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Dans de nombreux aspects de la vie sociale, une même hypothèse silencieuse structure les comportements : l’idée qu’il n’y aura jamais assez pour tout le monde.
Pas assez d’argent.
Pas assez d’opportunités.
Pas assez de positions respectables.
Pas assez de reconnaissance.
Pas assez d’avenir — pour chacun et chacune.
Cette conviction est rarement formulée explicitement, mais elle façonne une grande partie des comportements individuels et collectifs. La réussite de l’un est perçue comme une menace. L’accès aux ressources est vécu comme une compétition permanente. La société est pensée comme un espace clos, incapable de produire davantage que ce qu’elle offre déjà.
Cette mentalité n’est pas née par hasard. Elle s’est construite dans le temps, à partir d’expériences concrètes où la rareté était réelle, la distribution inégale et les institutions peu fiables. Dans des contextes marqués par la pénurie chronique, les promesses non tenues et l’absence de garanties crédibles, la peur du manque cesse d’être une simple croyance : elle devient un réflexe de survie.
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De la création à la captation
Dans un tel cadre mental, la question centrale n’est plus celle de la création de valeur, mais celle de la sécurisation de sa part.
L’attention se déplace de l’extension de ce qui existe vers l’appropriation de ce qui est disponible avant qu’il ne disparaisse.
Au lieu de se demander :
« Comment ajouter de la valeur ? »
la question dominante devient :
« Comment prendre ce que je peux et le protéger avant que tout ne se dégrade ? »
Cette logique alimente l’accumulation défensive, la corruption de précaution, la course aux positions et la peur constante du déclassement. Des comportements que l’on sait nuisibles au collectif sont justifiés moralement par l’anticipation d’un avenir perçu comme incertain, voire menaçant.
Dans cette représentation du monde, demain sera nécessairement pire qu’aujourd’hui.
Penser au bien commun paraît naïf.
Partager semble imprudent.
Faire confiance apparaît dangereux.
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Des fondations historiques et institutionnelles
La mentalité de la rareté est profondément enracinée dans l’histoire. L’économie coloniale était une économie de pénurie organisée : extraction maximale, redistribution minimale. L’accès aux diplômes, aux fonctions et au pouvoir était rationné et distribué comme privilège. L’idée qu’« il n’y aura jamais assez pour tout le monde » n’était pas psychologique : elle était structurelle.
Les trajectoires postcoloniales ont souvent renforcé cette logique. Crises économiques, ajustements structurels, dévaluations, salaires impayés, raréfaction des emplois publics ont prolongé l’expérience du manque. Là où l’ascension sociale était promise, la stagnation s’est imposée. Les concours sont devenus des loteries existentielles. Les positions publiques, des forteresses à défendre à tout prix.
Dans ces conditions, la mentalité de la rareté n’est pas un simple travers culturel. Elle constitue une réponse rationnelle à des institutions perçues comme injustes, imprévisibles et incapables de garantir que l’effort d’aujourd’hui produira des droits demain. Lorsque les règles du jeu sont opaques et la tricherie rarement sanctionnée, la méfiance n’est pas une paranoïa : c’est une prudence stratégique.
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Une logique sociale paralysante
Avec cet arrière-plan psychologique, toute construction durable à grande échelle devient extrêmement difficile.
Pourquoi investir dans des projets collectifs si l’on pense que les fruits seront confisqués ?
Pourquoi transmettre, former, accompagner, si l’on risque de créer un concurrent de trop ?
Pourquoi accepter des règles équitables si l’on est convaincu que le système ne produira jamais assez pour tous ?
La vie sociale se transforme alors en un jeu à somme nulle — voire négative :
Pour que je gagne, l’autre doit perdre.
Pour que je progresse, quelqu’un doit être écarté.
Pour que je sois en sécurité, d’autres doivent rester vulnérables.
Cette logique engendre la méfiance, la jalousie sociale, la compétition stérile et la fragmentation des solidarités. La coopération ne disparaît pas ; elle se replie. Elle se limite à la famille, à la communauté, au réseau proche, sans jamais s’élever au niveau des institutions communes.
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Un piège auto-entretenu
L’aspect le plus destructeur de la mentalité de la rareté est qu’elle produit précisément la pénurie qu’elle cherche à éviter.
Le refus de coopérer limite la création de valeur.
Le blocage des autres réduit les capacités collectives.
La captation affaiblit les institutions, décourage l’investissement et tarit les opportunités futures.
La peur initiale devient réalité.
Lorsque des agents publics prélèvent « leur part » par crainte de l’avenir, ils détruisent la confiance dans l’administration, réduisent la volonté de payer l’impôt, affaiblissent la capacité de l’État à fournir des services publics — et sapent ainsi la base même de la richesse collective. Lorsque des entrepreneurs refusent de grandir, de se formaliser ou de partager par peur d’être pillés, ils confirment l’idée qu’il n’y a de place que pour quelques acteurs fragiles, jamais pour plusieurs acteurs solides.
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De la rareté subie à l’abondance construite
L’histoire, pourtant, montre une autre trajectoire possible.
Une société devient un jeu à somme positive lorsque :
- La réussite des uns élargit les opportunités des autres ;
- La richesse est produite par la coopération plutôt que par la prédation ;
- Les institutions protègent les contrats, sécurisent les biens et sanctionnent la trahison.
Dans ces contextes, la « mentalité d’abondance » n’est pas un optimisme naïf. Elle est le résultat d’institutions qui rendent la coopération moins risquée que l’isolement, et la création plus rentable que la captation.
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Le véritable défi : mentalités et institutions
L’obstacle n’est donc pas uniquement économique.
Il est psychologique, culturel, politique — et institutionnel.
Tant que la peur du manque dominera, les sociétés continueront à se battre pour des miettes au lieu d’apprendre à agrandir le gâteau. Mais tant que les institutions resteront faibles, injustes ou capturées, les comportements défensifs resteront rationnels.
On ne transforme pas durablement les mentalités dans le vide.
La confiance devient possible lorsque les institutions la rendent raisonnable.
Sortir de la mentalité de la rareté ne signifie pas nier les difficultés réelles. Cela signifie refuser qu’elles dictent les comportements au point de rendre impossible toute construction collective. Cela implique de comprendre que la transformation des mentalités et la réforme des institutions doivent avancer ensemble : l’une sans l’autre échoue.
Le développement commence lorsque nous intégrons une vérité simple :
La richesse d’une société ne se partage pas seulement — elle se crée, ensemble.
Et aucun changement durable de regard n’est possible tant que les règles du jeu continueront à transformer la peur du manque en destin collectif.
Franck Essi
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