ET EXIGENCES NOUVELLES POUR LES MOUVEMENTS CITOYENS AU CAMEROUN
Suite de l’article « De la nécessité d’explorer la voie des mouvements sociaux comme démarche apartidaire d’obtention d’une transition politique démocratique »

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Dans l’article « De la nécessité d’explorer la voie des mouvements sociaux comme démarche apartidaire d’obtention d’une transition politique démocratique », publié en 2021, il était soutenu que face au verrouillage des mécanismes institutionnels classiques, les mouvements sociaux et citoyens pouvaient constituer des leviers crédibles de rupture politique. Cette thèse reposait sur un constat net : dans de nombreux contextes africains, les élections ne produisent plus ni alternance réelle ni transformation de l’État.
Depuis, les faits ont confirmé cette intuition… tout en en dévoilant les limites. Dans plusieurs pays, des mobilisations populaires ont bien contribué à ouvrir des transitions, mais l’observation de l’« après » montre que l’après‑rupture est devenu le point le plus fragile des processus de changement. Restaurations autoritaires, militarisation du pouvoir, transitions prolongées ou effondrements institutionnels se sont trop souvent substitués aux espoirs initiaux.
Il devient donc nécessaire de prolonger l’analyse en mettant en regard les grandes vagues de transition contemporaines et les réalités politiques qui en sont sorties, afin d’en dégager des leçons plus exigeantes. Ces leçons sont décisives pour le Cameroun, non parce qu’il serait identique à ces pays, mais parce qu’il est exposé aux mêmes risques structurels.
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I – Une difficulté structurelle commune : maîtriser l’après‑rupture
Les expériences égyptienne, tunisienne, soudanaise, sahélienne et malgache révèlent une constante : les mouvements citoyens réussissent plus facilement à provoquer la rupture qu’à structurer durablement l’ordre politique qui lui succède.
Cette difficulté tient notamment à trois éléments :
- La survivance des appareils d’État de l’ancien régime, rarement démantelés en profondeur.
- La capacité des anciennes élites à se reconfigurer rapidement, à travers de nouveaux visages et de nouveaux discours.
- L’absence, dans beaucoup de cas, d’un projet suffisamment détaillé pour l’après‑rupture, au‑delà du mot d’ordre « il faut que le régime parte ».
C’est à partir de cette constante qu’il faut relire les grandes vagues de transition récentes.
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II – Le printemps arabe : acte fondateur et leçon de réversibilité
1. L’Égypte : rupture sans démantèlement du système
En Égypte, le soulèvement de 2011 a été un moment historique : une mobilisation citoyenne massive a renversé un régime réputé inamovible. Les attentes étaient immenses : fin de l’autoritarisme, subordination de l’armée au pouvoir civil, ouverture démocratique durable, justice sociale.
Très vite pourtant, plusieurs failles majeures sont apparues :
- Les forces armées et les services de sécurité n’ont jamais été réellement réformés.
- Les forces civiles issues de la mobilisation se sont fragmentées, incapables de produire une coalition politique stable.
- Les logiques profondes de l’État autoritaire ont survécu à la chute du chef, en se reconfigurant.
La transition a débouché sur une restauration autoritaire, sous une forme renouvelée mais reposant sur les mêmes piliers essentiels. L’écart est flagrant : alors que les mouvements citoyens visaient une transformation systémique, la réalité a été une reconcentration du pouvoir.
2. La Tunisie : ouverture politique sans transformation de l’État
La Tunisie a longtemps été présentée comme l’exception positive du printemps arabe. On y a vu de réelles avancées : processus constituant, pluralisme politique, élargissement des libertés publiques.
Mais cette transition reposait sur un équilibre fragile. L’État, dans ses structures profondes, n’a pas été transformé, et les attentes socio‑économiques sont restées largement insatisfaites. Progressivement, la défiance envers les élites politiques s’est installée, alimentée par l’inefficacité de l’action publique et la dégradation des conditions de vie.
Ce contexte a ouvert la voie à une recentralisation autoritaire, justifiée par la promesse de mettre fin à l’impasse politique et économique. Là encore, l’écart est clair : les citoyens aspiraient à une démocratie capable de produire des résultats concrets ; ils se sont retrouvés face à une démocratie essentiellement procédurale, impuissante face aux urgences sociales.
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III – Le Soudan : une transition civile face à la question de la force
Le soulèvement soudanais de 2019 est l’un des exemples les plus avancés de mobilisation citoyenne structurée. Comités de résistance, organisations professionnelles et forces civiles ont joué un rôle central dans la chute d’un régime militaire installé depuis des décennies.
Les objectifs étaient explicites :
- Mettre fin à la domination militaire.
- Instaurer un pouvoir civil.
- Lancer un processus de justice et de reconstruction de l’État.
Mais la transition a été minée par un facteur décisif : l’absence de contrôle civil effectif sur les forces armées. La coexistence de centres de pouvoir armés autonomes, la compétition pour les ressources et les ingérences extérieures ont progressivement vidé la transition de sa substance, jusqu’à l’effondrement dans la guerre, faisant du Soudan l’une des crises humanitaires les plus graves au monde.
L’écart, ici, est tragique : les mouvements citoyens visaient un État civil ; la réalité est une destruction de l’État lui‑même.
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IV – Le Sahel : une rupture confisquée au nom de la souveraineté
Dans plusieurs pays du Sahel, les ruptures politiques ont été accueillies favorablement par une partie importante de la population, épuisée par l’échec des régimes civils face à l’insécurité et à la corruption. Des mouvements citoyens affaiblis ou marginalisés y ont parfois vu une opportunité de refondation.
La trajectoire qui suit est désormais connue :
- Prolongation indéfinie des transitions.
- Restriction progressive des libertés publiques.
- Marginalisation des forces citoyennes.
- Institutionnalisation durable du pouvoir militaire.
Le discours de souveraineté et de « restauration de l’ordre » sert de couverture à une nouvelle forme de confiscation du pouvoir. L’écart est à nouveau évident : là où l’on espérait une refondation populaire, s’installe une militarisation consolidée du pouvoir.
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V – Madagascar : la transition née d’une panne d’État
Le cas malgache illustre une autre configuration. Ici, la mobilisation sociale est moins partie d’un conflit idéologique que de l’effondrement des fonctions élémentaires de l’État : pénuries d’eau et d’électricité, services publics dégradés, perception d’une gouvernance défaillante.
Faute de débouché politique structuré, cette colère a ouvert un vide institutionnel. L’acteur le plus organisé – l’institution militaire – s’est imposé comme arbitre, ouvrant une transition fragile et fortement contrainte.
Madagascar met en lumière plusieurs risques majeurs :
- La confusion entre refondation et simple suspension de l’ordre constitutionnel.
- La difficulté à stabiliser rapidement l’économie et les services essentiels.
- La vulnérabilité accrue face aux pressions et conditionnalités internationales.
L’écart est là encore manifeste : les citoyens réclamaient un État fonctionnel ; ils se retrouvent avec une transition militaire précaire, exposée à de multiples dérives.

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VI – Des leçons cumulées aux exigences concrètes pour le Cameroun
Le Cameroun a une particularité : il n’a pas encore connu de transition politique ouverte, mais il dispose désormais, sous les yeux, de l’ensemble des expériences africaines récentes. Cette situation supprime toute excuse liée à l’ignorance historique et impose, au contraire, une responsabilité stratégique accrue aux forces du changement.
Les leçons de ces transitions permettent d’identifier plusieurs exigences pour le Cameroun.
1. Penser la transition avant la rupture : sortir de l’improvisation
Une erreur fréquente a été de considérer la transition comme une conséquence « naturelle » de la chute du régime, et non comme un processus à anticiper, définir et structurer.
Au Cameroun, toute dynamique sérieuse de rupture doit, avant même qu’elle n’advienne :
- Définir des objectifs politiques prioritaires pour la transition : refondation institutionnelle, rééquilibrage des pouvoirs, justice, refonte de l’appareil sécuritaire.
- Encadrer clairement sa durée, pour éviter les transitions sans fin qui se transforment en nouveaux régimes.
- Identifier les organes chargés de piloter la transition et les mécanismes de leur contrôle, afin de limiter les dérives.
Les expériences sahéliennes montrent que l’absence de cadre clair ouvre la voie à la confiscation du pouvoir, alors que les premières années tunisiennes prouvent que des règles du jeu relativement précises peuvent, au moins un temps, contenir les dérives. Pour le Cameroun, l’enjeu est d’éviter une transition improvisée, dictée exclusivement par l’urgence et les rapports de force bruts.
2. Le contrôle civil de la force : une question politique, pas technique
Le cas soudanais l’a montré de façon dramatique : la question du contrôle des forces armées est centrale dans toute transition. Tant que les forces de sécurité ne sont pas clairement subordonnées à une autorité civile légitime, la transition reste structurellement instable.
Au Cameroun, cette question est particulièrement sensible en raison :
- De la centralisation extrême du pouvoir sécuritaire.
- Des crises armées persistantes dans certaines régions.
- Du rôle historique des forces de défense dans la préservation de l’ordre politique.
Les expériences égyptienne et sahélienne montrent que l’armée, si elle n’est pas réformée, tend à redevenir l’arbitre ultime du pouvoir. Une transition qui ignorerait cette réalité court le risque d’une restauration autoritaire ou d’une militarisation durable.
Il ne s’agit pas de diaboliser les forces armées, mais de reconnaître que leur rôle doit être redéfini politiquement, dès l’ouverture de la transition, et non repoussé à plus tard. Toute la question est : comment y parvenir de manière effective et irréversible ?
3. L’État fonctionnel comme base de la légitimité démocratique
La Tunisie et Madagascar rappellent une leçon essentielle : la démocratie ne survit pas longtemps à l’échec de l’État. Quand les services publics ne fonctionnent pas, que l’économie se dégrade, que le quotidien devient plus difficile, le soutien populaire à la transition s’érode très vite.
Au Cameroun, où les frustrations sociales sont déjà fortes, une transition qui n’apporterait pas rapidement :
- Une amélioration visible de l’accès aux services essentiels.
- Des signaux clairs de lutte contre la corruption.
- Une stabilisation économique minimale,
serait rapidement perçue comme une nouvelle déception, ouvrant un espace aux discours autoritaires de « restauration de l’ordre ». Les expériences tunisienne et malgache montrent que les populations jugent d’abord la transition à ses effets concrets, avant les réformes institutionnelles plus abstraites.
4. Maintenir les mouvements citoyens au cœur de l’après‑transition
Une leçon centrale de ces vagues de transition est la marginalisation rapide des mouvements citoyens après la rupture. En Égypte, au Sahel ou même en Tunisie, les forces qui ont porté la mobilisation ont été écartées au profit d’élites politiques ou militaires mieux organisées.
Pour le Cameroun, cela signifie que les mouvements citoyens doivent :
- Se préparer à participer activement au pilotage de la transition, au lieu de se limiter au rôle de déclencheurs.
- Développer des mécanismes internes de coordination et de représentation, afin de parler d’une voix audible dans les espaces de négociation.
- Se doter de capacités d’expertise et de suivi des politiques publiques, pour peser sur les contenus et non seulement sur les slogans.
Sans cette préparation, le risque est grand de voir la transition capturée par une coalition étroite, au nom de la stabilité ou de l’efficacité.
5. Protéger la transition contre ses propres dérives
Les expériences analysées montrent enfin que la transition doit être protégée non seulement contre l’ancien régime, mais aussi contre ses propres dérives.
Pour le Cameroun, cela implique de prévoir dès le départ :
- Des mécanismes rendant très difficile toute restauration autoritaire.
- Des garde‑fous contre la militarisation du pouvoir, même sous couvert de sécurité.
- Des dispositifs limitant les risques d’effondrement institutionnel (blocages prolongés, guerres de factions, paralysie de l’État).
Les cas soudanais et sahéliens montrent que l’absence de tels garde‑fous transforme la transition en impasse, parfois en tragédie.
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Les grandes vagues de transition africaines ont dissipé une illusion : celle selon laquelle la rupture suffirait, en elle‑même, à produire la démocratie. L’expérience montre que le véritable enjeu se joue dans l’après‑rupture, dans la capacité à construire un ordre politique plus juste, plus stable et plus légitime.
Pour le Cameroun, cette leçon est décisive. Toutes ces expériences sont désormais connues. Presque toutes les erreurs ont été documentées. Il ne s’agit plus d’inventer ex nihilo, mais de tirer toutes les conséquences de ce que l’histoire récente a déjà montré.
Une chose est désormais certaine : on ne renverse durablement un régime que si l’on sait, dès le départ, comment empêcher la transition de se transformer en nouvelle impasse.
