf : c’est un levier de puissance. Les empires commerciaux se construisent par accumulation de capital — pas seulement financier, mais humain et institutionnel. Les mouvements politiques qui changent le cours des choses le font par des structures enracinées, des relais de générations, une construction patiente de légitimité collective.

La synergie n’est pas une option morale : c’est une condition de performance. Deux organisations coordonnées de cent personnes chacune produisent une puissance sans commune mesure avec deux cents individus dispersés. Ce n’est pas une addition : c’est une multiplication.

La collaboration dans la durée n’est pas un luxe : c’est la seule façon de peser face à des systèmes puissants, organisés et persistants — qu’il s’agisse de l’État, des monopoles économiques ou des structures globales qui encadrent nos marges de manœuvre.

Au-delà des mythes du leadership

Le développement — comme le changement politique et social — n’est presque jamais l’œuvre de génies solitaires. Il est le produit de collectifs capables de dépasser les égos, de partager le pouvoir, de gérer les conflits et de tenir dans le temps.

Tant que nous confondrons leadership et domination personnelle, autonomie et isolement, pluralité et dispersion, nous resterons prisonniers de cycles de recommencements stériles. Tant que nous valoriserons le tribun charismatique au détriment du bâtisseur humble, l’initiative spectaculaire au lieu de l’accumulation patiente, nous replanterons sans jamais récolter.

Le véritable défi

Le véritable défi n’est donc pas de produire davantage d’initiatives.
Il est d’apprendre à les relier, à les consolider, à les faire durer.

Il est de construire des espaces où le désaccord n’équivaut pas à rupture, où l’alternance est prévue et acceptée, où l’intérêt commun prime sans écraser les particularismes. Il est de cultiver une culture de l’institution — non comme prison bureaucratique, mais comme socle qui permet à chacun de contribuer sans être absorbé, humilié ou effacé.

Cette collaboration n’est pas une prière. C’est une technique à maîtriser. Une discipline à apprendre. Une bataille quotidienne contre nos réflexes d’isolement.

Elle commence quand nous acceptons que ce que nous perdons en contrôle, nous le gagnons en puissance.
Elle s’enracine quand nous comprenons que l’autre n’est pas d’abord un rival, mais un multiplicateur de capacités.
Elle triomphe lorsque nous bâtissons ensemble — lentement, laborieusement, courageusement — les institutions durables qui seules peuvent transformer une nation.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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