Par Franck Essi

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En février 2008, le Cameroun a vacillé sous l’effet conjugué de la vie chère et d’une crise politique profonde, donnant lieu à l’un des épisodes de contestation les plus violents de son histoire récente.
Dix-huit ans plus tard, alors que la pauvreté touche encore près de deux Camerounais sur cinq et que le chômage et la cherté de la vie demeurent les premières préoccupations des citoyens, la question s’impose : que reste‑t‑il des mesures socio‑économiques annoncées en urgence pour éteindre l’incendie de février 2008 ?
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I. Février 2008 : une double crise que rien n’avait préparée à gérer
Les « émeutes de la faim » de février 2008 ne surgissent pas de nulle part. Elles couronnent quinze ans d’ajustement structurel, de stagnation des revenus, de dégradation du pouvoir d’achat et de démantèlement progressif des services publics. Quand les syndicats de transport appellent à la grève contre la hausse des prix à la pompe, la rue s’embrase — parce que la rue était déjà en feu à l’intérieur depuis longtemps.
Mais la colère n’est pas seulement économique. Elle est politique. Dans les semaines précédentes, la nouvelle s’est répandue que Paul Biya prépare une révision constitutionnelle pour supprimer la limitation des mandats présidentiels — cette limitation arrachée en 1996 après des années de lutte, après les villes mortes, après le sang de la décennie perdue. Ce verrou démocratique allait sauter. Les Camerounais l’ont compris. Et ils ont dit non.
Pendant plusieurs jours, Douala, Yaoundé, Bafoussam, Bamenda, Limbé et Buea sont le théâtre de blocages, de barricades, d’affrontements. Le bilan humain reste contesté à ce jour : 44 morts selon la version officielle, 139 au minimum selon l’Observatoire national des droits de l’homme, jusqu’à 170 selon les premières estimations de RFI. Au moins 3 000 arrestations arbitraires ont été documentées. Les procès qui ont suivi ont été expéditifs, inéquitables, menés au mépris des droits les plus élémentaires de la défense.
Ce que les émeutes de 2008 ont mis à nu, c’est un État qui avait fait sécession d’avec son peuple — bien avant que le peuple ne descende dans la rue.
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II. Le paquet de 2008 : acheter du temps, pas construire un avenir
Face à la colère, le gouvernement répond en deux temps : d’abord les balles, ensuite les promesses. C’est le mode opératoire classique des régimes qui n’ont ni la volonté ni le projet de se réformer.
Les concessions économiques sont rapides :
→ Réduction de 5 à 6 FCFA par litre sur le prix des carburants à la pompe, concédée sous pression des syndicats de transporteurs dès la fin février.
→ Le 7 mars 2008, augmentation de 15% des salaires des fonctionnaires et militaires, revalorisation des indemnités de logement — environ 170 000 agents publics concernés.
→ Gel ou réduction de certains droits et taxes sur des produits de première nécessité.
→ Promesses de recrutements dans la fonction publique et de soutien à l’emploi des jeunes.
Le coût budgétaire de ces mesures est estimé à plus de 200 milliards de FCFA pour la seule année 2008. Le FMI s’en inquiète immédiatement : le ratio dépenses/PIB dérape, les subventions aux produits pétroliers bondissent de plus d’un point de PIB, les « partenaires techniques » tirent la sonnette d’alarme.
Ce que le gouvernement vient de faire, au fond, c’est acheter la loyauté de la fonction publique et des syndicats de transport, et gagner le temps nécessaire pour mener à bien la révision constitutionnelle d’avril 2008. Les mesures sociales étaient l’anesthésie. La révision était l’opération.
Pour la grande majorité des Camerounais — actifs dans l’informel, paysans de subsistance, sans accès aux circuits formels — ce paquet avait un impact marginal sur le vécu quotidien.
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III. La MIRAP : le symbole parfait d’un État qui fait semblant
En 2011, le gouvernement franchit une étape de plus dans la mise en scène institutionnelle. Par décret du 1er février 2011, il crée la Mission de régulation des approvisionnements des produits de grande consommation — la MIRAP.
Sur le papier, la mission affichée est ambitieuse : stabiliser les prix des denrées, lutter contre la spéculation, organiser des marchés forains dans les grandes villes, constituer des stocks de sécurité alimentaire, et peser sur les circuits d’approvisionnement.
Entre 2011 et 2016, le gouvernement met en avant 1 361 marchés forains organisés à Yaoundé et Douala, 70 671 tonnes de produits écoulés, et un chiffre d’affaires cumulé de 20 milliards de FCFA. Ces chiffres existent. Mais ils masquent plusieurs réalités moins reluisantes.
Ce que la MIRAP n’a jamais réussi à faire :
→ Elle est restée cantonnée aux grandes villes, essentiellement Yaoundé et Douala, sans jamais devenir un outil de régulation nationale. Le Cameroun rural — là où la pauvreté alimentaire est la plus structurelle — n’a pratiquement jamais été couvert.
→ Elle n’a jamais importé un seul produit de grande consommation, alors que c’est précisément sur les flux d’importation que le levier sur les prix était le plus attendu.
→ Elle a fonctionné comme une structure de distribution ponctuelle — des marchés forains de circonstance lors des périodes de tension — plutôt que comme un véritable instrument de politique agricole ou commerciale : aucune structuration durable de filières paysannes, aucune organisation de circuits courts, aucun stock stratégique capable de peser sur les prix à moyen terme.
→ Avec une subvention budgétaire annuelle de seulement 800 millions de FCFA, elle n’a jamais eu les moyens correspondant à la mission proclamée.
Ce que la MIRAP a en revanche produit :
→ Des salaires impayés au personnel.
→ Des démissions en cascade.
→ Des soupçons de détournements documentés.
→ Une gouvernance interne contestée, loin des standards exigés d’une institution de régulation sérieuse.
La MIRAP est le résumé en une seule institution de la méthode du régime : créer une structure, lui donner un nom ronflant, l’illustrer par quelques chiffres de sortie, l’abandonner à la sous‑dotation et à la mauvaise gestion, et continuer à la brandir comme preuve d’une volonté d’agir. C’est de la politique‑fiction budgétaire.
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IV. Les prix des carburants : une rente mal distribuée, une sortie brutale
Depuis 2008, le gouvernement présente le maintien des prix des carburants en dessous du coût d’importation comme un « soutien social » en direction des populations. Ce cadrage mérite d’être déconstruit soigneusement, car il alimente deux erreurs symétriques.
Première erreur : présenter ces transferts comme une politique sociale ciblée sur les pauvres.
Les données sont claires : à structure donnée, les ménages urbains motorisés, les entreprises consommatrices de carburants et les transporteurs organisés captent la part la plus élevée de l’avantage tarifaire lié au maintien des prix administrés. Les ménages ruraux pauvres — peu motorisés, vivant de l’agriculture de subsistance — en bénéficient beaucoup moins en termes de consommation directe. Il y a donc bien un caractère socialement régressif à ce mécanisme : il oriente une part disproportionnée de la ressource publique vers ceux qui en ont le moins besoin.
Et les montants mobilisés sont considérables :
→ Plus de 1 000 milliards de FCFA en 2022.
→ 640 milliards en 2023.
→ 263 milliards en 2024.
→ 80 milliards prévus en 2025 sous pression du FMI.
Des ressources qui n’ont pas été consacrées à l’agriculture, à l’énergie rurale, à la santé, à l’éducation ou à la formation professionnelle.
Deuxième erreur — symétrique : croire que supprimer brutalement ce soutien frappe d’abord les mieux lotis.
C’est là que l’analyse doit être plus précise. Car la hausse des prix à la pompe ne s’arrête pas au chauffeur de taxi ou à l’entreprise industrielle. Elle se transmet aux coûts du transport de marchandises, puis aux prix des denrées alimentaires et des biens essentiels. Après les hausses de février 2023 et de février 2024, plusieurs analyses d’institutions économiques camerounaises montrent une inflation à deux chiffres sur l’alimentation et les transports dans plusieurs régions, avec des effets documentés sur la sécurité alimentaire des ménages les plus vulnérables.
Or ce sont précisément les ménages les plus pauvres — en milieu urbain précaire comme en milieu rural — qui consacrent la plus grande part de leur revenu à la nourriture et aux déplacements essentiels. Même s’ils ne consomment pas directement de l’essence, ils paient, au marché et dans les transports collectifs, la facture de la « réforme ». Et les rares compensations proposées par le gouvernement — revalorisations salariales dans la fonction publique, quelques transferts ponctuels — ne concernent qu’une minorité de salariés formels, là où la pauvreté de masse se situe dans l’informel et l’agriculture de subsistance.
On aboutit ainsi à un paradoxe accablant : une politique présentée comme nécessaire pour corriger un mécanisme régressif produit, dans la manière dont elle est appliquée, un choc inflationniste qui frappe en premier ceux qui n’avaient jamais vraiment capté la rente. Le problème n’est donc pas seulement d’avoir maintenu trop longtemps un dispositif mal ciblé. C’est d’avoir organisé sa sortie avec la même indifférence aux plus pauvres que celle qui avait présidé à sa mise en place. Mal ciblé à l’aller. Brutal au retour.
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V. DSCE, SND30 et CAN : l’argent existait. Il est allé ailleurs.
Le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), adopté en 2010 comme feuille de route de la décennie, promettait : une croissance moyenne de 5,5%, une réduction significative du sous-emploi, et un recul de plus de 10 points du taux de pauvreté.
Résultat à la sortie : une croissance moyenne autour de 4,5%, un recul de la pauvreté d’à peine 3 points, un sous-emploi massif persistant. Le gouvernement lui-même a reconnu que les objectifs n’avaient pas été atteints — en usant du terme pudique de « résultats en demi-teinte ».
La Stratégie nationale de développement 2020–2030 (SND30) est encore plus ambitieuse : croissance cible de 8,5% à l’horizon 2025, électrification à 95%, routes bitumées à 12% du réseau, crédit à l’économie à 23,2% du PIB.
Les réalisations observées à mi – parcours sont loin des cibles : croissance réelle autour de 3 à 4%, taux d’électrification à 77,8%, routes bitumées à 9,5%, crédit à l’économie à 17,5%. Ce sont les propres données du gouvernement. Ce n’est pas l’opposition qui parle. C’est le miroir que les chiffres officiels tendent au régime — et ce miroir est brutal.
Pendant ce temps, le Cameroun trouvait les ressources pour organiser la Coupe d’Afrique des Nations 2021. Le coût total est estimé à plusieurs centaines de milliards de FCFA, avec des surcoûts massifs et documentés : le stade d’Olémbé, initialement budgétisé à 163 milliards, en a finalement coûté plus de 215 milliards. Des estimations globales avancées par plusieurs acteurs ont évoqué jusqu’à 3 000 milliards de FCFA tous travaux confondus.
Nous ne disons pas que l’organisation de la CAN était sans intérêt. Nous disons précisement ceci : un État qui répète son impuissance à financer les hôpitaux de district, les routes rurales et les écoles, mais qui arrive à mobiliser des centaines de milliards pour un événement sportif de prestige avec des surcoûts jamais expliqués — cet État ne manque pas d’argent. Il manque de priorités au service de son peuple. L’argent existait. Il n’est pas allé là où la vie des Camerounais.es aurait changé.
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VI. La pauvreté ne ment pas
Selon la cinquième enquête sur les conditions de vie des ménages (ECAM5), 38,6% des Camerounais — soit environ 10 millions de personnes — vivent sous le seuil national de pauvreté, fixé à 813 FCFA par jour. Pas 813 FCFA de loisirs. 813 FCFA pour vivre. Pour manger. Pour se soigner. Pour envoyer ses enfants à l’école.
Le sous-emploi est estimé à plus de 77% de la population active. Ce chiffre est peut-être le plus éloquent de tous : l’immense majorité des Camerounais qui travaillent ne trouvent pas un emploi décent, stable et suffisamment rémunéré. Ils survivent, bricolent, « se débrouillent » — une expression que l’on prononce souvent avec une admiration de façade qui masque mal la honte collective d’un pays qui n’a pas su créer les emplois que sa jeunesse méritait.
Les enquêtes Afrobarometer confirment ce que chacun ressent : en 2024, le chômage et la cherté de la vie restent les deux premières préoccupations que les Camerounais demandent à leur gouvernement de résoudre — exactement comme en 2008.
Dix-huit ans de plans stratégiques, de discours, de MIRAP, de rente pétrolière mal redistribuée et de grands chantiers aux retours sociaux contestables — et le peuple camerounais répond aux mêmes enquêtes les mêmes réponses. C’est le verdict le plus implacable qui soit.
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VII. Le vrai bilan : un ordre politique stabilisé, un contrat social jamais refondé
Le bilan des mesures socio-économiques prises après les émeutes de 2008 est, au sens strict, double et profondément inégal.
Ce qui a « fonctionné » :
→ À court terme, les mesures ont apaisé la contestation ouverte dans les grandes villes.
→ Elles ont préservé la loyauté de la fonction publique, segment stratégique pour la stabilité du régime.
→ Elles ont offert au gouvernement le temps nécessaire pour mener à bien la révision constitutionnelle d’avril 2008.
→ Elles ont contribué à éviter un scénario de désordre généralisé dans un contexte de choc des prix internationaux.
Ce qui n’a pas fonctionné — et n’était probablement pas conçu pour fonctionner :
→ La pauvreté n’a pas reculé significativement : 38,6% de pauvres en 2026, contre un objectif de –10 points sur la décennie DSCE.
→ Le sous-emploi est resté massif : plus de 77% de la population active.
→ Les plans stratégiques successifs n’ont pas atteint leurs cibles sur les indicateurs essentiels.
→ La MIRAP, principal instrument institutionnel créé en réponse à la crise, n’a jamais eu la couverture, les moyens ni la gouvernance correspondant à son ambition affichée.
→ La rente issue du maintien des prix à la pompe a profité prioritairement aux couches les plus aisées, a pesé lourdement sur les finances publiques, et sa réduction précipitée — sans filets sociaux crédibles — a produit un choc inflationniste dont les ménages les plus pauvres ont le plus souffert.
→ Des ressources considérables ont été engagées dans des dépenses de prestige dont la rentabilité sociale est contestable, pendant que les cibles des plans de développement restaient hors de portée.
La conclusion s’impose d’elle-même : ces mesures ont servi à stabiliser un ordre politique. Elles n’ont pas refondé un contrat social.
Ce n’est pas un jugement moral. C’est une lecture des faits, des chiffres et des trajectoires. Un régime qui « augmente » les salaires des fonctionnaires pendant que plus de 77% de la population active est en situation de sous-emploi, qui maintient une rente mal distribuée pendant quinze ans puis la supprime sans compensation crédible, a fait un choix politique clair : protéger les segments qui garantissent sa survie institutionnelle, et gérer les autres au fil de l’eau.
Ainsi, s’illustre d’une manière de plus, l’impasse de développement dans laquelle nous sommes au Cameroun.
Franck Essi
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