NB : Cet article a été écrit en juin 2021 et a été initialement publié dans le journal Germinal en décembre 2021.

Les tentatives, initiatives et stratégies déployées au Cameroun pour obtenir une alternance au sommet de l’État ou démanteler le régime néocolonial sont nombreuses et anciennes. De la résistance à la pénétration coloniale allemande aux luttes pour l’indépendance, des combats pour la démocratisation aux batailles pour une alternance réelle et une meilleure gouvernance, une même exigence traverse l’histoire : construire un État « pour et par les Camerounais ».
Malgré ces efforts, le « problème national kamerunais » reste entier et brûlant. Sa résolution demeure la tâche historique de la génération actuelle de militants et d’activistes, mobilisés au sein d’une constellation d’organisations de la société civile et de partis politiques.
Pour avancer, il faut tirer les leçons des avancées d’hier et intégrer les réalités nouvelles d’aujourd’hui, qui redéfinissent les stratégies de conquête et d’exercice du pouvoir nécessaires à la transformation de la société camerounaise. C’est dans ce cadre que ce texte se propose d’explorer un élément central de la construction politique à mettre en place : la voie apartidaire des mouvements citoyens comme levier de renversement du rapport de force et de conquête du pouvoir.
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I – De quoi les mouvements citoyens sont-ils le nom ?
1. Qu’entend-on par mouvement citoyen ?
Les mouvements citoyens sont des formations politiques d’un type particulier. Ils rassemblent des organisations et des individus qui interviennent dans la vie publique sans assumer toutes les fonctions ni épouser toutes les caractéristiques des partis politiques traditionnels.
Leur différence essentielle est claire : en tant que mouvements, ils ne cherchent pas directement à conquérir le pouvoir d’État. Ils œuvrent à créer les conditions de son renversement, ou au minimum d’une inflexion profonde des politiques publiques en faveur des classes populaires.
Ici, la réflexion se nourrit d’exemples tels que Stand Up For Cameroon, ainsi que d’autres tentatives de plateformes citoyennes qui, au Cameroun, ont travaillé à l’alternative ou à l’alternance. Ces mouvements réunissent des militants de partis politiques, des acteurs de la société civile, des activistes de causes spécifiques et des citoyen·ne·s sans étiquette ni ambition partisane.
Ce sont des formations politiques qui visent la transformation de l’ordre politique existant par l’expulsion de l’oligarchie au pouvoir et le déclenchement d’un processus de refondation de l’État. L’objectif est d’aboutir à un ordre public nouveau, garantissant de manière plus structurelle, systématique et effective la souveraineté populaire et internationale, la démocratie et la satisfaction des besoins des plus pauvres.
2. À quoi s’opposent les mouvements citoyens ?
Dans un pays comme le Cameroun, le mouvement citoyen se définit par une double dynamique, en apparence contradictoire mais en réalité complémentaire : rejet radical de l’ordre dominant et désir affirmé d’un autre ordre social et politique.
D’un côté, il y a le refus d’un régime perçu comme oppressif, paupérisant et incapable de répondre aux aspirations fondamentales des couches populaires. De l’autre, il y a la volonté d’un mieux-être, d’une alternance réelle ou d’une alternative de rupture, ouvrant sur un ordre nouveau garantissant plus de justice, plus de libertés et une meilleure satisfaction des besoins économiques, sociaux et culturels des populations.
Les mouvements citoyens s’opposent ainsi à un régime néocolonial et dictatorial, preuve que le projet d’indépendance est resté inachevé. Ce régime repose sur un ensemble de dispositifs culturels, économiques, juridiques, institutionnels, politiques et diplomatiques qui enferment les populations dans le sous-développement et la restriction des libertés. Il reste profondément extraverti, politiquement et culturellement, et piloté par des forces qui prolongent, sous des formes actualisées, les logiques d’esclavage et de colonisation.
Dans leur déploiement, les mouvements citoyens affrontent l’ensemble de l’appareil d’État contrôlé par cette oligarchie, ainsi que ses clientèles au sein de la société politique et civile. Le régime trouve des relais non seulement dans certaines composantes de la majorité, mais aussi au sein d’une partie de l’opposition, dans le monde associatif, religieux, culturel, corporatiste, et dans des communautés sociologiques dont certains membres sont aux « affaires ».
3. Quelles sont leurs logiques d’action ?
Pour obtenir le départ du régime et enclencher une refondation de l’État, les mouvements citoyens se dotent de logiques d’action tournées vers la mobilisation populaire en vue d’expulser l’oligarchie des centres de pouvoir.
Partout dans le monde, et en Afrique en particulier, cette démarche a parfois conduit à la chute de régimes autoritaires et à l’ouverture de transitions démocratiques. Pour y parvenir, les mouvements citoyens recourent notamment à plusieurs tactiques :
- Informer sans relâche les franges les plus opprimées sur leurs droits, leurs intérêts et les mécanismes de leur oppression.
- Former et organiser des activistes et des groupes en lutte afin de leur donner les outils de mobilisation et de victoire sur les structures qui les écrasent.
- Faire agir les activistes et les populations à travers des campagnes ciblées pour modifier le rapport de force en faveur du camp progressiste ou révolutionnaire.
- Construire, renforcer et élargir des alliances d’action, à travers diverses plateformes, pour réveiller et canaliser les énergies populaires vers des actions susceptibles de faire s’effondrer le régime.
Face à un pouvoir qui verrouille les voies formelles de contestation et vide de sens les mécanismes institutionnels, les mouvements citoyens se posent au minimum comme complément aux forces politiques classiques, et au mieux comme alternative radicale de renversement du pouvoir en place.
Reste alors une question décisive : dans le contexte camerounais, cette voie est‑elle réellement viable ?
4. Pourquoi les considérer comme des voies pertinentes de lutte ?
Le verrouillage politique observé dans de nombreux pays africains, y compris le Cameroun, plaide pour l’exploration des mouvements citoyens comme moyens de provoquer des transitions systémiques. Trois grands arguments se dégagent.
Argument 1 : de meilleures plateformes pour rassembler militants et activistes
- La défiance envers les partis politiques est massive. Beaucoup de citoyen·ne·s les considèrent comme tous semblables, déconnectés des intérêts populaires, incapables de porter une rupture réelle, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition.
- Les voies institutionnelles classiques de changement sont verrouillées : jeu électoral biaisé, administration et institutions électorales alignées sur le clan au pouvoir.
- Les partis politiques sont perçus comme rigides, verticaux, peu démocratiques, et souvent à l’image des systèmes qu’ils prétendent combattre.
- De nombreux activistes opposent l’« action politicienne » à l’« activisme », perçu comme plus pur, plus altruiste, plus radical et plus résistant à la corruption.
Dans ce contexte, les mouvements citoyens apparaissent comme des formes politiques plus appropriées, capables de réunir militants partisans, activistes et simples citoyen·ne·s autour de causes communes.
Argument 2 : des dynamiques plus efficaces que les partis ces dernières décennies
Les dernières décennies montrent que les régimes autoritaires tombent rarement par les seules élections. Les exemples tunisien, égyptien, burkinabè ou soudanais conduisent à deux constats :
- Les dictatures ne tombent pas par les urnes ; elles tombent par les soulèvements populaires.
- Partout où il y a eu alternance ou transition, des mobilisations populaires, souvent animées par des mouvements citoyens, ont joué un rôle décisif.
Les mobilisations impulsées par les mouvements citoyens se révèlent ainsi plus efficaces que la participation électorale enfermée dans les règles du jeu imposées par les dictatures.
Argument 3 : des caractéristiques organisationnelles adaptées aux « révolutions démocratiques »
Face à des régimes autoritaires d’un côté, et à une jeunesse mobilisée mais peu attirée par l’engagement partisan classique de l’autre, les mouvements citoyens constituent des véhicules adaptés pour porter des dynamiques de révolution démocratique.
Par leur relative horizontalité :
- Ils gagnent en flexibilité dans le déploiement, l’adaptation et la riposte face au pouvoir ;
- Ils ont une capacité accrue à faire émerger de nouveaux leaders lorsque les figures visibles sont arrêtées ou neutralisées ;
- Ils offrent des espaces d’expérimentation de pratiques démocratiques, rendant plus difficile leur destruction par la seule répression.
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II – Quelles erreurs des forces progressistes dans la conquête du pouvoir ?
Les forces dites progressistes n’ont pas échoué par fatalité mais aussi par leurs propres limites. Sans prétendre à l’exhaustivité, plusieurs fautes récurrentes peuvent être relevées :
- Agir en ordre dispersé.
L’absence de coordination face à un même adversaire affaiblit la lutte. Le pouvoir, lui, se maintient grâce à une synergie entre forces politiques, économiques, sociales, religieuses et traditionnelles. - Ne pas créer de cadres d’évaluation et de diagnostic stratégique commun.
Sans concertation régulière, la connaissance mutuelle entre leaders reste faible, les analyses ne se croisent pas, les alliances se construisent difficilement, surtout en période de crise. - Sous‑exploiter le capital de frustrations populaires.
Les scandales et injustices qui rythment la vie quotidienne ne sont pas systématiquement transformés en leviers de mobilisation. Les populations en concluent souvent que les organisations politiques ne défendent pas réellement leurs intérêts. - Ne pas capitaliser les victoires, même partielles.
Des succès ont été obtenus sur les plans social, civique ou politique, mais rarement étudiés et systématisés. On ne transforme pas ces victoires en méthodes reproductibles, ce qui conduit à des régressions tactiques et organisationnelles. - Ne pas s’inspirer des victoires d’ailleurs.
Du printemps arabe à l’alternance sénégalaise, en passant par la révolution soudanaise, de nombreuses expériences offrent des leçons à adapter, sans copier‑coller. - Ne pas tirer parti des nouvelles opportunités internes et internationales.
La montée des préoccupations pour la démocratie et les droits humains, l’éveil de la conscience politique au Cameroun, et les nouvelles technologies de l’information restent insuffisamment exploités.
À ces erreurs s’ajoutent des faiblesses internes : déficit de ressources humaines, matérielles et financières, faible ancrage social et territorial, communication inadaptée, contradictions internes mal gérées. D’où la nécessité d’un cadre renouvelé où les forces progressistes, réunies dans des mouvements citoyens, peuvent espérer atteindre leurs objectifs.
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III – Quels éléments contextuels favorables aux mouvements citoyens ?
Pour qu’un mouvement citoyen parvienne à renverser une dictature dans un contexte comme celui du Cameroun, certains facteurs favorables doivent être réunis. Parmi eux :
- Une cause indiscutable et largement reconnue.
Elle doit résister à l’épreuve du temps et s’imposer comme légitime aux yeux d’une large majorité. - Une situation suffisamment grave.
La cause doit être assez centrale et dramatique pour que des citoyen·ne·s acceptent de risquer leur liberté et leur vie. - Un problème de portée générale.
Il doit concerner tout le monde ou presque, afin de limiter au maximum les divisions et les segmentations artificielles. - Des leaders légitimes.
Ils doivent incarner l’aspiration au changement et inspirer une confiance réelle dans leur intégrité et leur détermination. - Une préparation politique minimale des personnes mobilisées.
À défaut, il faut au moins une masse critique de cadres capables d’encadrer, canaliser et soutenir la mobilisation dans la durée, malgré la répression.
Plus un mouvement parvient à construire ou bénéficier de ces facteurs, plus il augmente ses chances de provoquer un changement de régime et de système.
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IV – Comment construire un mouvement citoyen ayant des chances de succès au Cameroun ?
Au‑delà des facteurs de contexte, certaines conditions sont indispensables pour construire un mouvement citoyen efficace dans la situation camerounaise.
- Une action coordonnée et systématique sur des enjeux stratégiques identifiés en commun (code électoral, libertés de réunion et de manifestation, transition politique, etc.). La synergie n’est pas un luxe mais une condition imposée par la puissance du régime.
- Une mutualisation des ressources techniques, financières, humaines et matérielles. Le bon sens le commande, mais cette pratique reste faible et constitue une grave faiblesse des forces progressistes.
- Une solidarité active et concrète sur les chantiers ouverts par l’actualité. L’incapacité à se mobiliser ensemble sur des dossiers ponctuels rend illusoire une mobilisation commune sur des enjeux plus vastes. La confiance se construit dans le quotidien, la solidarité se prouve par les actes.
- Une éducation politique continue du peuple, en ciblant les groupes à fort potentiel de mobilisation. Un mouvement citoyen qui veut renverser un régime doit devenir un vaste mouvement populaire, animé par des campagnes soutenues d’information et de conscientisation.
- Une déconstruction directe et symbolique de l’ordre dominant.
Cela implique la diffusion d’une narrative alternative, la délégitimation des postulats idéologiques du régime et l’installation, dans les consciences, de la conviction qu’il faut soutenir activement le mouvement.
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V – Quelles tactiques et stratégies pour changer le pouvoir par le mouvement citoyen ?
Pour obtenir un véritable changement de régime et de système de gouvernance, le mouvement citoyen doit accomplir plusieurs prouesses tactiques et stratégiques.
- Gagner la bataille de l’opinion.
Même en régime autoritaire, l’opinion compte : si elle ne gouverne pas, elle influence. Aucun pouvoir ne tient durablement sans un minimum de consentement. Il faut donc mener la bataille des idées et la bataille culturelle. - Mettre entre parenthèses les enjeux partisans et les intérêts de court terme.
Face à une contradiction principale – le régime –, les contradictions secondaires doivent être reléguées au second plan. L’alliance entre forces progressistes doit se construire sur une logique de gagnant‑gagnant orientée vers l’objectif commun. - Imposer un calendrier autonome.
Le mouvement ne peut se contenter de suivre le rythme institutionnel du régime. Il doit définir son propre tempo, tout en exploitant certaines dates officielles, avec la conscience qu’on ne renverse pas une dictature en respectant scrupuleusement ses règles. - Multiplier les figures de mobilisation.
Le mouvement doit devenir fluide, « gazeux », pluriel. À l’image d’une hydre, il doit disposer de plusieurs têtes capables de prendre le relais lorsque certaines sont neutralisées. La décentralisation – et parfois le cloisonnement – peuvent déjouer les pièges du régime, tout en garantissant une redevabilité permanente. - Exploiter la nouvelle donne technologique.
Dans un environnement médiatique verrouillé, les réseaux sociaux et les outils numériques deviennent des armes majeures de mobilisation. De plus en plus de mouvements naissent dans le virtuel pour se déployer dans le réel. - Structurer le triptyque « Information – Formation – Action ».
Informer, former, puis faire agir à travers des campagnes régulières doit devenir la matrice du mouvement. Ce processus permet d’augmenter la masse de citoyen·ne·s actifs et peut déboucher sur des campagnes de désobéissance civile, arme redoutable des peuples face aux dictatures. - Construire et renforcer des alliances internationales.
Il s’agit d’identifier des alliés capables de soutenir, relayer et défendre la cause sur la scène mondiale. Dans un monde interdépendant, une lutte locale peut acquérir une portée globale, notamment en touchant l’opinion publique des États qui soutiennent le régime et en mobilisant la diaspora.
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Les éléments présentés visent à éclairer les conditions de réussite d’une dynamique apartidaire orientée vers le changement de pouvoir au Cameroun. Un tel mouvement ne peut être ni spontané ni le fruit du hasard : il doit être construit, en tirant les leçons des expériences passées et présentes, en assumant une dimension insurrectionnelle, en éduquant et en mobilisant le peuple, en portant un projet alternatif de rupture et en diffusant une narrative capable de déconstruire celle du régime sur le passé, le présent et l’avenir.
Il doit surtout rompre avec la routine institutionnelle et imposer, par la mobilisation populaire, des défaites répétées au régime, jusqu’à provoquer sa fuite et l’ouverture d’une véritable transition politique démocratique. Car une chose reste certaine : on ne peut espérer des résultats différents en opposant au régime les mêmes actions qu’hier.
