Discours politique en Afrique : pourquoi nos grandes formules ne s’adressent à personne

Le coût politique de la généralisation — et une méthode pour en sortir

Par Franck Essi

Je dois commencer par une confession.

Il m’arrive encore, dans le feu d’une discussion ou d’une tribune rédigée tard le soir, de laisser échapper ces phrases. « Les Camerounais doivent se lever. » « L’Afrique doit prendre son destin en main. » Elles me viennent naturellement, comme à tout le monde. Elles sonnent juste. Elles circulent dans les tribunes, les plateaux de télévision, les conférences. Elles donnent le sentiment d’une lucidité partagée, rassurent même, tant elles semblent pleines de bon sens.

Mais depuis quelques années, je m’arrête. Je relis. Et je me pose une question simple : à qui est-ce que je m’adresse, exactement ?

La réponse, souvent, est gênante : à personne.

Et lorsqu’un propos ne s’adresse à personne en particulier, il ne produit aucun effet réel. Il flotte dans l’air du temps, nourrit l’indignation, mais ne transforme rien. Mal nommer les choses, écrivait Albert Camus, c’est ajouter au malheur du monde. Je me permets de prolonger : mal nommer les acteurs, c’est ajouter à l’impuissance politique.

C’est cette impuissance-là que je veux interroger ici. Pas seulement celle des autres. La mienne aussi.

1. « Les Africains doivent… » — à qui parle-t-on vraiment ?

Je me souviens d’une réunion militante, il y a quelques années, où nous débattions de stratégie pour les élections à venir. Quelqu’un avait pris la parole avec conviction : « La jeunesse camerounaise doit s’engager. » Tout le monde avait acquiescé. Et nous étions passés au point suivant.

Mais j’avais eu envie d’interrompre et de demander : laquelle ? La jeunesse des grandes métropoles ou celle des zones rurales enclavées ? Les jeunes diplômés sans emploi qui ont tout à gagner d’un changement de système, ou les jeunes fonctionnaires qui ont tout à perdre d’une rupture ? Les activistes déjà organisés, ou les millions de citoyens qui ne font pas confiance à la politique en général ?

Je ne l’ai pas fait ce jour-là. J’aurais dû.

Car derrière chacune de ces formules se cachent des intérêts divergents, des idéologies antagonistes, des conflits larvés, des rapports de force parfois violents. « Les Africains » n’existent pas comme bloc uniforme. « Les Camerounais » ne constituent pas un sujet politique homogène. « La communauté internationale » n’est pas une entité dotée d’une volonté unique. « L’opposition » n’est pas un corps cohérent mû par une stratégie commune.

Lorsque nous disons « les Camerounais doivent se lever », parlons-nous des fonctionnaires dépendants du système ? Des entrepreneurs liés aux marchés publics ? Des étudiants précarisés ? Des diasporas engagées ? Des citoyens désabusés ? Chaque segment de la société a des intérêts distincts. Certains ont intérêt au statu quo. D’autres ont intérêt à la réforme. D’autres encore oscillent, hésitent, attendent de voir de quel côté penchera le rapport de force.

Les rassembler sous un même vocatif n’est pas un raccourci de langage. C’est une impasse intellectuelle. Et les impasses intellectuelles, en politique, coûtent très cher.

2. La généralisation n’est pas toujours un défaut — mais elle a une limite claire

Je veux être honnête sur un point que j’ai longtemps esquivé.

La généralisation n’est pas toujours une paresse. Elle peut être une stratégie délibérée et légitime. Le panafricanisme a fonctionné sur cette logique : dire « nous, les Africains », c’était construire une identité commune là où la colonisation avait semé la fragmentation. Les grands mouvements de libération ont tous utilisé ce langage fédérateur. « Le peuple uni », « la nation debout » — ces formules ne décrivaient pas une réalité homogène, elles en appelaient une à l’existence.

La généralisation a donc un rôle légitime dans la mobilisation. Elle crée du sentiment d’appartenance. Elle rassemble avant qu’on divise les tâches.

Mais — et c’est là la frontière que je veux tracer — elle devient dangereuse dès qu’on passe de la mobilisation à la planification stratégique. Mobiliser avec des formules larges, c’est possible et parfois nécessaire. Planifier avec ces mêmes formules, c’est se condamner à l’échec.

La généralisation est un carburant. Elle n’est pas une carte routière.

Et la plupart de nos discours politiques en Afrique restent bloqués au stade du carburant, sans jamais produire la carte.

3. L’illusion du bloc : ce que cache le mot « communauté internationale »

Prenons un exemple concret que je connais bien pour avoir travaillé avec plusieurs de ces acteurs dans le cadre de mes activités de consultant.

Lorsque nous disons que « la communauté internationale doit soutenir la transition démocratique au Cameroun », de quoi parlons-nous réellement ? Voici ce que cache cette formule.

La France entretient avec le Cameroun des relations historiques, économiques et militaires qui font de la stabilité du régime en place une priorité quasi constante de sa diplomatie. Ses intérêts dans le maintien de réseaux établis de longue date l’emportent généralement sur toute considération démocratique abstraite.

Les États-Unis ont une posture plus ambivalente, influencée par les alternances politiques internes, les groupes de pression de la diaspora africaine, et leurs propres calculs géostratégiques dans la région. Sous certaines administrations, la pression sur les droits humains est réelle. Sous d’autres, elle s’efface derrière les enjeux sécuritaires.

L’Union européenne dispose de leviers économiques significatifs — accords commerciaux, aide au développement — mais sa capacité d’action est contrainte par la nécessité du consensus entre vingt-sept États membres aux intérêts divergents.

Les institutions financières internationales comme le FMI ou la Banque mondiale ont une présence forte au Cameroun, mais leur logique est technocratique et conditionnelle, rarement démocratique au sens politique du terme.

Les organisations de défense des droits humains — Amnesty International, Human Rights Watch — ont une capacité de documentation et de pression symbolique, mais pas de levier coercitif direct.

Voilà ce que recouvre le mot « communauté internationale ». Cinq catégories d’acteurs, cinq logiques différentes, cinq types de leviers distincts. Dès que l’on commence à les distinguer, la stratégie devient possible : on sait qui peut être mobilisé, sur quelle base, avec quelle temporalité, et à quel coût.

Sans cette décomposition, le mot « communauté internationale » est une prière. Avec elle, c’est un terrain de jeu stratégique.

4. La cartographie des acteurs : une méthode simple pour penser autrement

Face à n’importe quelle situation politique, sociale ou économique, je me suis imposé depuis quelques années une discipline que j’appelle la cartographie des acteurs. Elle repose sur quatre questions fondamentales que j’essaie de me poser systématiquement — même si je ne les applique pas toujours avec la rigueur que je prêche.

Qui agit ? Il s’agit d’identifier les acteurs réels d’une situation : pas les catégories abstraites, mais les organisations, les institutions, les individus, les réseaux qui ont une présence et une capacité d’action concrète dans ce contexte précis.

Dans quel intérêt ? Chaque acteur est mû par des intérêts — économiques, idéologiques, identitaires, de survie politique. Comprendre ces intérêts, c’est comprendre pourquoi les gens font ce qu’ils font, et non ce qu’ils disent faire.

Contre qui ou contre quoi ? Tout changement se fait contre quelque chose. Identifier les résistances — les acteurs qui bénéficient du désordre ou du statu quo — est aussi important qu’identifier les alliés.

Avec quels moyens ? Ressources financières, légitimité populaire, réseaux d’influence, capacité organisationnelle, accès aux médias — les moyens déterminent ce qui est possible et dans quel délai.

Ces quatre questions ne donnent pas de réponses définitives. Elles obligent simplement à penser avant d’agir. Et dans nos contextes politiques, c’est déjà beaucoup.

Je ne prétends pas avoir inventé cette méthode — elle est connue dans les milieux du plaidoyer international et de l’analyse stratégique. Mais je crois qu’elle est trop peu utilisée dans nos débats publics africains, où l’on préfère souvent l’éloquence à l’analyse.

Une carte des acteurs mal dessinée vaut mieux qu’aucune carte. Elle se corrige. Le vide, lui, ne se corrige pas.

5. Qui sont vos alliés ? Qui sont vos adversaires ? La nomination comme boussole stratégique

C’est peut-être la question qui me travaille le plus dans mon propre engagement au sein de Stand Up For Cameroon.

Nommer avec précision a une vertu que j’ai mis du temps à pleinement accepter : cela oblige à désigner clairement les camps. Et désigner les camps, c’est risquer de perdre des soutiens de façade — ces acteurs qui préfèrent la vague bienveillance d’un discours inclusif à l’inconfort d’un positionnement clair.

Mais sans cette clarté, on n’avance pas.

Dans chaque crise, il y a des acteurs qui ont objectivement intérêt au changement et d’autres qui ont intérêt à sa neutralisation. Il ne s’agit pas de diaboliser, mais de reconnaître les intérêts en présence. Lorsque nous parlons de réforme institutionnelle au Cameroun, qui a intérêt à un État de droit renforcé ? Les magistrats attachés à leur indépendance. Les entrepreneurs victimes d’arbitraire administratif. Les jeunes diplômés exclus des circuits clientélistes. Les organisations de la société civile qui opèrent dans un cadre légal constamment menacé.

Et qui a intérêt au maintien de l’opacité ? Les réseaux de prédation organisés autour des marchés publics. Les élites politiques dont la survie dépend du verrouillage institutionnel. Les intermédiaires économiques qui prospèrent dans les zones grises de la réglementation.

Ces deux listes ne sont pas définitives. Elles bougent. Des acteurs changent de camp selon les circonstances, les opportunités, les pressions. C’est justement pourquoi la cartographie doit être un exercice permanent, pas un document figé.

Refuser de nommer les adversaires, c’est leur offrir l’anonymat comme bouclier. Et l’anonymat, en politique, est une forme de protection très efficace.

6. Nommer pour responsabiliser : la dimension éthique du langage politique

Il y a une dernière dimension que je veux aborder, et elle me touche de près en tant que militant.

Un langage précis a une fonction éthique : il responsabilise. Lorsque nous parlons d’un « système », nous devons être capables de nommer ses piliers — institutions, réseaux, acteurs économiques, structures juridiques. Sinon, le mot « système » devient un alibi commode pour diluer les responsabilités. Et diluer les responsabilités, c’est aussi diluer les nôtres.

Car je me pose la question : est-ce que moi, dans mon engagement, je suis suffisamment précis sur ce que je veux construire ? Lorsque je parle de « changement », de quoi est-ce que je parle exactement ? D’un changement de politique publique ? D’une alternance électorale ? D’une transformation culturelle ? D’une refondation constitutionnelle ? Ces choses ne sont pas équivalentes. Elles n’impliquent pas les mêmes alliances, les mêmes délais, les mêmes sacrifices.

L’histoire récente de nombreux pays africains nous le montre : des transitions mal conceptualisées produisent des désillusions profondes. Parce que les mots n’avaient pas été clarifiés, les objectifs n’avaient pas été hiérarchisés, les acteurs n’avaient pas été identifiés. On s’était retrouvé à célébrer un changement de têtes en croyant avoir obtenu un changement de système.

La précision n’est pas un luxe intellectuel. C’est une exigence éthique autant que politique. Et elle commence, toujours, par soi-même.

Ce que tout cela m’apprend — et une invitation

Je n’écris pas ce texte depuis une position de certitude. Je l’écris depuis un lieu de questionnement actif, avec la conviction que ce questionnement est lui-même une forme d’engagement.

Si nous voulons réellement contribuer à un sursaut collectif, nous devons accepter cette discipline : nommer avec exactitude. Cela demande un effort. Cela exige de sortir des formules faciles — y compris celles qui nous ont longtemps définis. Cela oblige à assumer les tensions, à reconnaître les conflits d’intérêts, à penser en termes d’alliances et de rapports de force.

Et je suis conscient d’une limite réelle : nommer précisément demande des ressources — information, réseau, temps, parfois protection. Tous n’ont pas le même accès à ces ressources. Un militant de base à Douala n’est pas dans la même position qu’un consultant travaillant avec des organisations internationales. Il y a une injustice dans cela, et elle mérite d’être dite.

Mais cette contrainte n’invalide pas l’exigence. Elle l’enrichit : elle nous rappelle que produire et partager l’analyse précise est aussi un acte militant. Que mettre à disposition des cartographies des acteurs, des décryptages des rapports de force, des analyses des intérêts en présence, c’est contribuer à l’équipement collectif de ceux qui se battent.

Car lorsque les mots sont flous, les responsabilités se diluent. Lorsque les responsabilités se diluent, les injustices se perpétuent. Et lorsque les injustices se perpétuent, les crises se reproduisent.

Nommer, c’est déjà agir. Et peut-être est-ce là l’un des premiers actes de refondation : apprendre à parler juste, pour pouvoir agir juste.

C’est en tout cas ce que je continue d’essayer de faire.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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