L’esprit conquérant comme chemin d’émancipation africaine
Par Franck Essi

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Dans un texte précédent intitulé « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore », reprenant une intuition puissante formulée par Wole Soyinka, nous avons mis en lumière trois grands types d’esprit que l’on retrouve dans les sociétés africaines contemporaines :
✔️ l’esprit dominé,
✔️ l’esprit révolté,
✔️ l’esprit conquérant.
Trois manières de penser.
Trois manières de réagir au monde.
Trois rapports à l’histoire, à la domination et à soi-même.
Les deux premiers permettent de comprendre pourquoi nous stagnons.
Un seul permet d’en sortir.
C’est de celui-là qu’il est question ici.
Celui qui a clairement notre faveur : l’esprit conquérant.
Car l’Afrique ne s’émancipera ni par la survie, ni par la colère seule, mais par la maîtrise, la discipline et la construction consciente de sa puissance.
Toute la question est donc de savoir comment développer cet esprit conquérant.
Ci-dessous, je partage, de manière non exhaustive, quelques chantiers pour y parvenir.
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Le socle indispensable : la radicale honnêteté avec soi-même
Avant toute stratégie, toute organisation et toute action, l’esprit conquérant commence par une exigence fondamentale : la radicale honnêteté avec soi-même.
Il sait qu’aucune émancipation, aucune libération et aucun développement ne peuvent se bâtir durablement sur le mensonge, le déni de la réalité ou la fuite des responsabilités.
Dans l’essence même de l’esprit de conquête, il y a l’authenticité, l’honnêteté radicale et la recherche permanente d’alignement entre son idéal de vie, ses pensées, ses paroles et ses actes.
Cette honnêteté n’est ni complaisante ni confortable.
Elle vise un objectif précis : développer la responsabilité, c’est-à-dire la capacité à produire des réponses à la hauteur des défis rencontrés.
Car tant que l’on refuse de regarder lucidement sa part de responsabilité, on se condamne à rester prisonnier de ce que l’on dénonce.
Question à se poser :
Suis-je honnête avec moi-même sur mes responsabilités dans ce qui m’est arrivé, et sur ce que je dois concrètement mettre en œuvre pour m’en sortir ?
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Rompre avec la survie comme horizon
L’esprit dominé survit.
L’esprit conquérant vit.
L’émancipation commence par une rupture nette avec la plainte permanente, la résignation déguisée en sagesse et le fatalisme présenté comme réalisme.
Se plaindre soulage.
Mais ne libère pas.
L’esprit conquérant africain ne nie ni les injustices historiques ni la brutalité des rapports de force.
Il refuse simplement d’en faire une excuse à son immobilisme.
Il comprend une vérité simple et dérangeante :
tant que l’on parle plus que l’on agit, on reste gouverné.
Question à se poser :
Qu’est-ce que je continue de tolérer ou de commenter aujourd’hui, alors que je pourrais déjà commencer à le transformer par une action concrète ?
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Cesser de faire de l’oppresseur le centre de sa vie
L’esprit révolté reste encore prisonnier de ce qu’il combat.
Il pense l’oppresseur.
Il parle de l’oppresseur.
Il s’explique par l’oppresseur.
L’esprit conquérant rompt avec cette dépendance mentale.
Il comprend que ce qui occupe ton esprit finit toujours par diriger ta vie.
Il ne nie pas les rapports de force globaux.
Mais il refuse d’en faire le centre de son imaginaire, de ses pensées et de ses actions.
Il recentre toute son énergie sur une seule question stratégique :
comment devenir fort, cohérent et souverain, ici et maintenant ?
Question à se poser :
Quelle part décisive de mon temps et de mon intelligence est encore capturée par ce que je combats, au lieu d’être investie dans ce que je dois construire d’urgence ?
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En finir avec l’illusion du sauveur
Aucun peuple ne s’est libéré en attendant.
Ni messie.
Ni homme providentiel.
Ni miracle extérieur.
L’attente est une forme sophistiquée de renoncement.
L’esprit conquérant africain assume une responsabilité radicale :
si nous n’agissons pas, rien ne changera.
Il ne quémande ni permission ni reconnaissance.
Il commence là où il est, avec ce qu’il a.
Question à se poser :
Si rien ne change dans cinq ou dix ans, quelle sera ma part de responsabilité personnelle dans cette inertie ?
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Se forger par la discipline de la tigritude
La tigritude n’est pas une posture.
C’est une discipline.
Une discipline intellectuelle, d’abord.
Refuser la confusion entre information et compréhension. Lire, apprendre, comparer. Distinguer l’indignation morale de l’efficacité stratégique.
Une discipline morale, ensuite.
Refuser de gagner en se perdant. Fixer des limites claires. Ne pas reproduire demain ce que l’on combat aujourd’hui.
Une discipline émotionnelle, aussi.
Ne pas nier la colère, mais la gouverner. Transformer l’émotion brute en lucidité stratégique.
Enfin, une discipline de l’action.
Agir sans attendre la perfection. Avancer, ajuster, corriger. Comprendre que l’inaction coûte toujours plus cher que l’erreur maîtrisée.
Question à se poser :
Quelle discipline ai-je trop longtemps négligée, et quelle décision concrète dois-je prendre aujourd’hui pour ne plus repousser l’effort nécessaire ?
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Donner un cap avant de se lancer
Il n’y a pas de vents favorables pour celui qui n’a pas de cap.
Il n’y a pas de vents contraires pour celui qui a un cap.
Celui qui échoue à planifier planifie son échec.
Le plan est l’anti-hasard.
Vision claire.
Stratégie lucide.
Séquençage précis des actions.
Sans plan, l’énergie se disperse.
Avec un plan, même peu de moyens deviennent redoutables.
Question à se poser :
Suis-je capable d’expliquer clairement où je vais, comment j’y vais et ce que je suis prêt à sacrifier pour y parvenir ?
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Bâtir avant d’affronter
L’esprit conquérant ne commence pas par l’attaque.
Il construit.
Compétences.
Organisations.
Alternatives.
Réseaux.
Il comprend que ce qui est solidement construit affaiblit plus sûrement l’ordre dominant que mille dénonciations.
Question à se poser :
Qu’est-ce que je construis aujourd’hui qui pourrait tenir debout même si ma colère ou mon enthousiasme venaient à s’épuiser ?
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S’inscrire dans une lignée de rupture
Aucun esprit conquérant ne naît dans le vide.
S’émanciper ne signifie pas repartir de zéro.
C’est s’inscrire consciemment dans une lignée.
L’esprit conquérant africain se relie à celles et ceux qui ont osé rompre, penser autrement et agir malgré le prix à payer.
Il ne les idolâtre pas.
Il prolonge leur mouvement.
Il s’assure qu’il est un continuateur digne des Ancêtres de l’Avenir qui l’ont précédé.
Question à se poser :
Quel héritage suis-je réellement en train de transformer en actes, et non simplement en discours admiratifs ?
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Passer de la tigritude individuelle à l’œuvre collective
Assumer sa tigritude ne signifie pas marcher seul.
Aucune main, à elle seule, n’attache un paquet.
La souveraineté individuelle n’a de sens que si elle nourrit une souveraineté collective.
L’esprit conquérant s’entoure d’esprits exigeants, fuit les cercles de lamentation, apprend, transmet, forme et élève.
Question à se poser :
Avec qui suis-je en train de bâtir quelque chose de plus grand que moi, et que suis-je prêt à transmettre dès maintenant ?
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L’horizon pour seule limite
L’esprit conquérant est engagé dans une évolution continue.
Cette évolution ne connaît ni terme ni fin.
Il a compris que le jeu de la vie est un jeu infini, dont l’enjeu est d’incarner toujours davantage son idéal.
Il est profondément préoccupé par la transformation continue de son être et de son environnement.
Il apprend de tout, de tous et de toutes, en commençant par une lecture exigeante de ses propres expériences.
Il sait que celui qui ne tire pas les leçons du passé se condamne à les répéter.
Il a compris que le fardeau de chaque individu et de chaque peuple est de ressembler à ce qu’il y a de meilleur en ce monde.
Il vit selon cette conviction :
ce que son esprit peut concevoir, il peut le réaliser.
Son vœu profond est clair :
transformer son caractère de plomb en une personnalité en or.
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Mon intime conviction
Assumer sa tigritude, pour un Africain conscient, n’est ni une posture identitaire ni un luxe intellectuel.
C’est une exigence, une responsabilité, un choix radical.
Ce n’est pas proclamer.
Ce n’est pas expliquer.
Ce n’est pas dénoncer sans fin.
C’est penser avec rigueur, planifier avec lucidité, agir sans attendre et construire avec constance.
L’esprit conquérant ne promet pas.
Il avance.
Il sait que la dignité ne se réclame pas.
Elle se conquiert.
Et c’est à cette condition — et à cette condition seulement — que l’Afrique cessera de commenter son destin pour enfin le façonner.
Le reste, c’est…le reste.
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