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Un autre frein majeur au développement réside dans une attitude devenue presque réflexe : la suspicion permanente à l’égard des autres, cette tendance à chercher d’abord — et souvent exclusivement — le mal chez autrui.
Dans cette logique, lorsque les autres agissent correctement, ils font semblant.
Lorsqu’ils agissent mal, ils révèlent leur véritable nature.
Le doute n’est plus un outil de discernement ; il devient une grille de lecture totale du monde social.
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Le soupçon comme réflexe dominant
Peu à peu, tout est interprété à travers le prisme de la méfiance.
Les intentions sont jugées avant les actes.
Les trajectoires sont disqualifiées avant d’être comprises.
La réussite de l’autre est suspecte par principe.
Dans cet univers mental, “l’enfer, c’est les autres” — non pas parce qu’ils oppriment nécessairement, mais parce qu’ils sont présumés trompeurs, calculateurs, dangereux. Le soupçon devient une posture de protection. Mais à force d’être généralisé, il se transforme en mode de relation.
On n’accorde plus la confiance ; on la refuse par défaut.
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La matrice des préjugés
La soupçonnite ne reste jamais individuelle. Elle se diffuse, se structure et se collectivise.
Elle devient la matrice de multiples préjugés.
Lorsqu’on soupçonne systématiquement l’autre, il devient facile de lui assigner une identité réductrice : ethnique, régionale, religieuse, nationale. Le soupçon nourrit alors le tribalisme, légitime la xénophobie, banalise le racisme. Ce ne sont plus des individus qui sont jugés, mais des groupes entiers.
Dans cette configuration, la différence n’est plus une richesse potentielle ; elle est perçue comme une menace latente.
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L’effondrement de la confiance
Or, aucune société ne fonctionne durablement sans un minimum de confiance.
La confiance n’est pas la naïveté. Elle est une condition de possibilité de toute action collective. Là où le soupçon domine, les alliances deviennent fragiles, temporaires, instrumentales. Les engagements sont réversibles. Les coopérations sont calculées à court terme.
Dans un climat de méfiance généralisée, toute initiative collective est immédiatement minée par des interrogations paralysantes :
Que cache-t-il ?
Qui tire réellement profit ?
À quel moment vais-je être trahi ?
La conséquence est prévisible : on préfère ne pas s’engager, ou s’engager sans jamais s’investir pleinement.
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Un obstacle majeur à l’intérêt général
La soupçonnite rend ainsi presque impossible la construction d’un intérêt général réel.
Non pas parce que les intérêts communs n’existent pas, mais parce qu’aucun cadre de confiance ne permet de les reconnaître, de les défendre et de les faire vivre dans la durée.
Là où tout est suspect, l’idée même d’un bien commun paraît illusoire.
L’action collective devient improbable.
La coopération durable, quasi impossible.
Chacun se replie alors sur ses cercles immédiats — famille, communauté, réseau — en espérant s’y protéger de la duplicité supposée des autres. Mais ce repli fragmente davantage la société et affaiblit sa capacité à agir sur les enjeux structurants.
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Le soupçon comme poison du développement
Le développement suppose pourtant l’exact inverse :
la capacité à faire confiance sans être aveugle,
à coopérer sans être naïf,
à bâtir des alliances sans exiger des garanties impossibles.
Une société qui soupçonne tout le monde en permanence se condamne à l’impuissance collective. Elle dépense plus d’énergie à se surveiller qu’à créer. Elle préfère l’isolement à la coopération. Elle confond vigilance et paralysie.
Sortir de la soupçonnite ne signifie pas nier les trahisons réelles, ni ignorer les abus bien documentés. Cela signifie refuser que la peur de l’autre devienne un principe organisateur de la vie sociale.
La confiance n’est pas un sentiment spontané.
Elle est une construction politique, institutionnelle et culturelle.
Elle se nourrit de règles claires, de sanctions effectives, de transparence et de responsabilité.
Sans ce socle, le soupçon prospère.
Avec lui, la coopération redevient possible.
Le développement commence lorsque la société accepte une vérité exigeante :
sans confiance minimale entre les acteurs, aucune transformation durable n’est possible.
Franck Essi
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