Le hold-up constitutionnel de 2008

Comment on a volé l’avenir d’un pays avec un stylo et 157 mains levées

Par Franck Essi

Le 10 avril 2008, à l’Assemblée nationale de Yaoundé, quelque chose est mort. Pas un homme. Une promesse. Un contrat entre le peuple camerounais et ses dirigeants.

Pour comprendre ce qui s’est passé ce jour-là, il faut remonter un peu en arrière.

1996 : la Constitution qui devait tout changer

Au sortir des années de braise des années 1990 — les « villes mortes », la répression, le vent de démocratisation qui soufflait sur l’Afrique — une nouvelle Constitution est adoptée au Cameroun en 1996. Ce texte contenait une avancée majeure, arrachée de haute lutte par l’opposition et la société civile : la limitation des mandats présidentiels à deux septennats consécutifs.

En clair : un président ne pouvait plus gouverner au-delà de 14 ans.

C’était un verrou démocratique. Une garantie que le pays n’appartiendrait pas éternellement à un seul homme. Ce n’était pas un cadeau du régime : c’était la contrepartie obtenue par ceux qui avaient résisté, en échange de l’allongement du mandat de 5 à 7 ans. Un compromis politique. Un engagement solennel.

En 2004, Paul Biya se représente en sachant — et en faisant savoir — que ce serait son dernier mandat. Les électeurs votent sur cette base. Le peuple lui confie le pouvoir pour 7 ans, en sachant que c’est la dernière fois.

Février – Avril 2008 : la trahison en deux temps

Temps 1 — Février 2008 : le peuple dit non.

Quand la nouvelle se répand que Paul Biya prépare une révision constitutionnelle pour supprimer cette limitation, les Camerounais descendent dans la rue. Pas seulement à cause du carburant et du prix du riz — même si la misère sociale est bien réelle. Mais parce qu’on leur annonce que le dirigeant qui devait partir en 2011 a décidé de rester indéfiniment. Que leur vote de 2004 avait été du théâtre. Que le contrat avait été rompu de façon unilatérale.

La répression qui s’ensuit fait plus de 100 morts selon les organisations indépendantes. Des milliers d’arrestations. Le sang des pauvres, versé pour défendre un droit constitutionnel que les nantis étaient en train d’effacer.

Temps 2 — 10 avril 2008 : le Parlement entérine le hold-up.

Quelques semaines après avoir maté les émeutes dans le sang, le RDPC convoque l’Assemblée nationale. Le vote est expéditif : 157 voix pour, 5 contre. Les députés du SDF quittent la salle en dénonçant un « coup d’État constitutionnel ». Ils ont raison.

L’article 6, alinéa 2 de la Constitution est réécrit. Trois mots qui effacent un équilibre démocratique : là où on lisait « renouvelable une fois », on lit désormais simplement « rééligible ». Sans limite. Sans fin. Pour toujours.

Et pour couronner le tout, une autre modification officialise l’immunité totale du Président pour tous les actes commis pendant ses fonctions. Autrement dit : il ne pourra jamais être jugé pour rien. Pas pour 2008. Pas pour autre chose.

Les autres modifications passées sous silence

Le grand public a surtout retenu la suppression de la limitation des mandats. Mais d’autres changements, moins médiatisés, ont été glissés dans le même texte, et tous vont dans le même sens : affaiblir le Parlement et concentrer davantage le pouvoir dans les mains du Président :

– Le Président obtient un pouvoir renforcé de dissolution de l’Assemblée nationale

– La procédure de mise en accusation du chef de l’État devient quasiment impossible

– L’immunité présidentielle post-mandat est constitutionnalisée — Biya ne pourra jamais répondre de ses actes devant la justice

Ce n’était pas une réforme. C’était un verrouillage systématique du système, taillé sur mesure pour un homme.

Les conséquences que nous payons encore en 2026

Ce qui a été décidé ce 10 avril 2008 ne concerne pas seulement l’histoire. Il suffit de regarder le Cameroun d’aujourd’hui pour mesurer l’addition :

→ 44 ans de règne. Paul Biya est arrivé au pouvoir en 1982. Nous sommes en 2026. Une génération entière de Camerounais est née, a grandi, a vieilli, sans jamais connaître un autre chef d’État. Aucun pays ne peut se développer sainement quand tout tourne autour d’un seul homme depuis plus de quatre décennies.

→ Des institutions vidées de leur substance. Quand le pouvoir est personnalisé à l’extrême, les institutions s’étiolent. L’Assemblée nationale vote ce qu’on lui dit de voter — 157 mains levées en 2008 l’ont montré au monde entier. La justice protège le pouvoir au lieu de protéger les citoyens. L’administration obéit à un chef, pas à une République.

→ Une élection présidentielle 2025 sans surprise. Grâce à la révision de 2008, Paul Biya a pu se représenter en 2011, en 2018, et encore en octobre 2025, à 92 ans. La crise post-électorale qui a suivi — avec ses centaines d’arrestations, ses manifestants tués, ses opposants emprisonnés — est le prolongement direct de ce qu’on a planté en 2008.

→ L’impunité comme règle d’État. L’immunité constitutionnalisée en 2008 signifie que tous les crimes commis depuis — les morts de février 2008, les tortures documentées, les arrestations arbitraires de 2025 — resteront probablement impunis tant que le régime actuel tient. On a d’abord effacé la responsabilité avant de continuer les abus.

→ La jeunesse condamnée à l’exil ou au silence. Un pays sans alternance est un pays sans horizon pour sa jeunesse. Quand un jeune Camerounais de 25 ans né en 2001 n’a connu que Biya, quand les portes de l’ascension sociale passent par la loyauté au système et non par le mérite, quand la dissidence risque la prison — fuir devient une survie, pas un choix. Rester et se taire, une humiliation quotidienne.

Ce que tout cela révèle : une élite qui a fait sécession d’avec son peuple

Il faut appeler les choses par leur nom.

Ce qui s’est consommé en 2008 n’est pas seulement une manœuvre politique. C’est l’acte fondateur d’une rupture de classe entre une élite dirigeante et le peuple camerounais.

D’un côté, une oligarchie — politique, administrative, économique — qui a arrêté de servir l’intérêt général depuis longtemps. Une élite qui a préféré modifier la Constitution plutôt que de réformer l’économie. Qui a fait tirer sur des jeunes affamés plutôt que de baisser le prix du riz. Qui a constitutionnalisé son impunité plutôt que de rendre des comptes. Qui, en 2025, a une nouvelle fois choisi les arrestations et les meurtres plutôt que le dialogue.

Cette élite n’a pas seulement abandonné le peuple. Elle lui a déclaré la guerre — une guerre silencieuse, menée avec des textes de loi, des balles réelles, des cellules de prison et des passeports diplomatiques.

De l’autre côté, un peuple résilient, créatif, travailleur, qui continue de tenir le pays à bout de bras malgré un État qui le vide plutôt que de le servir. Un peuple qui a dit non en février 2008, qui a dit non en 2018, qui a dit non en 2025 — et à qui on a systématiquement répondu par la répression.

La refondation : non pas une option, mais une nécessité historique

Stand Up For Cameroon le dit clairement : on ne sortira pas de cette crise en changeant simplement d’homme au sommet de la même pyramide.

Ce qu’il faut, c’est une refondation de l’État camerounais — profonde, inclusive, souveraine.

Refonder l’État, c’est reconnaître que les institutions actuelles ont été conçues pour perpétuer un système, pas pour servir un peuple. C’est accepter que la Constitution de 1996, déjà taillée sur mesure pour concentrer le pouvoir, puis charcutée en 2008 pour le verrouiller davantage, n’est plus un socle suffisant pour bâtir un Cameroun juste et moderne.

Refonder l’État, c’est convoquer une transition politique maîtrisée par le peuple — pas négociée en catimini entre élites, pas concédée au compte-gouttes par un régime acculé, mais imposée par la souveraineté populaire : celle qui s’exprime dans les rues, dans les urnes, dans la société civile, dans la diaspora, dans chaque Camerounais qui refuse de normaliser ce qui est anormal.

Cette transition devra poser les bases d’un nouveau contrat social :

→ Une nouvelle Constitution co-écrite par le peuple, et non par un Parlement aux ordres

→ La limitation stricte des mandats présidentiels, restaurée et constitutionnellement protégée

→ Des institutions indépendantes : justice, armée, administration électorale

→ La vérité et la justice pour les victimes de 1990, de 2008, de 2018, de 2025

→ Une décentralisation réelle qui redonne aux régions et aux communes le pouvoir de décider pour elles-mêmes

Ce que nous devons aux morts de février 2008

Ils sont sortis les mains nues pour défendre un verrou constitutionnel. Ce verrou a finalement sauté. Mais leur combat, lui, ne doit pas sauter.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre aux martyrs de février 2008, ce n’est pas de fleurir leur mémoire une fois par an. C’est de construire, patiemment mais résolument, le Cameroun pour lequel ils ont eu le courage de descendre dans la rue.

Un Cameroun où l’État sert le peuple, et non l’inverse.

Un Cameroun où aucun homme, si puissant soit-il, n’est au-dessus de la Constitution.

Un Cameroun que le peuple souverain aura refondé de ses propres mains.

Ce Cameroun-là n’est pas une utopie. C’est un devoir.

🕯️ Honneur et mémoire éternelle aux martyrs de février 2008 et à tous ceux qui, depuis, sont tombés pour la dignité du peuple camerounais.

Franck Essi

Militant pour la transition démocratique au Cameroun

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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